29 juillet 2021
Interviews

Jean Pierre Améris : Le cinéma par vocation

Par Guillaume Meral

Jean-Pierre Améris fait partie d’une espèce de réalisateurs très rares en France : ceux qui donnent tout à l’écran, sans se cacher derrière leur petit doigt ni faire une économie de cinéma pour traiter leur sujet. Des "Émotifs Anonymes" à "Je Vais bien" en passant par "L’Homme qui rit" et "Marie Heurtin", chacun de ses films est une aventure dans laquelle le spectateur est incité à se lancer à corps perdu. Rencontre avec un cinéaste généreux (à l’écran et à la ville) pour la sortie de "Profession du Père", son nouveau film avec Benoit Poelvoorde.

Le Quotidien du Cinéma : Comment vous est venue l’envie de faire ce film ?

Jean-Pierre Améris : Quand le roman autobiographique de Sorj Chalandon, Profession Du père est sorti en 2015, j’ai su au fil de la lecture que j’aimerais en faire un film. Il faut dire que l’histoire — celle de Sorj Chalandon — m’a fait remonter énormément de choses de mon enfance. Ce petit garçon dans les années 60 dont le père mythomane l’entraîne dans des histoires d’espionnages et des aventures captivantes, dangereuses et excitantes jusqu’à découvrir que tout cela est faux…

Mon père n’était pas mythomane, mais c’était ce qu’on appelait un tyran domestique. Et puis Sorj Chalandron est lyonnais comme moi, c’était les années 60 — même si j’ai 10 ans de moins que lui — sur fond de guerre d’Algérie… J’ai vraiment pu me glisser dans son histoire.

Je lui ai tout de suite dit que je ne ferais que l’enfance, alors que lui raconte l’adolescence, l’âge adulte… J’avais le sujet de mon film : comment quand on a dix ans, on fait face à la violence dans la famille, aux conflits de l’âge adulte… Mais aussi à ce tiraillement entre l’amour que l’on porte à ses parents et l’incompréhension que l’on a vis-à-vis des adultes et du monde.
« J’ai consacré ma vie au cinéma. Et ce que j’aime encore au cinéma aujourd’hui dans le noir de la salle, c’est croire aux histoires. Et j’ai trouvé qu’il y avait un écho entre cette croyance enfantine et le fait d’aimer les fictions, d’aimer croire »
C’est un film sur l’enfance et son imaginaire, et la façon dont il le construit en absorbant tout ce qui est autour de lui. Mais c’est aussi un film sur un adulte en détresse. Comment vous avez équilibré cette chose où la gravité de l’adulte doit rattraper le jeu de l’enfant, qui s’amuse finalement avec les choses finalement graves dont lui parle son père ?

Le fait de choisir avec la scénariste Muriel Magellan le parti-pris de n’être que dans le regard de l’enfant, de ne jamais faire de scène sans lui et de voir par ses yeux nous a mené à être dans sa hauteur et dans sa croyance absolue, qui est aussi celle du spectateur.

J’ai consacré ma vie au cinéma. Et ce que j’aime encore au cinéma aujourd’hui dans le noir de la salle, c’est croire aux histoires. Et j’ai trouvé qu’il y avait un écho entre cette croyance enfantine et le fait d’aimer les fictions, d’aimer croire. Ce que montre Sorj Chalandon c’est qu’à un moment donné les fictions peuvent être dangereuses et qu’il ne faut pas perdre pied avec le réel. C’est aussi ce que va montrer le petit garçon dans le film.

« Ce que montre Sorj Chalandon c’est qu’à un moment donné, les fictions peuvent être dangereuses et qu’il ne faut pas perdre le pied avec le réel. C’est aussi ce que va montrer le petit garçon dans le film »


Finalement le film trouve un écho avec ce qui se passe aujourd’hui. On m’a dit qu’aujourd’hui le père serait complotiste, sur les réseaux sociaux… Il serait vraiment dans le délire, quoi. Le racisme, cette idée du grand remplacement, cette idée que les politiques sont la cause de toutes nos frustrations et tous nos échecs est un délire. Et le film montre ça à travers ce père délirant.

LQDC : Même le rôle de la mère fait écho avec ce qui se passe aujourd’hui. On se demande ce qui a bien pu se passer depuis ce temps-là…

JPA : J’ai bien peur que ces violences familiales, dont on parle plus aujourd’hui que dans les années 60, soient malheureusement intemporelles. Ça fait partie de la noirceur de l’être humain, et de la névrose familiale. Le personnage d’Audrey Dana est beaucoup plus un portrait de ma mère que celle du roman. Dans le livre elle est beaucoup plus dure, moins aimante. J’ai perdu ma mère il y a trois ans, et je voulais faire le portrait de ces femmes qui devant un homme violent et délirant, et dont elles sont encore amoureuses, ont aussi peur. Ce sont ces femmes aujourd’hui qu’on dit « Mais elles viennent de se faire taper, pourquoi elles ne partent pas ? ». C’est si simple de dire qu’on devrait partir, mais c’est si compliqué pour plein de raisons. Économiques, l’amour… On se dit que c’est une mauvaise passe et qu’il va changer, alors qu’on sait qu’il faut partir. À la première gifle, à la première humiliation verbale il faut partir.
« Le racisme, cette idée du grand remplacement, cette idée que les politiques sont la cause de toutes nos frustrations et tous nos échecs est un délire. Et le film montre ça à travers ce père délirant »
Mais c’est difficile, le film montre aussi ce qu’est aussi une névrose familiale. Le père violente, mythomane, la mère soumise, aimante envers son fils, mais n’intervenant pas quand elle devrait le protéger… Et le petit garçon aussi, qui est tout excité d’entrer dans la fiction et dans le film de son père. Je voulais vraiment montrer qu’une famille est un corps vivant et que chacun participe de sa folie. À un moment donné il faut savoir couper. Ce que le petit garçon dit à la fin : « Ta souffrance n’est pas la mienne ». Il faut savoir ne pas se laisser noyer dans la névrose familiale.

LQDC : Tout à l’heure vous disiez que le film faisait un écho malheureux avec l’actualité. Je ne sais pas si vous serez d’accord, mais je me suis dit que le film pouvait presque se concevoir comme un préquel à "Chute Libre" avec Michael Douglas. Ce personnage, « D-Fens » emmuré dans sa folie et ses convictions, c’est un peu ce qu’aurait pu devenir Benoit Poelvoorde si sa femme l’avait quitté comme dans le film de Schumacher… : « C’est tout un processus d’humiliation de l’être social qui conduit à cette violence. »

JPA : Je comprends très bien le rapprochement avec ce film, je m’en souviens très bien. Le point commun entre le héros de "Chute Libre" et le héros joué par Benoit Poelvoorde dans "Profession du père", et c’est ce qui est très commun aujourd’hui c’est le ressentiment. C’est le fait d’avoir en soi une colère — et je m’inclus dans le lot — qui naît de nos échecs, de nos frustrations et que l’on reporte sur le politique, sur le noir, sur l’étranger… C’est vrai que ce sont des hommes qui ont ça, et qui peuvent se montrer violents. Ils n’arrivent pas à maîtriser le réel, ils ont échoué sur plein de choses. Mon père avait ça.

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Benoît Poelvoorde et Jules Lefebvre - Copyright Caroline Bottaro
Et une fois les portes de l’appartement familial refermées, c’est là qu’ils peuvent maîtriser, dominer les membres de leurs familles, et retrouver un semblant de pouvoir. Et il y a toute cette violence en soi nourrie au bureau, dans l’entreprise, et qui ressort malheureusement sur l’épouse et les enfants. C’est tout un processus d’humiliation de l’être social qui conduit à cette violence.

Mais quand je fais Profession du père, je ne suis pas juge. J’essaie simplement de rassembler mes souvenirs et de montrer comment ces personnages s’enferment les uns et les autres dans une prison.

LQDC : Vous parvenez à le faire aussi grâce à l’acteur principal, Benoit Poelvoorde. C’était évident pour vous de le voir dans ce rôle ?

JPA : Dès la lecture du livre, j’ai vu des images, nourries de mes souvenirs d’enfance, et j’ai immédiatement songé à Benoit Poelvoorde. Ça ne pouvait être que lui ce père mythomane, que j’ai tout de suite associé à de grands acteurs italiens qui n’avaient pas peur d’endosser les noirceurs humaines avec le sens du comique et du pathétique. Alberto Sordi, Vittorio Gassman… Le tragi-comique, c’est vraiment ce que j’aime aborder dans mes films, que ce soit L’homme qui rit ou celui-là.

« Dès la lecture du livre, j’ai vu des images, nourries de mes souvenirs d’enfance, et j’ai immédiatement songé à Benoit Poelvoorde »


Pour moi ça ne pouvait-être donc être que Benoit. Et j’apprends peu après qu’il avait adoré le livre — c’est un grand lecteur, et a fait savoir qu’il aimerait jouer ce rôle avant même que je lui propose. Donc les choses tombaient bien. Mais son entourage professionnel lui déconseillait absolument de le faire. Son agent m’appelle un jour pour me dire qu’on ne jouait pas un homme comme ça raciste, qui humilie sa femme, qui tape sur son fils… Je lui dis que c’était mon père et je le fais avec beaucoup d’amour pour lui, un homme souffrant. Il ne s’agit encore une fois pas d’excuser les violences, mais de les comprendre, de rendre aux gens leur humanité.

Benoit n’a pas écouté son agent, et se rend à Paris pour une première lecture du scénario, et il m’a demandé « Ce père, est-ce que tu l’aimes ? » Je lui réponds oui, que c’était beaucoup le mien, et j’aime toujours mes personnages, je les accompagne dans la noirceur. Je le fais avec empathie. Et il avait juste besoin d’entendre que ça. Que ça ne serait pas un film à charge avec un personnage que l’on clouerait au pilori. Non, ça serait fait avec humanité, tout simplement.
« Benoit se rend à Paris pour une première lecture du scénario, et me demande “Ce père, est-ce que tu l’aimes. Je lui réponds oui, et il avait besoin d’entendre ça »
Il m’a plus qu’épaté. Il est un peu comme Depardieu. Ce ne sont pas des acteurs qui jouent avec un clin d’œil en direction du public, à faire “Vous avez vu, je suis un mauvais homme, ce n’est pas moi”. Non, il l’endosse absolument. Ce n’était pas toujours facile pour lui. Il s’agit d’un trajet de personnage flamboyant dans une première partie, pathétique dans une deuxième… Mais je pense que ça le touchait aussi, dans son enfance, son rapport au père…

LQDC : Il y a à la fois quelque chose de très typique de Benoit Poelvoorde dans le rôle, et de très inhabituel pour lui. Il y a ce verbe haut, cette volubilité, cette capacité à fabuler à raconter des histoires à rallonge qui font partie intégrante de sa persona. Mais de l’autre il y a aussi cette terreur domestique qu’il devait inspirer par sa présence, ce que l’on appelle aujourd’hui la “masculinité toxique”. Comment avez-vous travaillé ça avec lui ?

JPA : Avec Benoit on travaille de façon assez classique. On commence par une lecture, mais que ce soit lui, Depardieu ou Jacques Dutronc, des acteurs que j’aime particulièrement, ce ne sont pas des acteurs cérébraux, mais des instinctifs. À un moment donné ils plongent chercher en eux la part du personnage. Vous n’avez plus qu’à filmer la personne dans cet état-là.

Il avait souvent tendance me dit-il maintenant à avoir peur d’en faire trop. Je l’accompagnais toujours et je lui disais que non, ce sont des hommes qui sont des cocote-minutes, ce sont des volcans, des torrents de parole. Je l’ai aussi encouragé à parler fort. Je me souviens de mon père, il faut que ça érupte, que ça gueule. La violence est d’abord verbale, et plus verbale que physique d’ailleurs. Et elle est froide aussi. Quand le père humilie sa femme jouée par Audrey Dana… Je me souviens que les repas étaient terribles pour ça. Mon père rabaissait toujours ma mère, et on sait que ça fait partie de la violence conjugale. Il avait toute une gamme de niveaux sonores. Celle des histoires qu’il raconte à son fils, celle des ressentiments qu’il vomit, et la froideur avec laquelle il humilie sa femme.

« Il fallait vraiment un garçon qui ait un pied entier dans l’enfance, qui est le moment où l’on croit. C’est un film sur la croyance, sur la croyance en l’autre et ses histoires »


LQDC : Pour aider le spectateur à croire en toutes les histoires que le personnage de Benoit Poelvoorde devait raconter, le choix de l’enfant était primordial. Et votre acteur a justement cette capacité à véhiculer un émerveillement immédiat dans son regard. C’était votre condition pour le casting ?

JPA : Quand on fait un film dont le héros est un enfant, le grand enjeu… C’est de le trouver, ce petit garçon de 10-12 ans !  Au début on avait commencé à chercher un peu plus âgé, 13-14 ans, parce que vous savez quand on tourne avec un enfant de 11 ans on ne peut tourner que 4 heures avec lui, alors qu’avec 13 ans on passe à 6. Mais ça ne marchait pas du tout.

À 13 ans, et encore plus aujourd’hui, on ne croit plus littéralement. C’est l’adolescence, on est sceptique sur tous, on ne croit plus aux histoires… Donc il fallait vraiment un garçon qui ait un pied entier dans l’enfance, qui est le moment où l’on croit. C’est vraiment un film sur la croyance, sur la croyance en l’autre et ses histoires. Et donc je cherchais un jeune garçon qui ait ça dans son regard. Je regardais un film belge qui s’appelle Duelles, dans lequel joue Jules Lefebvre, et je l’ai trouvé formidable. On a fait une lecture du scénario et à l’évidence il avait tout du personnage.
« Le personnage de Jules Lefebvre va vers des endroits assez sombres pour un enfant, ce n’est pas qu’une victime. Il va reproduire ce que fait son père sur un petit étranger, un pied noir plus fragile que lui. Il fallait donc une grande gamme de jeu »
Surtout ne pas être un pauvre garçon triste et soumis — comme la maman jouée par Audrey Dana d’ailleurs, il ne fallait pas qu’elle soit toute grise, puisque ma mère ne l’était pas complètement. Et Jules avait vraiment cette vivacité, ce regard qui pétille. Parce qu’il va vers des endroits assez sombres pour un enfant, ce n’est pas qu’une victime. Il va reproduire ce que fait son père sur un petit étranger, un pied noir plus fragile que lui. Il fallait donc une grande gamme de jeu, et il se trouve que ce jeune garçon de 11 ans est un grand acteur.

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Audrey Dana et Jules Lefebvre - Copyright Caroline Bottaro
Il aime jouer, refaire quand il faut refaire, il veut comprendre… Il m’a absolument épaté. Et même sa mère qui était toujours présente sur le tournage venait me voir parfois pour me dire qu’elle ne savait pas qu’il avait ça en lui. Je lui disais on a tout en nous, mais le fait de jouer le fait ressortir.

LQDC : C’est un film sur l’enfance, mais qui ne laisse pas l’enfance à ses images d’Épinal. Comme vous le disiez, l’enfant prend le relais du père dans la deuxième partie. Il y a des moments très inquiétants ou il endosse littéralement le costume du père, jusqu’à avoir ce moment “Travis Bickle” devant le miroir. C’était difficile d’abord de travailler ça avec Jules Lefebvre, et de faire accepter ça avec le spectateur sans provoquer son rejet ?

JPA : L’important quand on travaille avec un enfant c’est déjà de le considérer comme une personne à part entière. Je travaille avec les enfants comme avec les adultes. Tout va à la confiance, avec la rencontre.

On a commencé avec une lecture du scénario, on expliquait le pourquoi des scènes, pourquoi mes souvenirs m’avaient amené à écrire certaines scènes, on les décortiquait ensemble… Il y a eu un vrai travail de préparation, on ne comptait pas que sur sa bonne mine ou son improvisation. Et c’est un jeune garçon qui aime jouer. C’est un lien avec le cinéma, nous voulons croire pour pouvoir jouer. Moi j’ai cette part en moi qui reste de l’enfance, et je préfère même être dans les films que dans la vie.

Chez un enfant tout est excitant : je suis un espion avec papa, je fais des filatures, je poste des lettres anonymes… Même dans la partie plus sombre avec son copain pied-noir : je le manipule, je fais le chef, je lui fais croire des choses… Un enfant adore jouer à ça. C’est vraiment au cœur du film : le jeu d’enfant.

« C’est un lien avec le cinéma, nous voulons croire pour pouvoir jouer. J’ai cette part en moi qui reste de l’enfance, et je préfère même être dans les films que dans la vie mets dans les films »


LQDC : Dans vos films, vous avez toujours une approche frontale avec les émois de vos protagonistes. Ça se traduit avant tout cinématographiquement, dans une démarche de mise en scène. Comment avez-vous abordé cela ici, sachant qu’une grosse partie du film se déroule entre les 4 murs de l’appartement ?

JPA : Le film est vraiment nourri de mes souvenirs d’enfance, mais aussi de cinéma. Dès l’âge de 10, 11, 12 ans, je n’ai vécu que dans les films j’y ai trouvé un refuge. Ça m’a permis d’échapper à la violence familiale d’être dans les films, dans un univers rêvé. Et il se trouve que quand j’avais 12 13 ans, le cinéma que j’ai aimé au-delà de tout c’est le cinéma de la peur. Le fantastique c’est vraiment ma passion. Et le film est nourri de ce cinéma-là.

J’ai recréé dans des bureaux tout blancs, désaffectés l’appartement familial. Donc très lyonnais avec des papiers peints, des meubles couleurs sang, la couleur verte très présente… Mais en donnant à la décoratrice de référence 2 films : Le Locataire de Polanski et Conjuring 2. Comme c’est vu depuis le regard d’un enfant, il fallait par exemple que le couloir qui mène jusqu’à la chambre des parents soit impressionnant. Ce n’est pas rien quand on est enfant, on a peur d’y aller.

On aime avoir peur quand on est enfant, on aime raconter des histoires qui font peur en sachant qu’on est en sécurité. /e film emprunte à des codes cinématographiques du côté du fantastique, du huis clos Polanskien, etc., de façon plus ou moins consciente.

Crédit photo en tête : FeelRoux prod

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