16 octobre 2021
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Illusions Perdues : Rencontre avec Xavier Giannoli

Par Clara Lainé


A l'occasion de la sortie du film "Illusions Perdues", Le Quotidien du Cinéma a rencontré le réalisateur Xavier Giannoli. Ce dernier évoque longuement son histoire avec ce film.

En sortant de la salle, je me suis fait la réflexion que c’était un film qui alimentait pas mal défiance envers les médias. Est-ce que vous considérez vous aussi que c’est un film à charge contre le journalisme ou, est-ce qu’au contraire, ce n’est pas du tout votre intention initiale ?

Vous savez, Balzac est beaucoup plus impitoyable avec la presse que ce qu’est le film. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il voit un grand phénomène de société à cette période de la Restauration ; il voit tous ces jeunes gens talentueux obsédés par Paris qui ont quelque chose de beau à faire. Il voit leurs ambitions qui changent en arrivant à la capitale : au lieu de faire une œuvre, ils veulent de l’argent pour consommer, faire la fête. Or, le journalisme est justement un moyen facile à cette époque pour gagner de l’argent. Donc, le journalisme est une solution de facilité qui va gâcher de très belles vocations. C’est un peu l’histoire de Balzac d’ailleurs puisqu’il a lui-même été journaliste. 

Dans son livre il fait une description des débuts du libéralisme économique où l’opinion devient une marchandise. A partir du moment où, avec un article, vous pouvez détruire une pièce de théâtre, des gens sans scrupule vont forcément aller voir les patrons de théâtre pour leur demander « combien tu me donnes pour que je dise du bien de ta pièce ? »

"Je fais un film à charge contre un monde qui peut justement amener la presse à se trahir"
Ça montre le trafic de l’opinion et comment une personne censée exercer un métier qui a pour but d’éclairer le lecteur devient un trafiqueur d’opinions qui ne pense qu’à son intérêt. Et puis, Balzac voit autre chose émerger : la dépendance aux annonceurs et à la publicité. A partir du moment où le journal devient un produit, il s’inscrit dans le grand marché du commerce. C’est pour ça : dans mon film, je prends le journalisme dans un mouvement beaucoup plus ample qui est la marchandisation du monde, où tout vient s’agenouiller devant le profit et l’intérêt, y compris ce qu’il pourrait y avoir de plus beau. 

La résonance que cela a avec le monde moderne, c’est le besoin de créer l’évènement au nom du désir de vendre un maximum. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui les « fakes news ».  C’est directement lié avec cette citation que j’ai mise dans le film : « une fausse information et un démenti, c’est déjà deux évènements ». A partir du moment où un journal est une boutique, il faut créer le buzz, l’évènement. Et c’est de ça dont Balzac parle.

Mais, est-ce que mon propos à moi est d’aller faire un film à charge contre la presse ? Bien sûr que non. Je fais un film à charge contre un monde qui peut justement amener la presse à se trahir. 

Vous parlez de défiance dans votre question : mais moi, évidemment que je suis d’accord avec le fait qu’on ne peut pas mettre le journal Le Monde dans le même panier qu’une influenceuse sur Internet payée par Louis Vuitton ou Gucci. Il ne faut pas tout mélanger ! 

Donc, pour vous, les « petits journaux » de cette époque sont une sorte d’équivalent des influenceurs/influenceuses d’aujourd’hui sur les réseaux sociaux ?

A vrai dire, je n’ai pas trop souhaité créer de passerelles directes. 

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Xavier Dolan - Copyright Roger Arpajou / 2021 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. - UMEDIA
Vous comptiez laisser le spectateur libre dans son interprétation, donc ? 

Oui : c’est un état du monde que je dépeins. Aujourd’hui, tous les groupes de presse aujourd’hui appartiennent à des grands industriels. C’est un peu une spécifié française et ce n’est pas innocent non plus. En même temps, je ne veux pas avoir la médiocrité d’aller dire « tous les journalistes sont des vendus ». Bien sûr que non ! Et puis, vous savez, j’ai aussi une vraie compassion pour les journalistes, peut-être parce que mon père en est un. 

D’ailleurs, dans L’Apparition, Vincent Lindon aussi joue un journaliste. C’est un métier qui revient souvient dans mes films. Peut-être parce que mon père est quelqu’un de central dans ma vie…

Quelque chose dans le monde moderne que je trouve délirant, c’est qu’on n’arrive même plus à se mettre d’accord sur des faits. C’est-à-dire qu’un fait devient une opinion. Et l’opinion devient un talk-show qui va être entrecoupé de pub et qui va faire le triomphe de CNews ou de BFM.  Aujourd’hui, tout est discutable. L’opinion est devenue un commerce. On est pile dans ce que je raconte dans le film. 

Moi, en tant que cinéaste, je tente de traquer la réalité du monde. C’est pour ça aussi que la figure du journaliste m’intéresse tant. 

Dites-moi si je me trompe mais j’ai la sensation qu’Illusions Perdues est une sorte de Madeleine de Proust pour vous puisque vous avez dit que cette œuvre ne vous a pas quittée depuis vos vingt ans, l’âge auquel vous l’avez lue pour la première fois. Alors, je me demande : est-ce que cet attachement émotionnel a été un frein ou un moteur ? 

Honnêtement, je n’ai jamais eu peur : c’était incontournable pour moi. C’était là, c’était au milieu de ma vie : un jour, je ferai un film avec Illusions perdues. J’avais un tel appétit, j’avais un tel désir, j’avais une telle impatience… 

Mais alors, à aucun moment, vous ne vous êtes dit : « je vais peut-être trahir le souvenir du gamin de 20 ans qui a découvert Balzac » ? 


Non, au contraire ! Et puis, en plus, en travaillant sur le projet, j’ai retrouvé le prof d’histoire grâce auquel j’avais commencé à lire Balzac. Il s’appelle Philippe Berthier. D’ailleurs, ça m’a fait rire parce que, quand je lui ai fait lire le scénario, il y avait une séquence qui avait lieu dans un théâtre avec une didascalie qui indiquait « les lumières s’éteignent ». Dans la marge, en rouge, il a écrit : « vous m’expliquerez comment.» 

Au-delà de ces détails idiots, je pouvais le consulter, lui ou Anne-Marie Baron [présidente de la Société des Amis d’Honoré de Balzac]. Après, j’ai fait des choix. Par exemple, dans mon film, il y a quelque chose d’aberrant pour l’époque : c’est le fait que le rapport entre Lucien et Louise ne soit pas chaste. Dans le roman, ils ne couchent pas ensemble sinon, il aurait été tout bonnement interdit à l’époque de sa publication. Moi, je trouvais cela encore plus cruel et intéressant qu’ils aient des rapports dans le film. D’ailleurs, ça amène à ce gros plan sur le sexe de Benjamin avec sa main pleine de billets juste devant. Et là, on se dit : « il a même vendu ça... »  Ça m’intéressait cette allusion à la prostitution et ça m’intéressait d’aborder la cruauté des rapports amoureux sous cet angle-là.

"certains habitent le cinéma et d’autres sont habités par le cinéma"
Est-ce que le casting était une évidence ou est-ce que ça a été compliqué de choisir des « vrais » humains pour incarner des personnages que votre cerveau avait déjà intégralement conçus dans son imaginaire ?

Alors, c’était là ma seule peur. Le film n’était pas possible sans Rubempré. Evidemment, ça devait être quelqu’un d’inconnu et ça, ça m’inquiétait. Parce que Gaumont, la région France, mon producteur, les Hauts de France, bref, beaucoup voulaient faire ce film et il reposait en grande partie sur un acteur que je n’avais pas encore. Heureusement, j’ai la chance d’avoir un grand directeur de casting.

On a commencé à voir plein de jeunes gens qui ne m’intéressaient pas et puis, d’un coup, je suis tombé sur Benjamin. Une photo en noir et blanc, très « moderne », très « sale gosse ». Quand je l’ai rencontré en bas de chez moi, il m’a fait éclater de rire. On prenait un café, je lui disais : « je pense à tous ces gens qui ont lu ce livre et qui auront la curiosité d’aller voir le film » et il m’a répondu : « ouais mais ça, c’est beaucoup moins de gens que ceux qui se disent que, comme ça, ils n’auront pas à lire le livre ». J’ai découvert à ce moment-là que Benjamin a énormément d’esprit.

Après, il y a autre chose : c’est l’insupportable injustice du don. Certains l’ont, et c’est tout. C’est comme Gérard [Depardieu]. Ça me fait penser à cette phrase du général de Gaulle qui a dit : « certains habitent la France et d’autres sont habités par le France ». Eh bien, moi, je dis : « certains habitent le cinéma et d’autres sont habités par le cinéma. » Benjamin et Gérard font partie de ces personnes. Gérard, quand il s’assoit, quand il allume une clope, je suis ébloui. On dirait un geste de Gabin. Il y a cette espèce d’étrangeté qui n’appartient qu’aux grands acteurs. Il y a une évidence. Il n’y pense pas, il ne calcule pas. C’est la même chose pour Benjamin. Après, il ne faut pas croire : on dirait qu’il ne calcule pas mais c’est un gros travailleur. Il a une espèce de pudeur : on a l’impression qu’il fait les choses comme ça mais je n’y crois pas tellement… Toute cette génération est comme ça : Lacoste aussi. Ce ne sont pas du tout des dilettantes. J’ai été saisi par l’implication de ces jeunes acteurs.

Ce qui m’obsédait dans les choix de casting, c’était l’incarnation. Avec Salomé [Dewaels], c’était la même chose : je ne voulais pas d’une actrice identifiée et célèbre. Je trouvais ça beau d’avoir une actrice inconnue avec ce corps qu’on ne filme pas au cinéma d’habitude, qu’elle ait cette rondeur et cette sensualité-là. Jeanne [Balibar], pareil : c’était une évidence. Vincent [Lacoste], même chose : il joue le raté magnifique. Il dit cette phrase qui m’intéresse peut-être le plus dans le roman : « Et pourtant, j’étais bon…»

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