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Interview de Thomas Kruithof pour La Mécanique de l’Ombre

INTERVIEW DE THOMAS KRUITHOF POUR LA MECANIQUE DE L'OMBRE



(Propos recueillis par Guillaume Méral)

Le Quotidien du cinéma : "La Mécanique de l'Ombre" est votre premier film. Comment vous est venu de le réaliser, et de lui imprimer cette patine très 70's ? Etaient-ce des influences conscientes ?

Thomas Kruithoff : D'abord, mon approche n'a pas été de me dire : « je veux être réalisateur, par quoi je commence ». J'ai eu cette idée un jour, je voulais en faire un scénario d'un film que j'ai envie de voir, et en plus j'ai eu la faiblesse de croire que je pouvais le réaliser. Donc en fait je n'ai pas choisi d'être réalisateur, j'ai choisi de faire ce film.

J'ai eu l'idée du dispositif de départ, un personnage obéissant qui doit faire un travail le plus laborieux qu'on puisse faire dans un réseau d'espionnage : retranscrire des écoutes téléphoniques dans un appartement en respectant tout un tas de règles quasi-absurdes. Avec cette idée qui m'intéressait, et qui a été un peu validée par l'affaire Snowden :  que les organismes d'espionnages pouvaient avoir envie de revenir à des technologies plus analogiques, plus humaines, plus laborieuses et contrôlables devant la peur face au numérique.

« Je n'ai pas choisi d'être réalisateur, J'ai choisi de faire ce film ».

C'était mon dispositif de départ pour "La Mécanique de l'Ombre", avec l'idée d'en faire un film où l'on basculerait progressivement dans un monde un peu souterrain, avec un personnage dont on sait qu'il n'est pas quelqu'un qui cherche à savoir, et qui va apprendre à désobéir. Il est un peu trop soumis à l'autorité, et je me sens proche de lui à ce niveau-là. Et surtout découvrir un univers sérieux par bribes, en posant des tas de questions et en ayant le spectateur qui traverse "La Mécanique de l'Ombre" dans le même état que le personnage, en travaillant dans sa tête pour assembler les choses.

Après pour la référence aux années 70, j'adore les films de complots ou les thrillers paranoïaques du cinéma américain et européen, le thriller politique italien… Mais je n'ai pas cherché consciemment à y faire référence. J'aime beaucoup le cinéma et j'adore parler de ces films-là, mais quand on réalise je ne trouve pas que la nostalgie et les références soient intéressantes. Il y en a, mais je pense qu'elles sont inconscientes. C'est la paranoïa, et le sentiment de perdre le contrôle, de ne plus comprendre les règles du monde qui nous entoure qui m'intéressait, plus que la paranoïa au sens primaire du terme (« j'ai peur », « tout le monde me veut du mal » etc.).

Quand on réalise, je ne trouve pas que la nostalgie et les références soient intéressantes. Il y a des influences dans le film, mais elles sont inconscientes. »

Le Quotidien du cinéma : En fait, j'ai évoqué cette période par votre façon de travailler la subjectivité du personnage et l'opacité du monde qui l'entoure… Il y a un travail sur le son et le cadre qui pousse le spectateur à reconstituer le puzzle en même temps que lui pour se dégager un peu de cette brume…

Alors là que tu l'aies senti ça me touche, parce que c'était complètement le projet du film. L'opacité est un terme que j'utilisais souvent pour parler du film avant de le faire. J'évoquai le fait de regarder à travers un miroir déformé, où tu as toujours une vision un peu étroite des événements et dois assembler les choses. Je ne sais pas si c'est le fait du cinéma de cette époque-là, mais ça fait clairement partie du projet de narration du film, d'avoir un récit subjectif et une identification avec un personnage mutique. Si j'en avais fait un second rôle, ou si j'avais séparé les points de vue je ne sais pas si on se serait intéressé autant à ce personnage, si on aurait autant éprouvé sa perception, essayé de comprendre ses faiblesses… François Cluzet joue un grand rôle là-dessus, dans la relation que l'on peut avoir avec le personnage, dans la capacité à pénétrer dans le cerveau d'un type qui retient beaucoup de choses et s'exprime peu.


« Cela fait clairement partie du projet de narration de "La Mécanique de l'Ombre", d'avoir un récit subjectif et une identification avec un personnage mutique Je voulais faire un film mental mais pas prise de tête »


Après techniquement, ce que tu dis sur le son… Je voulais faire un film mental mais pas prise de tête, qui s'apparente progressivement à un thriller. Le son joue beaucoup là-dessus, on part de quelque chose de très réaliste pour dériver vers l'abstrait. C'est tous ces signes que tu mentionnes, les décors sont assez dépouillés et déshumanisés, on est dans des cadres assez fixes où toutes les choses jouent un rôle précis… Du coup cela fait participer le spectateur qui s'interroge sur chacun de ces éléments, et ça fait partie intégrante du projet. Et le son a quelque chose d'un peu déréalisé, de très subjectif. Et j'avais vraiment envie de raconter ces cadres qui contraignent mon héros. Au fur et à mesure du film, on dérive vers le film noir en allant va vers les ombres, la nuit, avec un son que j'ai voulu de silence mais aussi très narratif, mental qui raconte aussi à quel point le personnage devient à un moment un homme-outil qui ne fait qu'un avec sa machine. C'est aussi l'image d'un truc dont tu n'arrives pas à enrayer la brutalité, d'un mouvement qui va vers le noir et vers l'affrontement, qu'on ne peut pas enrayer.


LQC : On ressent vraiment une complémentarité entre les deux… C'est comme si le son comblait les vides laissés par les cadres très épurés, ou disait ce que l'image se retenait de dire…

Peut-être… Je pense que le son est quand même très épuré, et ce « son de silence » on l'a travaillé très précisément pour qu'il ait un sens narratif.  Le son travaille quand même beaucoup notre inconscient de spectateur, à la fois notre ventre et notre cerveau mais sans forcément qu'on s'en rende compte. Il y a une manière de saisir les informations qui nous plonge dans le personnage et dans l'atmosphère…. On savait qu'on allait avoir des ambiances peu chargées, alors qu'à certains endroits ça m'intéressait d'avoir des ambiances au contraire très chargées, notamment quand on se rapproche de la fin du film.

Je voulais aussi que l'on ait des ambiances qui ne soit pas rassurantes. Il travaille dans un appartement, pourtant tu n'entends jamais de bruit de voisinage, ou d'enfants qui trainent dans les alentours. Il est au 2ème étage d'un tour, il y a probablement plein de personnes qui vivent dedans et pourtant on ne les croise pas. Les bruits que l'on a, avec ce côté enfermement ces cadres -je fais souvent des cadres dans le cadre- doivent rester un son d'enfermement, un son d'intérieur. Avec Jon (Goc n.d.r.l.) qui est le monteur son, on a même joué avec des bruits de canalisation. Une pression dans les tuyaux pas besoin d'aller plus loin. C'est quelque chose que tu vas ressentir, qui va te parler sans que t'ait besoin de le décoder. Et le travail avec la musique va de pair avec ça. On a de la musique orchestrale, des choses qui sont entre le sound-design et une « musique de sons » pour que le tout soit un peu organiques…

« Je voulais aussi que l'on ait des ambiances qui ne soient pas rassurantes (…) On a des choses entre le sound-design et « une musique de sons » pour rendre le tout un peu organique. »

LQC : Vous avez co-signé le scénario avec Yann Gozlan, (réalisateur de "Captifs" et d'"Un Homme Idéal" avec Pierre Niney ndrl), et je trouve qu'il y a vraiment une sensibilité commune dans vos travaux, au sens où vous laissez le spectateur travailler. Vous fonctionnez aussi sur un « faux-minimalisme » dans la mise en scène, alors qu'elle est en réalité très évocatrice…

Oui carrément, et il y a aussi souvent cette notion de point de vue unique dans les films de Yann… On a vraiment commencé à travailler le scénario ensemble. Après il est parti tourner ses films et je l'ai terminé tout seul, mais c'est vrai que dans le projet à la base et dans ses grandes décisions il y a aussi la sensibilité de Yann. Je suis content que tu la retrouves, et effectivement elle se retrouve dans ses films. Il y a aussi chez nous un amour du genre, et beaucoup de films dans lesquels on se retrouve.


LQC : Un autre parti-pris du film qui contribue beaucoup à sa cohérence c'est le choix des acteurs. Vous prenez vraiment des « gueules », qui savent exprimer quelque chose sans qu'ils aient besoin de le dire. Comment avez-vous composé votre casting ?

T'as vraiment super-bien compris le film ! Effectivement, le film a un tissu de rapports de force, de manipulations, de personnages qui se jaugent. Il y avait ces quatre personnages d'hommes et de femmes qui se croisaient autour de François Cluzet. Le scénario était construit comme ça, il fonctionne beaucoup sur des une—deux dans un premier temps. Après, il y a des regroupements qui se font sur différents endroits. Moi naturellement j'avais que toutes ces forces qui vont s'appliquer contre mon héros s'incarnent de manière très différentes dans la façon de parler, dans la présence, dans ce qu'elles peuvent évoquer sur les personnages. C'est ce qui est écrit, et après on rajoute une deuxième couche au casting en choisissant l'acteur pour le faire. Je cherchais à créer un ensemble de contrastes entre ces quatre forces, et effectivement à avoir des silhouettes distinctes. C'était dans le scénario, mais il fallait aussi le transmettre par la force des acteurs, la puissance de leur expressions, la manière dont ils sont habillés… Dès qu'ils ouvrent leur porte dans la vie de François Cluzet, on sent quelque chose qui se passe. On n'est pas dans un univers qui avait beaucoup de foule, donc c'était important.

« Je cherchais à créer un ensemble de contrastes entre ces quatre personnages, et effectivement d'avoir des silhouettes distinctes. C'était dans le scénario, mais il fallait aussi le transmettre par la force des acteurs, la puissance de leurs expressions, la manière dont il sont habillés... »

La méthode qu'on a eu avec mon directeur de casting, ça a été de ne pas envoyer des scénarios pour tous les personnages en même temps. On y allait personnages par personnages, en construisant une mosaïque. Il y eu d'abord Sami (Bouaijila) qui nous a rejoint, après Alba (Rohrwacher), Denis (Podalydés), Simon (Abkarian)… Entre les trois hommes il y a des contrastes. Quand à Alba qui représente un peu la lumière, elle a une présence tellement singulière que toutes de façon elle se serait fait ressentir, mais on l'a encore accentué par l'atmosphère qui l'entoure, la manière dont on l'habille et on l'éclaire… Après on a vraiment cisaillé aussi, notamment parce qu'il y a tellement une opposition entre le personnage de François Cluzet et celui de Denis Podalydés, mais aussi entre ce dernier et celui de Sami Bouajila…

Par exemple, il y a un qui va avoir des costumes anglais, l'autre des costumes un peu italiens tu vois ce que je veux dire ? Après ils ont tous une manière de parler différentes, l'un de façon littéraire, l'autre un peu technocrate, et il y a Simon qui parle un langage de la rue. Et au fond, il y a plein de motifs entre ces personnages qui manipulent, mentent ont des desseins que l'on met du temps à comprendre, ils pensent toujours que leurs plans sont parfaits… Il y a ces motifs qui se répètent, notamment celui du rapport de force, mais en même temps on cherchait à les différencier. Il fallait que leurs présences soient très riches et j'ai eu de la chance que ces comédiens me rejoignent.

« C'est un film qui joue beaucoup sur les regards (..). C'est du cinéma les regards. Tout ce que tu peux dire avec les regards, tu ne le dis pas avec des mots. »

En plus, il y a un autre truc qui sont intéressants : c'est qu'ils ont tous des méthodes et un parcours différents. Ils avaient jamais joué ensemble, aucun n'avait joué avec François Cluzet et c'est vrai que dans leur face-à-face ils ont quelque chose en commun malgré des backgrounds différents un amour de ce métier-là et une générosité dans le jeu avec les partenaires. C'est un film qui joue beaucoup sur les regards, et la perméabilité que j'ai eu à ce niveau-là, entre le jeu de François qui absorbait ce que proposais Denis, Simon et Sami ou Alba en face et comment ça influait … Même quand tu fais un champ/contre-champ, t'as pas un mec tout seul et un mec tout seul, t'as des regards qui communiquent. Et quand tu retrouves dans la salle de montage avec la richesse de ces interactions c'est un bonheur à monter parce que… C'est du cinéma les regards. Tout ce que tu peux dire avec les regards, tu le dis pas avec des mots. Tu te retrouves même content de couper des trucs. Par exemple, pour le personnage de François, j'avais écrit des scènes ou on racontait son parcours et sa situation sociale… Et en un scène d'entretien, on comprend. Parce que François nous donne accès avec subtilité à la pensée de son personnage.


LQC : C'est vrai qu'il s'épanouit vraiment dans le minimalisme, il a besoin de très peu de choses pour transmettre une information.

Et même il te raye des répliques. Parfois on faisait deux prises, je lui donnais une indication avec un adjectif « et si on la faisait plus… », François le passe dans sa moulinette, et à la fin tu peux plus désigner ce qu'il vient de jouer par un seul adjectif. C'est plus compliqué et riche que ça, comme dans la vie il y a des trucs que tu ne peux pas verbaliser. Après, on en revient au point de vue, mais le truc qu'on se disait avec François c'est de faire travailler le spectateur. On le laisse aller vers le film, se poser des questions. Comme le personnage.


LQC : Il y a en filigrane un aspect très politique dans le parcours du personnage, qui va découvrir son libre-arbitre et questionner le système dans lequel il évolue.

Pour moi c'est un éveil politique dans sa tête. C'est un film sur la soumission à l'autorité, sur le fait de désobéir… Je ne le traite pas comme un exposé c'est en filigrane dans le film c'est un de ses mouvements. Et moi ça me parle, c'est quelque chose dans lequel je me retrouve. Je pense qu'il a un problème particulier avec le travail, avec lequel je peux m'identifier-comme beaucoup de monde je pense- mais aussi une capacité à obéir… On a tous un automatisme : notre premier réflexe quand on nous donne des ordres, c'est d'obéir et il n'y a que lorsque ça arrive à une certaine frontière que l'on commence à contester. Et moi je me reconnais là-dedans hélas. C'est toujours plus simple de respecter les ordres, et en plus c'est rassurant. Et le personnage évolue par rapport à ça de façon presque animale. T'as senti le truc du son, tu entends comme son souffle devient de plus en plus nerveux. Il renaît dans la douleur.il devient de plus en plus nerveux, réfléchit plus vite. A un moment du film, il apprend à dire non et prend des décisions auxquelles on ne s'attend plus. Il nous dépasse, et prend son destin en main dans la douleur.

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