28 janvier 2020
Interviews

Interview de Léo Karmann et de Benjamin Voisin

Pour le film La Dernière Vie de Simon

(Sortie le 05 Février 2020 - Distribué par Jour2fête)

Par Guillaume Meral

Crédits photographiques : Feelroux Prod



Léo Karmann a 30 ans. Il est le réalisateur de "La dernière vie de Simon", qui sort en salles le 20 février prochain. Comme tous les (bons) premiers films, il dégage un panache et une envie à fleur de peau. Pourtant, l’expérience et de la maturité qui l’habitent sont celles d’un cinéaste trois fois plus âgé. Peut-être s’agit-il de Steven Spielberg, parrain spirituel d’un film revendiquant la filiation avec le réalisateur d’E.T sans jamais se laisser écraser par son ombre. Car non content de passer à un poil de cul du chef-d’œuvre total, Léo Karmann se paye le luxe de jouer des épaules avec Juan Antonio Bayona pour le titre de disciple le plus flamboyant de la filmographie du maître. Ouais, rien que ça, même si se faisant un point d’honneur à se pas ramener son travail à sa personne, il corrigerait surement la phrase qui précède.

Car c’est un autre des traits de Léo Karmann : il a des choses à dire, est sûr de ses opinions, de ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Bref, il va d’autant plus vous énerver qu’il ne fait rien pour être énervant. Simplement un artiste passionnant, passionné et investi d’une vision du cinéma qu’il défends à l’écran qu’à l’oral.

Accompagné de son acteur principal Benjamin Voisin, véritable monstre en devenir qui s’était déjà distingué dans l’excellent Un vrai bonhomme, le cinéaste était à l’Arras film festival le mois dernier pour nous présenter son bébé. En attendant de vous faire foudroyer le cœur et la rétine le 05 février prochain, on vous recommande très chaudement de lire ce qui suit.

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Le Quotidien du Cinéma : J’ai eu la vague impression que vous aimez Spielberg…

Léo Karmann : (rires) Pas du tout. Je ne sais pas du tout qui c’est.

Benjamin Voisin : Il a fait quoi ?

Léo Karmann : Je crois que c’est un mec qui a fait des films (rires). Non bien sûr, j’adore Spielberg. Je ne sais pas si tu le sais, mais il a deux secrets : considérer chaque film comme un premier film, c’est pas mal, et faire tous ses films comme s’il avait 13 ans.

D’où "Ready Player One" à 70 ans passés.

LK : Voilà exactement. C’est ce que j’adore chez lui. J’aime les films qui parlent aux enfants intérieurs des gens, et lui je trouve que c’est le maitre en la matière. Il réussit à la fois à faire du cinéma de spectacle et du cinéma d’auteur, c’est-à-dire qu’il nous raconte des choses sur la vie. Et oui, j’ai grandi avec ce cinéma, avec ces émotions de pur spectacle, de jubilation, ces émotions romanesques. Et c’est pour ça que je veux faire du cinéma. Je veux faire des films que j’ai envie de voir.

Cette idée de parler à l’enfant qui est en nous, c’est pratiquement le thème du film finalement. Même s’il peut se transformer en qui il veut, Simon reste toujours coincé au stade de l’enfant que l’on voit au début.

LK : C’est intéressant ce que vous dites, car quand on parlait des personnages tous ensemble, je disais : « vous êtes un enfant de 10 ans ».

« L’art, ça tombe pas du ciel, c’est du travail. » (Léo Karmann).

BV : Complètement ! On a tous travaillé ça. A un moment il prend la forme d’un vieux monsieur, mais il en a aucune caractéristique. Il reste un enfant de 10 ans dans les yeux. Ça a été l’une des premières directions de Léo et notre premier choix, ça a été de ramener ça vers quelque chose de très enfantin. Que tout le monde puisse s’y retrouver facilement.

Ca fait 25 ans que tout le monde cherche un héritier à Spielberg, mais j’ai l’impression que vous en avez tellement bien digérer la grammaire que vous vous êtes parvenu à vous en approprier l’essence, cette évidence émotionnelle de chaque instants sur des concepts qui peuvent-être difficile à traduire. Comment avez-vous travaillé ça, notamment avec vos acteurs ?

LK : Tout d’abord merci, ça me touche beaucoup. Comment on a travaillé ça ? Tout d’abord au scénario. Je suis intiment persuadé qu’un bon film commence avec un scénario béton. Et j’ai béni les 8 ans de travail, pas tous les jours mais il y a eu effectivement 8 ans entre la première ligne écrite et le film fini. Et je l’ai béni tous les jours du tournage, car je pouvais me reposer dessus. On s’était déjà posé toutes ces questions à l’écriture avec Sabrina B. Karine, la coscénariste du film.

L’autre maître mot, c’est d’assumer le genre romanesque, de faire des personnages crédibles et que le concept ne soit pas gratuit. On est souvent déçu par les films high concept, car le traitement de l’histoire est rarement à la hauteur du fantasme soulevé. Et c’était notre grande peur. Donc notre recherche avant tout, ça a été de comprendre la métaphore de quelqu’un qui pouvait se transformer. Donc quand est arrivé l’idée de l’adolescence, qui est un âge ou on a envie d’être n’importe qui d’autre que soit, ça nous a semblé évident qu’on traitait l’histoire de quelqu’un qui devait apprendre à s’aimer lui-même pour aimer les autres.

Quand on a trouvé cette métaphore-là c’était parti dans l’écriture, car on savait que rien ne serait gratuit. Ensuite, dans ce qui est de la forme je pense que c’est une question d’audace. L’équipe du film avait en moyenne 30 ans, c’est un premier film pour beaucoup de gens et on a tous grandis avec ce cinéma-là. On avait tous envie de le faire. Et après, c’est une question d’y aller vraiment en fait.

Par exemple ce que j’aime aussi chez Spielberg, c’est sa musique. Pour moi, John Williams c’est 50 % de son cinéma. Et là, je rencontre Erwann Chandon, qui est un compositeur que je trouve génial qui a réalisé une BO que je trouve magnifique. Et le maître mot c’était ça. On fait de la musique avec du thème, j’adore que le spectateur sorte de la salle en sifflotant le thème du film, j’adore la musique de films je n’écoute que ça. J’adore me replonger dans les émotions d’un film en écoutant sa musique. Donc allons-y parce que l’histoire peut le soutenir. Cette histoire est très romanesque, elle peut soutenir des belles images, de la belle musique etc.

Et aussi je pense que ce qui nous fait accepter le genre, ce sont les 10 premières minutes d’un film. C’est très très important les 10 premières minutes d’un film, le spectateur est prêt à tout croire. Commencez "Star Wars", les 10 premières minutes vous installez la force, les Jedi, des mecs qui respirent dans l’espace sans masque, il y a des combats on ne sait pas où… Mais, après les 10 premières minutes, il faut rester cohérent. Là on dit c’est un conte, avec un gamin qui peut se transformer. Donc maintenant on peut y aller.

« Ce qui est beau là-dedans, c’est qu’il a le pouvoir de se transformer. Donc il pourrait tout avoir, mais tout ce qu’il veut c’est l’amour. »
Benjamin Voisin


Je trouve que cette volonté se ressent dans une scène en particulier, qui s’articule sur un jeu extrêmement marqué entre les comédiens et la lumière. Cette volonté de désinhiber la forme, de ne surtout pas faire dans le naturalisme c’était une priorité de cinéma ?

LK : Absolument. On s’est posé la question avec le chef opérateur Julien Poupard. Quand je rencontre Julien, c’est un super chef opérateur mais qui n’a fait que des films très naturalistes jusque-là ("Divines", "Party Girl", "Les Misérables"). Et en fait, je lui dis que ce qui compte le plus c’est qu’on ne s’embête pas à justifier la lumière. Et en général, dans les films naturalistes si vous avez une lumière qui arrive sur la joue gauche de l’acteur, il faut une source de lumière qui la justifie. Ça ne m’intéresse pas. Ce qui est important, ce n’est pas que la lumière soit justifiée mais censée. Elle nous raconte quelque chose, une émotion. Ça, cumulé avec l’utilisation d’optiques anamorphiques… En fait l’idée c’était de tout déréaliser. Les personnages sont crédibles, l’histoire se tient du coup il faut qu’à l’image on déréalise l’ensemble et qu’on n’oublie jamais que l’on est dans un conte. Ça passe par un traitement de la lumière censé et non justifié, un traitement optique particulier, un étalonnage particulier, et aussi par une vraie réflexion sur la direction artistique. Dès la préparation, les costumes, les lumières, l’étalonnage on était tous dans la même pièce à trouver un code couleur à chaque scène, et comment renforcer encore l’émotion par images. Et ça a été une réflexion de chaque instant oui.

Benjamin, ce qui est intéressant avec votre personnage, c’est qu’il fait quelque chose qui n’est pas cautionnable moralement, mais on ne cesse jamais d’être en empathie avec lui.

BV : Ce qui est beau là-dedans, c’est qu’il a le pouvoir de se transformer. Donc il pourrait tout avoir, tout mais tout ce qu’il veut c’est l’amour. C’est phénoménal à travailler, parce que ce qui guide Simon dans son parcours c’est l’amour. On a travaillé sur la naïveté, et la sincérité. Après il y a des choses plus techniques que l’on a voulu amener. Mais dans l’interprétation on a tout de suite décidé de travailler à partir de l’enfant qui accepte tout, et qui prend mal quand on lui parle mal, et qui prend bien quand on lui parle bien.

LK : En fait la direction d’acteurs, pour tous ceux qui jouent Simon c’était à chaque fois « Aimes moi , aimes moi ». C’était toute la problématique de son personnage. Le choix qu’il fait, c’est une sorte de compromis. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer comment un bon choix d’enfant devient un très mauvais choix d’adulte. Comment l’amour change de camp. Comment quand on est enfant on cherche l’amour de parents, et quand on est adulte comment on cherche l’amour d’une femme, d’un homme…
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Léo Karmann
Le film se distingue également par une durée extrêmement ramassée, qui condense pourtant beaucoup de péripéties et couvre une large durée en se focalisant sans cesse sur l’essentiel. J’imagine que ça a dû être dur à l’écriture de trouver cet équilibre.

LK : C’est intéressant, c’est la première fois qu’on nous pose cette question. Je pense que l’écriture c’est la réécriture, donc c’est beaucoup beaucoup de modifications. C’est marrant on parlait de séries tout à l’heure, pour moi c’est la vraie différence entre la série et le cinéma. Pour moi c’est le cinéma c’est l’art de l’ellipse, alors que pour la série on prend le temps, chaque évolution de personnage est lente, progressive… Ce que j’adore dans le cinéma, c’est que vous racontez presque plus entre deux scènes que dans la scène elle-même. Et ça c’est génial à travailler.

Je trouve que même le format cinéma fait qu’en tant que spectateur on accepte des évolutions de personnages rapides, et souvent dans l’écriture avec Sabrina ... J’insiste pour qu’elle soit citée, c’est notre combat. Vous verrez sur l’affiche un film réalisé par et non pas « de », parce qu’un film c’est collectif et c’est très important de le dire. Un réalisateur est un capitaine de navire certes, mais un navire sans équipage…

Du coup vous la politique des auteurs, moyen quoi…

LK : Je pense qu’il faut arrêter de parler d’auteur. Auteur, est un terme égotique, c’est pas un métier. Réalisateur est un métier, scénariste est un métier. Parfois il y a des réalisateurs qui sont aussi scénaristes, mais je trouve ça bien de dire que c’est une exception et qu’il s’agit de deux métiers très distincts. Il y a des gens qui font très bien l’un et pas bien l’autre, et c’est très bien d’assumer de faire un métier et de le faire bien. Surtout qu’en disant qu’on fait un métier, on assume que c’est de la technique. L’art, ça tombe pas du ciel. Un scénario ça tombe pas du ciel, c’est du travail.

Et pour revenir à la question, ce qu’on peut raconter en quatre scènes on peut le raconter en une, je trouve que c’est un travail de cinéma. Cumulez les évolutions sur une scène très courte, et comment on peut cumuler plusieurs évolutions entre deux scènes. Ça c’est assez génial. J’adore l’idée de faire quelques grandes scènes plutôt que plein de petites.

Je voudrais parler du choix du décors, la Bretagne. Pour revenir à Spielberg, on retrouve cette saveur Amblin, avec ces endroits pleins de mystères ou chacun peut se perdre. Comment votre choix s’est-il porté sur cet endroit.


LK : Il y avait pas de lieu déterminé quand on a écrit le scénario. Il y avait juste un endroit avec de la forêt, des falaises et de la mer. Et il y en a pas 36 000 en France (rires). Et il se trouve que Sabrina partait en vacances pas totalement par hasard, à Crozon l’endroit où on a tourné. C’est dans le Finistère sud, au bout du bout de la Bretagne. Et elle a dit « Léo je crois que c’est là que ça se passe ». Je vois de la forêt, de la falaise et de la mer, c’est super beau. En plus c’est la Bretagne, une terre de légende et c’est pas mal de situer un conte là-bas. Là je pose les yeux sur l’endroit, et c’est magnifique. Je vous le conseille vraiment ! je suis allé visiter la région et j’en suis tombé amoureux. Les gens sont adorables, ils nous ont accueilli c’était formidable. On a trouvé cette maison qui est quand même incroyable, c’est comme si on avait écrit pour cet endroit.

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J’ai eu l’impression que le film bifurquait un peu à mi-chemin. Vous racontez l’histoire de Simon, et après c’est comme si Madeleine devenait le personnage principal du film, comme si Simon devait un peu s’effacer

LK : Comme tout film d’amour, il y a un personnage principal mais le couple est assez central. A l’écriture, ce qui est important dans les films d’amour, c’est qu’on se dise que l’un ne puisse par vivre sans l’autre, que c’est une évidence qu’ils se retrouvent.Et quoi de mieux en face d’un personnage qui peut changer d’apparence qu’une femme qui rêve de changer de corps ? Madeleine est malade, elle rêve d’avoir le pouvoir de Simon.

[SPOILER]

Et la scène où Simon prend son apparence pour savoir ce qu’elle ressent, c’est quand même le symbole de l’empathie absolue. Simon devient la seule personne qui peut vraiment la comprendre. Cet amour se fait à ce moment-là.

[FIN DU SPOILER]

Après je ne suis pas tout à fait d’accord pour dire que l’on change de personnage principal. Le seul personnage qui a des choix à faire c’est Simon. Après il subit les conséquences de ses choix quand Madeleine découvre la vérité. Ce qui est intéressant c’est que le film change de genre aussi. On commence dans un registre merveilleux, puis on part dans une romance, et à la fin on est dans le thriller. J’adore les mélanges de genres et je pense que la seule manière pour faire en sorte que cela tienne c’est de préserver l’émotion. A l’émotion, tant qu’on est avec les personnages principaux on accepte ce changement de genre.

BV : Pour ma part, je vois ce que tu veux dire, mais Madeleine arrive à ce moment-là dans le film où il y a eu toute une émotion qui ressort. C’est en peignant cette émotion qu’on comprend mieux et qu’on décrit mieux Simon. Donc pour moi ça reste Simon le personnage principal. Après oui elle prend plus de place, mais c’est leur amour qui prend de la place. Et puis elle est cool, elle démonte ! Avec une canne en plus faut quand même le faire.

LK : Et Camille Clarisse (son interprète) est une comédienne exceptionnelle.

Personnellement ça fait longtemps que j’étais pas tombé amoureux d’un personnage féminin aussi vite au cinéma…

LK : C’est notre Penélope Cruz. Elle a ce truc, elle a du chien, elle est fragile forte…

BV : Du contraste.

LK : Oui voilà. C’est exactement le personnage.

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