23 octobre 2019
En Une Interviews

Interview de Jean-Claude Carrière

Scénariste hors pair, Jean-Claude Carrière est sans doute l’homme qui a donné ses lettres de noblesse à la profession en France. Le fondateur et ancien président de la FÉMIS est, en effet, le premier scénariste à avoir reçu un Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre. Mais travailler avec les plus grands (Luis Buñuel, Pierre Etaix, Miloš Forman, Louis Malle, Jacques Deray) ne l’a pas empêché de s’accomplir – selon les jours – en tant qu’auteur dramatique, traducteur, poète, essayiste ou même dessinateur. Un e-mail enthousiaste de ma part aura suffi pour qu’il accepte un entretien. Rencontre dans sa maison occitane en Août 2019, sous les arbres.

Vous êtes donc né ici, à Colombières-sur-Orb.

(Il montre un mur en pierre) Oui, c’est ma maison natale. Je viens d’une famille de viticulteurs. Nous n’avions aucun livre ni aucune image chez moi. Mais à 11 ans, j’avais réussi à posséder déjà quatre-vingt livres ! C’étaient des prix scolaires, et des romans de la Bibliothèque Verte reçus d’une cousine lointaine institutrice : des éditions abrégées de Jules Verne, de Jack London.

C’est à cette époque que vous avez reçu une bourse d’étude ?

Je n’ai qu’une chose à dire : vive la république ! Deux institutrices ont remarqué ma soif d’apprendre et ont convaincu mes parents que je pouvais poursuivre des études. J’ai pu faire mon enseignement secondaire grâce à cette bourse. Je suis un pur produit du système éducatif républicain.

Et est-ce que vous pensez qu’il est toujours possible aujourd’hui pour un enfant, issu du milieu paysan, de faire un parcours similaire au vôtre ?

Ce qui m’étonne c’est que les gens comme moi d’origine modeste arrivés aux grandes écoles sont moins nombreux en pourcentage aujourd’hui que de mon temps. A quoi on me répond qu’il y a moins de paysans qu’autrefois. C’est vrai : à mon époque 40% de la population était paysanne, contre 3% aujourd’hui. C’est difficile de se faire une opinion là-dessus. Mais le système de la bourse et de l’élévation sociale restent valables.

Vous souvenez-vous de vos premières amours cinématographiques ?

Oui, bien sûr. Pendant la guerre j’étais dans un collège de curés, grâce à la bourse. Les prêtres organisaient des séances de cinéma le dimanche. Il n’y avait évidemment pas de films américains puisque c’était les ennemis. Mais j’ai vu "Metropolis" de Fritz Lang, ça a été le premier choc de ma vie. J’étais stupéfait parce que je découvrais à la fois une ville – je ne connaissais que la campagne – et une femme, qui cachait une carapace métallique apparemment dangereuse.

Ensuite à côté d’ici à Lamalou-les-bains, j’ai aussi vu quelques films avec mes parents dont "La Fille du Puisatier" de Marcel Pagnol et "Battement de Cœur" avec Danielle Darrieux et Claude Dauphin, que je n’ai jamais oublié. Ça parlait d’un professeur de vol à la tire. A la suite de la projection, j’ai écrit une grande lettre d’amour à Danielle Darrieux. Plus tard, j’ai travaillé avec elle et je lui ai parlé de cette lettre que je lui avais écrit à l’âge de 11 ans, elle m’a répondu : « Je ne crois pas que je l’ai gardée » (rires).

Il y avait trois immenses stars à l’époque, Danielle Darrieux, Edwige Feuillère et Viviane Romance. J’ai connu chacune d’elles très bien, en travaillant avec Edwige Feuillère sur "La Chair de l’Orchidée" de Patrice Chéreau par exemple. C’est un rêve de petit garçon qui se réalisait à 40 ans.


Et puis après la guerre, vous avez déménagé à Paris…

 
Mon père avait des problèmes de santé, et économiquement la paysannerie n’était pas vivable. Alors mes parents ont décidé de reprendre le café d’un cousin, à Montreuil-sous-Bois. Je suis rentré au lycée Voltaire alors que la guerre n’était pas encore finie, et j’ai vécu le 14 juillet à la Libération, c’était merveilleux… Lycéen, j’étais assez turbulent. J’ai même été exclu du lycée Voltaire pour chahut en bande ! J’ai dû intégrer le lycée Charlemagne. A partir de ce moment-là, je suis souvent allé à la Cinémathèque.

Vous avez vécu pendant la période 1945-1955, c’était le Paris immortalisé par Doisneau !

Oui, d’ailleurs j’ai connu – mais plus tard – Robert. Je me rappelle d’une anecdote qui m’a marqué. Nous étions dans sa voiture, on traversait Paris et il y avait un énorme brouillard. Je lui dit : « Tu sais Robert, j’aime bien ces masses de brouillard que l’on distingue… » Il m’a répondu : « C’est parce que tu deviens vieux. Quand on est jeune, on ne voit que le détail, l’œil va être attiré par quelque chose de frappant qu’il veut enregistrer et garder. Mais en vieillissant, on voit l’ensemble. » La photographie c’est ça : osciller entre le détail et l’ensemble. C’est une leçon applicable à beaucoup de domaines.

Je fais un bond en avant dans le temps. Nous sommes en 1957, et vous écrivez un livre en sortant de l’ENS, Lézart. L’éditeur Robert Laffont le publie, et vous présente à Jacques Tati.

Tati avait un contrat avec Laffont pour tirer des novélisations d’après ses films "Les Vacances de Monsieur Hulot" et "Mon Oncle". Laffont m’a demandé si j’étais intéressé, j’ai rédigé un chapitre de "Monsieur Hulot" et j’ai été choisi. J’arrive chez Tati, j’avais 25-26 ans, qui me reçoit, un très grand personnage. Il me demande d’emblée : « Qu’est ce que vous savez du cinéma ? ». Je lui répond que je n’y connais rien. Il appelle alors sa monteuse Suzanne Baron – qui plus tard travaillera avec moi sur "Viva Maria" de Louis Malle et "Le Tambour" de Volker Schlondorff – et prononce une phrase décisive dans ma vie : « Suzanne, prenez ce jeune homme et montrez lui ce qu’est le cinéma ».  Je suis resté huit ou dix jours et j’ai écrit ce roman d’après "Monsieur Hulot". Pierre Etaix était son assistant, on a commencé à écrire des court-métrages dans les bureaux de Tati, rue Dumont d’Urville.

Je peux vous raconter une anecdote : le premier jour de notre rencontre, Tati et Etaix m’ont invité à manger. Nous sommes sortis des bureaux et il pleuvait. J’ai fait remarquer : « C’est drôle, quand il pleut, les voitures ralentissent et les passants accélèrent ». Il m’a regardé surpris en disant : « Vous avez remarqué ça, vous ? ».
 
Vous avez co-réalisé deux court-métrages avec Pierre Etaix en 1961, "Rupture" et "Heureux anniversaire", mais vous n’avez jamais persévéré. Pourquoi avoir décidé de rester scénariste ?

Ça a été la question cruciale de ma vie. J’ai décidé de rester auteur parce que j’étais aussi bien attiré par l’écriture de cinéma, de théâtre, de romans, d’opéras. Dès lors, j’ai écrit. J’ai été très vite conscient, à 21 ans, d’être né dans le premier siècle qui a inventé autant de nouvelles écritures : cinéma, radio, télévision, bande-dessinée. Chaque nouvelle technique exige une nouvelle écriture. Alors c’est une question que j’ai voulu travailler toute ma vie : qu’est-ce que l’adaptation ? Par exemple, le passage du cinéma muet au cinéma parlant, qu’est-ce que ça change dans l’écriture même ? On serait en 1890, on ne pourrait parler que de photographie et de littérature. Le XXème siècle a été une explosion [de médiums]. Je ne pouvais pas aller dans toutes les parcelles de l’explosion, mais on peut essayer d’en suivre quelques-unes. Ma rencontre avec Peter Brooke a donné naissance à une collaboration unique pendant 37 ans. Il était comme moi, un chercheur de langages nouveaux.

Oui, vous avez beaucoup travaillé au théâtre : L’Aide-mémoire (1968), La Conférence des Oiseaux (1978), Harold et Maude (1973)…

(Il sort son portable, pianote puis me le tend) Tenez regardez ça, Tati à la télévision qui fait l’agent de police. C’est le meilleur mime. Même Jean-Louis Barrault disait qu’il était le meilleur. Il a une économie de gestes extraordinaire. On allait dans le bureau chaque jour il nous faisait des improvisations comme ça c’était assez drôle. Un jour je suis allé avec lui à Los Angeles pour un festival : Tati imitant Jean-Claude Brialy, je peux vous dire que c’était… (il éclate de rire)



« Le Mahabharata ce n’est pas seulement un poème, c’est l’Inde toute entière »

Vous me parliez de Peter Brooke à l’instant, c’est une de vos collaborations les plus importantes. Quand vous avez eu l’idée ensemble d’adapter sur scène l’immense poème épique indien qui s’appelle le Mahabharata – et qui fait plus de quinze fois la Bible – Peter Brooke vous aurait dit : « Ça prendra le temps qu’il faut ». Quelle est la démarche pour une traduction aussi démesurée et complexe ?

J’ai écrit un livre qui va sortir bientôt qui s’appelle Ateliers [ndlr : à paraître le 9 octobre aux éditions Odile Jacob], et dans lequel il y a vingt pages rien que sur cet épisode-là. J’avais fait à l’époque des listes de centaines de mots qui m’étaient interdits parce qu’ils exprimaient des concepts anachroniques et aberrants : « éternité », « péché », « contrition », « inconscient ». Il fallait faire des listes d’élimination de mots ; il y en avait peut-être 2000 ou 3000. C’était un travail indispensable.

« Inconscient », si on le traduit mot à mot, ça n’existe pas en sanskrit. Enfin si, « inconscient » existe, ça s’appelle « les secrets mouvements de l’âtman  ». Mais si je dois expliquer ce qu’est l’âtman, je dois rajouter deux scènes… Je l’ai fait pour expliquer ce qu’était le dharma, qui est essentiel dans le Mahabharata : l’auteur Vyāsa dit qu’il a écrit ce poème pour inscrire le dharma dans le cœur des hommes. Donc j’ai dû écrire deux scènes pour expliquer le dharma. Il faut être assez habile pour faire croire même aux Indiens que les scènes sont dans le Mahabharata.

J’ai longtemps cherché. Quand on dit « inconscient », ça évoque directement le Docteur Freud avec son divan. Il faut faire très attention au choix des mots. Un mot comme « noble » est impossible à utiliser parce qu’on visualise tout de suite un petit noble français du 18e siècle… Les mots « chevalier » ; « désarçonner » ; « désorienter » – par rapport à quel Orient au juste ?

Pour « inconscient », j’ai fini par trouver une équivalence juste dans le livre L’Etrange Destin de Wangrin d’Amadou Hampâté-Bâ : le « cœur profond ». Deux mots très simples qui veulent dire quelque chose et qu’on n’emploie jamais. Par la suite, dans le livre Le Regard Éloigné de Lévi-Strauss, j’ai vu qu’il avait utilisé la même formule pour traduire une expression amérindienne. Peut-être avait-il aussi lu Hampâté-Bâ ? On devait faire un livre avec Claude Lévi-Strauss mais il est mort avant qu’on puisse le rédiger. J’aurais bien aimé lui poser la question.

En revanche « deep in my heart » en anglais c’est affreux, c’est dans toutes les chansons sentimentales, Peter a dû trouver autre chose ! [nldr : Brooke a également traduit la pièce pour le public anglophone]

Et comment avez-vous traduit « chevalier » et « péché » par exemple ?

On ne monte pas de chevaux dans le Mahabharata, donc il n’y a pas de cavaliers, car on se bat à dos d’éléphants. Avec « chevalier », trop d’images moyenâgeuses viennent en tête, comme si vous mettiez les mots « javelot » ou « légionnaire ». Ces mots sont interdits car ils trahissent un autre monde.

Le mot « péché » n’existe pas, il y a des « erreurs contre le dharma » mais je n’ai pas eu à utiliser le mot. L’idée de péché originel, qui impliquent que les humains naissent tous coupables, est complètement absurde pour les Indiens.

C’est grâce au Mahabharata que vous avez découvert l’Inde, vous y avez même énormément voyagé.

Quand on a commencé cette aventure, on s’est effectivement dit que ça prendrait le temps qu’il faut – ça a pris onze ans au final – et on s’est dit qu’on devait connaître l’Inde, parce que le Mahabharata ce n’est pas seulement un poème, c’est l’Inde toute entière. Donc on a commencé à y aller par petits groupes avec Peter, moi et deux ou trois de nos comédiens. On travaillait avec des petits groupes d’acteurs indiens quelque fois même dans des villages, on y passait la nuit, couchant dehors. On a  aussi bien travaillé avec des groupes de théâtre antique – kathakali, yakshagana – qu’avec des troupes modernes jouant le Mahabharata en costumes croisés : il y a des adaptations du texte avec des personnages de banquiers, ça existe ! On a tout vu et tout essayé. J’ai d’ailleurs écrit un livre publié en Inde sur notre recherche du Mahâbhârata qui va être bientôt republié avec des dessins [ndlr : À la recherche du Mahabharata, carnets de voyages en Inde avec Peter Brook 1982-1985, Éditions Kwok On].

On allait en Inde trois fois par an pendant quinze jours. Chaque fois je prenais des notes, je faisais des essais d’écriture. C’était un travail énorme, comme c’était la première fois que le Mahabharata était entièrement traduit dans une autre langue que les langues indiennes. Il y a eu une traduction française faite par deux indianistes au XIXe siècle [ndlr : Hippolite Fauche et Louis Ballin], pas si mauvaise que ça, et qui tous les deux sont morts à la tâche sans finir. Ils ont traduit dix-sept livres sur dix-huit. Cela nous a servi de base, un peu sous-hugolienne, mais dans laquelle il y avait quand même de la matière. C’était des gens qui connaissaient vraiment le sanskrit.

En anglais il n’y avait rien, et les Indiens ont fait une version anglaise à partir de la traduction française, mais aucune version allemande, italienne, espagnole… Il paraît qu’il y a une version persane qui est très bien. Mais au sein même de l’Inde il y a toutes sortes de versions : tamoul (dans laquelle Karna a une femme qu’il n’a pas dans la version officielle), bengali, …

Puisqu’on parle de versions… Vous avez dû constater le succès de la série "Games Of Thrones", est-ce que vous avez fait le parallèle avec le Mahabharata ? L’histoire de deux familles ennemies qui luttent pour le pouvoir ?

Non, parce que le thème des deux familles qui se battent est à la base de toutes les épopées. Donc on ne peut pas accuser les uns d’avoir copié les autres. Le Mahabharata est en vérité d’une telle complexité, qu’on peut tout y trouver si l’on veut. On y rencontre même la bombe atomique ! Mais les mythes originels, les mythes fondateurs, reposent souvent sur un conflit pour la possession de la terre.

Je reviens aux voyages. Quand est-ce que vous êtes allé en Inde pour la dernière fois ?

La dernière fois que je m’y suis rendu, c’était lors d’un voyage avec Emmanuel Macron qui m’avait emmené dans ses bagages, et j’ai calculé que c’était la quarante-septième fois. J’ai été invité dans cette délégation comme spécialiste de l’Inde. Ces voyages-là sont très préparés. Avant le voyage, Macron nous a réuni à l’Élysée avec le directeur du Musée Guimet, plusieurs professeurs, des gens sérieux en somme ! Deux fois trois heures, en prenant des notes. Dans l’avion il m’a fait faire une conférence à tous les ministres qui étaient là – Le Drian, Royal – c’était assez drôle !

Qu’est-ce qui vous fascine tant dans la culture indienne, voire par extension dans la culture orientale ?

Ce n’est pas une question d’idéologie, car je suis rigoureusement athée – je sais très bien que tous les dieux ont été inventés par les hommes, y compris les quelques trente-deux mille dieux indiens. Ce qui me fascine toujours, de la même manière que pour l’Iran quand on a adapté la Conférence des Oiseaux avec Peter Brooke avant le Mahabharata, c’est d’essayer de pénétrer une autre attitude par rapport à la vie et la mort. Chacun de nous ayant le même destin funeste, comment nous l’envisageons, le racontons, et comment nous racontons l’origine, nos origines, nos mythes. Et puis, je suis marié à une Iranienne !

Vous aimez les contes, les fables, les paraboles. Je crois que vous avez une affection toute particulière pour le personnage – peu connu en France – de Nasreddine Hodja, « le fou qui était sage » ?

Pas connu en France, mais ailleurs il a une renommée mondiale ! En Iran, en Turquie, en Egypte, dans toute l’Afrique du Nord, et même en Pologne. Nasreddine, on s’est connu personnellement, on s’est présenté (rires)... Il est toujours là !

Je vais vous raconter une histoire authentique. J’étais un jour invité par l’École de Cinéma de Tunis pour faire un atelier. Après l’atelier, nous sommes allé boire un verre avec quelques étudiants tunisiens et au cours d’une discussion, on en vient à parler de Nasreddine. L’un d’eux me dit : « Mais vous savez qu’il habite Tunis maintenant ? ». Je suis surpris, il enchaîne : « Il est là, on le connaît ! Vous savez ce qu’il lui est arrivé récemment ? ». J’ai donc appris une autre histoire tunisienne : depuis très longtemps, Nasreddine voulait la nationalité anglaise. Il a fait toutes les démarches pour l’obtenir et un jour, il reçoit un message de l’ambassade lui demandant de venir retirer son passeport anglais. Il s’y rend avec un ami et lui dit en arrivant devant le consulat : « Attends-moi là, je monte ». Au bout d’un certain temps, Nasreddine redescend en larmes. Son ami lui demande s’il n’a pas pu avoir les papiers, il lui répond : « Si, si...
- Mais alors pourquoi tu pleures ?
- On a perdu les Indes ! »

Ce qui est drôle, c’est l’immédiateté du chauvinisme. En devenant anglais, il prend immédiatement parti pour les colons ! Nasreddine, c’est la sagesse populaire dans ce qu’elle a de plus évident, de « matter of facts » comme disent les Anglais. Nasreddine voit les choses comme elles sont, pas comme elles devraient être.

« J’ai envoyé une lettre à Agnès pour la féliciter, elle était très émue »

Je change complètement de sujet. Vous avez travaillé avec Jean-Luc Godard sur "Sauve qui peut (la vie)" en 1980, comment s’est passé la rencontre ? Je crois que vous aviez écrit ensemble à partir d’images ?

On se connaissait depuis longtemps, on est de la même génération à un an d’écart. Un jour, il m’appelle pour me dire qu’il veut que nous travaillions ensemble. Il sortait de sept ans de pratique vidéo à Grenoble, sans faire aucun long-métrage. Alors il vient déjeuner chez moi à Paris, et me dit qu’il veut faire un film. Je lui répond : « Bien sûr, si je peux t’aider de quelque manière que ce soit » – il ne faut jamais rien imposer à Jean-Luc. Il me résume son idée : « C’est l’histoire d’un homme qui part de Paris… ou d’une autre ville ; qui va en Suisse… ou ailleurs ; qui rencontre une femme… ou deux ; et qui reste là-bas ou qui revient » (rires). Il y avait cela dit déjà plusieurs éléments de travail, la Suisse, la femme, l’homme….

On s’est mis au travail, un travail consistant à discuter, à Paris, assez longtemps. Ça ne se sait pas mais Godard est un personnage très, très drôle. Il adore rire, il peut tomber par terre de rire !

Bref il s’en va, et au bout de quelques temps il me dit : « Est-ce que tu peux venir à Rolle – en Suisse – je voudrais te montrer un film. » Il avait fait un film d’une vingtaine de minutes en vidéo avec des éléments qu’il aurait aimé mettre dans le film : une photo de Jacques Dutronc, une image d’une fille faisant du vélo à la campagne, un tableau de Pierre Bonnard… On a commencé à travailler sérieusement sur le scénario à partir d’images et non à partir de mots. C’était une de ses qualités.

On a retravaillé ensemble sur "Passion" ensuite, de la même façon. Je me souviens que Hanna Schygulla, l’actrice principale avec Isabelle Huppert, pressait Godard qui prenait son temps pour tourner. Elle m’avait confié : « On va devoir mettre le feu sous sa chaise ! » (rires)

Je ne savais pas que vous aviez travaillé sur "Passion" (1982), le film est absent de votre filmographie.
 
Oui, il ne m’a pas mis au générique et je ne lui ai jamais demandé pourquoi. A contrario il ne s’était pas crédité comme scénariste de Sauve qui peut (la vie). Il ne faut jamais lui demander pourquoi. On est resté très copains jusqu’à maintenant.

Vous l’avez revu récemment ?

Non, je ne l’ai pas vu depuis plus de 6 ans. Mais par la suite, je l’ai accueilli à la Fémis. En 1990-92, je lui avais prêté une salle de montage, à condition qu’il forme des étudiants de temps en temps. Mais il les a tous tellement engueulé qu’ils ne voulaient plus y aller ! On est aussi allé ensemble un jour voir un film d’Abbas Kiarostami. On est resté pendant deux séances tellement on était fascinés. La dernière fois que je l’ai revu brièvement c’était autour d’un repas. Mais je ne l’ai plus revu depuis des années. D’ailleurs Agnès Varda non plus, qui était allé le filmer… (rires)

J’imagine que vous avez aimé "Visages, Villages" (2017) ?

Oui bien sûr ! Agnès était une amie très proche… C’était quelqu’un de magnifique. Elle habitait pas loin d’ici, à Sète. Pour son dernier film, je lui ai envoyé une lettre écrite. Elle m’a appelé en me disant « Mais Jean-Claude, tu ne te rends pas compte, tu m’as envoyé une lettre ! Avec une enveloppe et un timbre ! Plus personne ne fait ça !» Elle était très émue.


Je voulais rapidement évoquer "L’Unique" (1986) de Jérôme Diamant-Berger, un film de science-fiction français que vous avez scénarisé !

On a travaillé à trois sur le scénario, avec le tout jeune Olivier Assayas et Jérôme Diamant -Berger. J’ai croisé Jérôme il y a peu, qui m’a dit qu’on lui avait demandé des droits de remake.
 
C’est intéressant que vous évoquiez un remake parce que je trouve qu’il y a beaucoup de similitudes entre L’Unique et un des épisodes de la dernière saison de la série "Black Mirror", Rachel, Jack et Ashley Too (2019). Un producteur de pop cupide, un hologramme de chanteuse, une synthèse vocale…

Je vois ! On est jamais à la merci des choses. On était peut-être pas les premiers ! Le film n’avait pas très bien marché, je trouvais qu’il y avait beaucoup trop de chansons dans le film. Jérôme n’est pas metteur en scène.

Ça vous arrive d’assister à des tournages ?

Non, parce que quand a lieu un tournage, généralement le scénariste travaille déjà sur un autre projet. Si on l’appelle sur le tournage, c’est que quelque chose ne va pas ! Une phrase que l’acteur ne veut pas dire, une scène qui ne fonctionne pas, un accident : ça ne peut être qu’un mauvais signe ! Et puis il n’y a rien de plus ennuyeux que d’assister à un tournage sans participer…

Vous avez connu Jean-Paul Rappeneau avec qui vous avez adapté "Cyrano de Bergerac" (1990). J’ai lu que vous aviez modifié imperceptiblement près de 150 alexandrins pour les besoins du script. Qu’est ce que ça fait de se glisser dans la peau d’Edmond Rostand ?

J’ai fait de mon mieux. D’abord, j’ai la chance d’avoir eu un professeur de prosodie française, et j’en connais très bien les règles : les syllabes muettes, les rimes masculines et féminines, les hémistiches… Ensuite, il y a dans la pièce des moments où tous les acteurs vous disent que ce sont des tunnels terribles, qui peuvent être supprimés. A l’inverse, tout le poème que dit Roxane, je l’ai écrit entièrement.

Mais il y a aussi des passages que j’ai adapté. Un des premiers vers de la pièce est prononcé par le chef des brigands : « La dentelle surtout des canons, coupez-la ! ». Aujourd’hui, plus personne ne sait que les canons étaient les ornements en tissu qu’on attachait aux bas des jupe-culottes d’hommes du XVIIe siècle. Il faut donc remplacer le mot « canon ». Même problème avec le vers « Des dépouilles opimes », qui fait référence aux dépouilles que les empereurs romains faisaient défiler après leur victoire… qu’il faut en plus faire rimer. Donc oui, j’ai beaucoup changé la versification.

Même dans les morceaux les plus connus il y a des petites modifications. J’ai vécu un moment merveilleux pendant l’écriture. Comme la pièce est divisée en cinq actes, il y a des moments où tous les personnages sont réunis au même endroit pour permettre les changements des décors. Dans le IIe acte, au sein de la rôtisserie du poète Ragueneau, De Guiche arrive pour passer en revue ses troupes. Assez surprenant de faire une inspection chez un rôtisseur ! En plus de cela, Roxane vient de dire à Cyrano qu’elle aime un autre homme et lui demande de la protéger. J’ai immédiatement proposé à Jean-Paul de couper et de situer l’action dans un décor de caserne. Et j’ai eu l’idée que le capitaine Carbon présente le poème que Cyrano a écrit, mais se trompe. Cyrano, très abattu par l’annonce de Roxane, se lève et corrige le poème à son compte.



Quand on a eu fini le scénario, Jean-Paul l’a fait lire à un spécialiste de Rostand. Il nous a demandé : « Mais comment vous est venue cette idée de modifier le monologue ? Parce que c’était exactement comme ça dans le manuscrit original, Carbon commençait la réplique !» Il nous a expliqué qu’au cours des répétitions de la pièce,  Coquelin cadet [ndlr : le comédien qui jouait Cyrano] a trouvé le texte trop bon et a voulu tout garder pour lui. J’étais stupéfait : j’avais retrouvé le chemin d’Edmond Rostand. C’était un sentiment magnifique.

« Je suis le seul auteur à avoir décrit comment fumer un joint ! »

Vous êtes très actif. Dans une interview au sujet de "Valmont" (1989), vous avez confessé que vous travailliez avec Miloš Forman pendant douze heures par jour, avec pour seule pause une partie de billard. C’est vrai ?

Oui, on était chez lui dans le Connecticut. Miloš a – enfin avait – un rythme lent de travail, ce n’est pas un tendu. Donc on y arrive ! On a pas autre chose à faire, on est en pleine campagne, de temps en temps il y a une biche ou un ours qui vient nous voir. Miloš aimait beaucoup rêver aux personnages. D’ailleurs dans tous les films sur lesquels j’ai travaillé, quand on improvise un dialogue, c’est toujours le metteur en scène qui prend le rôle de la femme ou de la jeune fille. Je ne sais pas bien pourquoi, peut-être parce que c’est le personnage le plus éloigné de lui. Il était Cécile de Volanges, ou Mme de Merteuil, et moi j’étais Valmont.

Vous aviez fait aussi "Taking Off" (1971) avec lui, un film sur des « runaway kids » à New York.

C’est le seul film de l’époque qui a été fait sur des hippies, et avec eux ! Miloš a fait la comédie musicale "Hair" (1979) par la suite, mais tout avait changé. J’ai revu "Taking Off" récemment à New York parce qu’en mai de cette année le MoMA a organisé une rétrospective de mes films – c’était la première fois qu’ils faisaient ça pour un scénariste. Ils ont projeté trente-sept films et quelques court-métrages, parmi lesquels "Taking Off", que beaucoup de new-yorkais n’avaient pas vu. Ça a fait un malheur !

C’est dommage qu’il n’ait pas eu plus de succès, bien qu’il ait reçu le Prix du Jury à Cannes. Les séquences entrecoupées de pauses musicales qui rappellent le court-métrage "Konkurs" (1964) de Forman, la scène avec Vincent Schiavelli…

Je crois que je suis le seul auteur à avoir décrit comment fumer un joint. J’ai écrit entièrement la scène (il mime une cigarette) : « This is a joint […] and don’t bogart it ! » Il fallait connaître l’argot : « to bogart », d’après la façon de fumer d’Humphrey Bogart, venait d’être inventé quelques mois plus tôt.



Miloš Forman a eu la gloire avec "Vol au-dessus d’un nid de coucou" (1975). Mais avant ça, il était en difficulté financière… Pendant un certain temps, vous lui avez offert l’hôtel et de quoi manger.

Déjà pendant l’écriture du film ! J’avais une pièce à Paris qui marchait très bien, L’Aide Mémoire avec Delphine Seyrig, qui me permettait de couvrir nos dépenses. On avait loué une petite maison à trois à New York dans le Village, où on avait chacun un étage, Miloš, Ivan Passer et moi. Elle existe toujours, je suis allé vérifié l’année dernière.

Et vous vous retrouviez de temps en temps, pour aller rencontrer des hippies ?

Sans arrêt ! J’étais très copain avec Janis Joplin.

Sérieusement ?

Et comment ! Elle venait à la maison, on dînait ensemble. Je l’adorais. C’était une fille assez timide, qui buvait plus que ne se droguait. Elle avait une chose qu’on sait peu d’elle : sur scène, par moments, elle abandonnait ce qu’elle chantait et se mettait à vocaliser. Les musiciens s’arrêtaient. C’étaient des moments inoubliables, des fulgurances où le temps est suspendu. C’était un être qui surgissait de nulle part. Mes plus grandes émotions sur scène, ce sont elle et Oum Kalsoum.

Elle venait de la côte Ouest. Elle avait commencé à être connue dans un orchestre à San Francisco, puis elle a fait une série de tournées dans le nord des USA. Puis elle est venue à New York où nous allions la voir souvent. Ensuite elle a fait une tournée en Europe, et elle est morte.

Oui, beaucoup de figures majeures ont disparu à cette période…

C’était une époque, 1968. Je suis arrivé en mars à New York, Martin Luther King se fait assassiner en avril. On se rend à Cannes en mai pour présenter "Au feu les pompiers", mais le festival est annulé à cause de Mai 68. On tombe en pleines barricades à Paris. Puis Miloš me dit « Allons dans la ville la plus calme du monde, allons à Prague ». Et les tanks russes envahissent Prague ! C’était une année absolument dingue, qui s’est terminée par la tuerie à Mexico sur la place des Trois Cultures [ndlr : le massacre de Tlatelolco]. C’était une année folle, qu’on présente comme une fête mais qui était très sanglante.

On arrive en fin d’interview. Quels films avez-vous vu récemment ?

Le dernier que j’ai vraiment aimé c’était "Roma" d’Alfonso Cuarón. Je connais bien le Mexique, et pourtant c’est un film qui m’a surpris par sa forme. Il y a quelque chose dans ce film que je n’ai pas encore pu réussir [à appréhender], même la manière dont c’est filmé, dont c’est conçu…


Mais je m’inquiète pour l’avenir du cinéma, comme tout le monde. La disparition des salles, la baisse de fréquentation… C’est la fin des multiplexes, et c’est le début d’autres systèmes comme Netflix, qui gèrent à la fois la production et la diffusion. De toute façon, tout change toujours. Il n’y a rien d’immuable.

Vous parlez de Netflix. Vous regardez des séries ?
 
Je n’ai rien contre mais… Je n’ai pas le temps de les voir, je n’en vois aucune. Être tous les jours devant sa télé… Bon après, j’aimerais bien regarder la suite de La Casa del Papel ! [sic]

Ah, vous connaissez La Casa de Papel alors !
 
Mais bien sûr, c’est mon métier quand même ! (rires)

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