17 novembre 2019
Interviews

Interview de Louis-Julien Petit

Pour la sortie de la comédie Les Invisibles, nous avons pu rencontrer le réalisateur Louis-Julien Petit et la comédienne Adolpha Van Meerhaegue lors de leur venue au dernier festival d'Arras.


Le Quotidien du Cinéma : comment est né la volonté de faire ce film, et quand est-ce que l’idée mêler des actrices professionnelles et non-professionnelles s’est imposée à vous ?

Louis Julien-Petit : l’idée vient d’une personne qui s’appelle Claire Lajeunie, qui a passé pas mal de temps dans les centres d’accueil. Elle en a réalisé un documentaire « Sur la route des Invisibles » qui est passé sur France 5, dans lequel elle avait l’impression d’avoir tout dit. Du coup elle a écrit un livre de témoignage sur les femmes de la rue, et elle m’a dit qu’elle avait rencontré des femmes extraordinaires, qu’elle avait écrit ce modeste livre qui n’est pas un roman mais qui recèle son vécu, son ressenti. Elle m’a dit que je devais faire comme elle, aller dans les centres etc., me confronter aux centres d’accueil. J’ai donc découvert ce monde en étant bénévole : les centres d’accueils, les travailleurs sociaux qui sont aussi des invisibles, car ils ne sont pas aidés à aider les autres, l’organisation….

Ensuite j’ai écrit un premier scénario que j’ai jeté à la poubelle parce que je me suis moi-même fait happer par ce monde-là, au sens où j’avais envie de tout mettre tout dire… Un peu comme Claire en fait. Il n’y avait pas trop d’histoire. J’ai été voir Corinne et lui ai dit qu’on ne tournerait pas cette année, peut-être l’année prochaine inch’allah… J’en étais un peu triste, mais il fallait chercher la comédie parce qu’à chaque fois que j’allais voir ces femmes il y avait l’humour comme bouclier, comme passerelle… Le but étant de leur rendre hommage et d’en faire une comédie sociale. Je me suis intéressé aux solutions, comme la ressourcerie à Anzin, j’ai été à Grenoble dans un centre d’accueil pour les femmes de la rue… J’ai fait pas mal d’investigation. Ça a duré un an en tout et pour tout.

Ensuite, il y avait l’envie d’être le plus crédible, le plus vrai possible en tant que réalisateur. Et je ne me suis jamais dit que j’allais prendre des actrices qui allaient jouer des femmes de la rue. On ne pouvait pas être plus vrai qu’en allant chercher des personnes qui acceptaient de mettre leur histoire au service du film. Il n’y a que deux personnages que je fais jouer par des actrices : Catherine (celle qui dort un peu tout le temps) et Julie, interprétée magistralement par Sarah Suco. Ce sont des personnes que je connaissais et qui étaient présentes dans le documentaire, donc c’était difficile pour moi de ne pas prendre des actrices.

Après il y a Clément Morel, qui avait travaillé sur "Ma Loute" entre autres, qui est allé dans les foyers, il y avait Corinne, Stéphanie Molière que je connaissais qui joue Françoise Hardy… Toutes ces femmes qui pouvaient enrichir le film par leurs histoires. Donc c’est plutôt moi qui les remercie, car si le film est bien, s’il est pluriethnique, multigénérationnel c’est parce qu’il montre qu’il n’y pas une histoire mais DES histoires, que chaque cas est particulier.

Et après on rencontre des personnalités comme Adolpha … Je lui avais dit qu’on allait faire des ateliers. Il y a d’abord eu une centaine de femmes qui ont été castées, qui ont chacune raconté leur vie face caméra. Puis ont démarré les ateliers proches des ateliers théâtre. J’avais dit à toutes ces femmes, il y a une seule règle : c’est être à l’heure. Le jour où on fait l’atelier avec Adolpha, il y a une tempête de neige…  J’arrive à 8h05, elle était déjà là. Elle m’a savonné…

Adolpha Van Meerhaegue : Tu m’avais dit 8h00, moi j’étais là à l’avance !

 

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Des femmes hors-du-commnun

Finalement le dispositif de fabrication du film est très proche de ce que le film raconte. Ces femmes qui sont amenées à monter des ateliers pour reprendre le contrôle de leur vie, c’est aussi ce qu’il s’est passé pendant le tournage du film …

LJP : ça c’est plus que juste… Il y a eu le film dans le film en fait. Mais ce n’est pas qu’elles qui se sont réparées. Il y a eu des moments des scènes très forts avec les gens de l’équipe technique aussi… Pas que physique mais aussi psychologiques, ou on a beaucoup plus appris d’elles que l’inverse. J’ai beaucoup plus appris d’elles qu’elles n’ont appris du cinéma. Nous on posait la caméra on essayait d’être là. Elles ont des occasions de se livrer, de parler, de dire ce qu’il s’était passé dans leur vie. Ce n’est pas dans le film au final, mais ça a été fort.

AVM : Et tu m’as toujours dit : Adolpha, parle bio !
LPJ : Parle bio, parle bien


Cela se ressent même dans le récit, puisque le film raconte un processus de reconstruction global, qui concerne aussi bien les personnages des des travailleuses sociales et des femmes sans-abri… Vous abolissez ainsi tout rapport de hiérarchie entre les personnages ET les actrices professionnelles et c non-professionnelles…

LPJ : Il y a en a pas dans les centres. Et quand vous voyez le personnage de Noémie Lvovsky, j’en ai croisé plein des bénévoles comme ça qui ont envie d’aider mais aussi d’être aidés. C’est un film sur l’aide et l’entraide, et c’est très dur de mettre une limite à l’aide, de ne pas s’impliquer personnellement, on le voit bien à travers le personnage d’Audrey (Lamy ndrl). Le rapport entre le personnel et le professionnel est vraiment mise à mal ici…

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Sur le tournage du film

Et justement, comment ça s’est passé sur le plateau ? Le film est à la fois très écrit et structuré, mais il fait la part belle aux moments de vérité des uns et des autres. Quelle a été la part d’improvisation durant le tournage ?

LPJ : J’ai entendu Claude Lelouch répondre à une question similaire quand il avait 30 ans : « Quelle a été la part d’improvisation et ce qui a été écrit » ? Il a répondu : « C’est le plus beau compliment que vous pouviez me faire » Le moment où on ne sent plus les dialogues, ou on ne fait plus la différence entre ce qui est écrit et ce qui ne l’est pas.

Evidemment qu’il y avait des choses écrites, mais elles sont devenues des personnages. Adolpha avait son texte à apprendre, d’autres n’en avaient pas mais elles sont devenues leurs personnages. Il y a eu des rôles qui se sont écrits petit-à-petit…

Après je trouve que les scénarios sont souvent chiants parce que trop écrits. Vous avez un dialogue dans le début de séquence, mais quand il est récité il fait trop posé… L’important c’est que tous les acteurs l’intègrent. Et ce qui est vraiment fou, particulièrement avec Adolpha, c’est qu’il y avait des choses que j’ai écrites, qui provenaient de ce qu’elle m’avait raconté de sa vie et à partir desquelles j’ai réadapté le personnage de Chantal…

AVM : Le tournage s’était très bien passé, mais c’était froid des fois comme ça, en janvier-février… Mais tout était bien… Mais je n’ai pas toujours dit les mots qui étaient marqués.

LPJ : Elle était énervée parce que deux fois je lui ai dit fait que tu t’assois, dans la scène où elle répare une machine à laver. Elle se prenait la tête elle disait : « Non je ne veux pas être assise. Il y a que les fainéants qui sont assis ! »

AVM : Un travailleur il doit-être debout, il n’est pas au bureau !

Propos recueillis par Guillaume Meral
Crédits Photographiques : La Voix du Nord

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