22 janvier 2022
Interviews

L’Epreuve avec Juliette Binoche

L'EPREUVE

SORTIE NATIONALE LE 06 MAI 2015



Rebecca (Juliette Binoche) est une photographe de guerre de renommée internationale. Alors qu'elle est en reportage en Afghanistan pour suivre un groupe de femmes qui préparent un attentat suicide, elle est gravement blessée par l'explosion d'une bombe. De retour chez elle en Irlande, pour se remettre de ce traumatisme, elle doit affronter une autre épreuve. Marcus (Nikolaj Coster-Waldau), son mari et Stéphanie (Lauryn Canny), sa fille ainée de 13 ans, ne supportent plus l'angoisse provoquée par les risques que son métier impose.

Rebecca, qui est déchirée entre les souffrances qu'elle fait subir à ses proches et sa passion de photo-reporter, doit faire face à un ultimatum : choisir entre son travail et sa famille. Mais peut-on vraiment échapper à sa vocation, aussi dangereuse soit-elle ? Renoncera t-elle à couvrir ces zones de combats, et à sa volonté de dénoncer la tragédie humaine de son époque ?


Entretien avec Erik POPPE
Réalisateur

]Qu'est-ce qui vous a inspiré le scénario de L'ÉPREUVE ?

Avant de devenir réalisateur, j'ai exercé le métier de photographe reporter de guerre pour des magazines jusque dans les années 80. Ces derniers temps, je suis retourné couvrir des zones de conflits mais depuis que j'ai deux filles et une épouse, il y a une grande différence comparé à ma situation d'avant. J'ai dû prendre en compte le stress que mes proches subissaient en raison de mes choix professionnels et je me suis demandé : qui suis-je pour leur imposer d'avoir peur chaque fois que je pars ? Par ailleurs, j'avais depuis longtemps l'idée de faire un film sur un reporter de guerre. Pas sur la problématique de savoir comment survivre dans ces régions à risques, on devient vite excellent pour ça, mais sur la partie la plus difficile du travail : comment «survivre» de retour à la maison ? Comment accepter que les gens ne s'intéressent pas à ce qui se passe dans le monde ? C'est cette épreuve qui est à l'origine du film. Le scénario est inspiré de ma vie de famille et de mon expérience en tant que correspondant de guerre.


Pourquoi avoir choisi un personnage de femme photo-reporter de guerre, plutôt qu'un homme ?

Si un homme laisse ses enfants à la maison pour son travail, on trouve cela normal. Mais dans le cas d'une femme, les réactions sont plus mitigées. D'autre part, depuis 20 ans, beaucoup de femmes sont apparues dans la profession, parce que beaucoup de conflits ont lieu dans des régions de culture islamiques. Dans ces endroits, un homme ne peut raconter que la moitié des événements, car il ne pourra pas approcher les femmes, alors qu'une femme reporter pourra établir des contacts, rencontrer d'autres femmes et les photographier.


Comment avez-vous abordé le personnage de Rebecca ?

Pour chaque film je fais beaucoup de recherches. Si je veux raconter une histoire la plus crédible possible, je me dois de connaitre beaucoup de choses sur le sujet. Pour L'ÉPREUVE, j'en savais déjà énormément en raison de ma propre expérience. La question centrale du film tourne autour de la problématique de Rebecca : comment faire dans une situation où il faut choisir entre sa passion et les êtres qu'on aime ? Rebecca va retarder le moment de sa décision, car elle a besoin d'accomplir auparavant ce qu'elle considère être son destin.


Rebecca semble être plus à l'aise au milieu des combats que dans sa maison. Pensez-vous que cela soit une caractéristique des correspondants de guerre ?

Il y a beaucoup de personnalités différentes dans le milieu des reporters de guerre, qui viennent d'horizons très divers. Les motivations sont également très variées. Certains le font pour l'adrénaline, d'autres pour des raisons financières, mais beaucoup sont motivés par le désir de voir si leur histoire, une fois publiée, pourrait attirer l'attention et créer des changements dans l'opinion et éventuellement avoir des conséquences politiques. Il y a une addiction à combattre les injustices dans le monde et il est très difficile de s'en débarrasser, car cela vous hante l'esprit. Quand vous êtes chez vous, dès que des événements éclatent, vous ne pensez qu'à partir. Sur le terrain, côtoyer la mort fait que vous vous sentez très vivant. Avoir une mission à accomplir vous donne le sentiment d'être important.



Quelle est la relation du couple formé par Rebecca et Marcus ? Quelle est leur histoire ?

Ce sont deux passionnés. Rebecca veut attirer l'attention du public sur les drames qui se jouent dans le monde, Marcus est un biologiste marin qui étudie les pollutions en mer pour alerter sur l'état de la nature. Leurs métiers respectifs les comblent. Ils sont profondément attachés l'un à l'autre, mais Marcus ne supporte plus la situation de voir sa femme côtoyer en permanence le danger. Il craque et pose un ultimatum à Rebecca. De son côté, elle ne veut pas l'éclatement de sa famille et pense pouvoir renoncer à son métier pour sauver l'essentiel. Mais les événements la rattrapent.


Pourquoi avoir décidé de travailler avec Juliette Binoche ?

Les producteurs voulaient un casting international. Il y a eu plusieurs propositions, mais son nom est très vite arrivé. Je suis sa carrière depuis vingt ans et je considère Juliette comme l'une des actrices les plus talentueuses du moment. Elle a le courage d'accepter de faire des petits films à côté de superproductions. J'avais besoin d'une personnalité très forte, totalement intègre pour interpréter ce rôle. Quand elle a accepté le projet elle s'est battue pour son personnage, qui ne lui est pas étranger. Même si Juliette n'est pas photographe, elle sait ce que c'est d'avoir une passion et des enfants à la maison.


Comment s'est construite la collaboration avec Juliette Binoche ?

Mon idée était de faire un film le plus réaliste et le plus détaillé possible, pour partager la vie d'authentiques photographes correspondants de guerre sur le terrain. Nous avons eu des échanges sur mon expérience et Juliette s'est préparée avec d'autres photographes reporters de guerre qui l'ont coaché. Elle s'implique énormément sur chacun de ses films, et son immense expérience lui permet de beaucoup apporter à un projet. Pour moi, elle a été comme un cadeau du ciel, ce dont ce film avait vraiment besoin. On s'est battu sur le scénario, qui n'était pas abouti comme il aurait dû l'être. Celui-ci changeait tout le temps et elle m'a poussé pour que ça avance. Juliette est très exigeante, elle a opposé une résistance à la limite de mes forces mais c'était une bonne chose, parce que nous luttions pour notre film. Au final, j'avais décidé de la pousser à jouer d'une manière encore plus puissante que ce que j'avais perçu d'elle, pour la voir faire ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant. Elle était d'accord. Je suis fier de la façon dont cela s'est passé, comment nous nous sommes poussés mutuellement au-delà de nos limites. Aujourd'hui le respect que je lui porte est encore plus grand.


Pourquoi avoir engagé Nikolaj Coster-Waldau pour le rôle de Marcus ?

Je pensais qu'il formerait avec Juliette un couple très intéressant. Je voyais Nikolaj sur scène depuis de nombreuses années au théâtre à Copenhague, et pour moi, c'est un comédien extraordinairement talentueux. Il fait partie des acteurs au sommet dans son genre, très masculin, pour des rôles d'hommes forts. Dans le film, il incarne un personnage qui souffre, à l'opposé de cette image où on l'emploie habituellement. Nous avons travaillé ensemble à la réduction de cette force masculine et nous avons trouvé, je crois, un bon équilibre. Il a aussi cette intégrité pour se lier à ce genre de film. J'étais curieux de voir la réaction de Juliette, comment ils fonctionneraient ensemble, sur un plan subtil. Cela s'est déroulé à merveille. Ils se sont soutenus mutuellement. Dans le film, nous suivons le point de vue de Rebecca en permanence, Juliette est dans tous les plans, cela impliquait pour Nikolaj qu'il n'avait pas de scènes où il serait au centre de l'action, des scènes dont vous pensez avoir besoin pour l'histoire en tant qu'acteur. Il est tellement confiant, qu'il a accepté ce principe.
 
 
Comment Larry Mullen Jr, le batteur du groupe U2, est-il arrivé sur ce projet ?

Quand les producteurs m'ont demandé si l'Irlande et Dublin pouvaient être le décor d'une partie du film, j'ai trouvé ça intéressant. J'ai voulu injecter un peu de « culture locale ». Quelque chose qui amènerait une expérience pour moi en tant que metteur en scène. Je suis un fan du groupe U2 depuis plusieurs décennies, et Larry est l'un des membres du groupe qui a beaucoup de charisme. J'étais à Dublin, pour des repérages et, ce qui est étonnant en Irlande c'est que vous pouvez contacter les gens comme ça, très facilement. Je l'ai appelé, on s'est rencontrés dans un bar le lendemain, je lui ai expliqué le film. Il a dit « oui, pourquoi pas, faisons-le ! ». Je trouvais intéressant de rassembler un casting un peu éclectique. Il s'est totalement dévoué au projet, avait le trac, mais les autres acteurs l'ont tellement encouragé, qu'il est devenu un membre de la famille.




Comment s'est élaborée votre approche formelle du film ?

Pour ce genre de film, le style habituel est proche du documentaire, avec une façon de filmer un peu crue. Je me suis demandé comment faire pour élever ce standard. J'ai opté pour une esthétique visuelle plus travaillée. Je voulais aussi expérimenter comment pénétrer par moment dans l'esprit même de Rebecca ? Comment je pouvais exprimer visuellement le fait qu'elle meure presque au début du film ? Je voulais aussi établir une polarité dans les couleurs de la partie irlandaise et dans les autres lieux. Nous avons établi des règles. Le rouge est interdit en Irlande par exemple, sauf pour les feux arrière des voitures. Le vert est absent des séquences en Afghanistan ou au Kenya.


Dans le film, Rebecca suit un commando suicide. Est-ce réaliste qu'un reporter se trouve dans de pareilles circonstances ?

C'est toute la complexité de ce métier aujourd'hui. Si vous demandez à un reporter sur le terrain, à Kaboul : «Quelqu'un pourrait-il suivre la préparation d'un attentat suicide, sans que ce soit une mise en scène pour les médias ? » On vous dirait : « Oui ! Tôt ou tard quelqu'un le fera, c'est imminent. » Si vous demandez à un journaliste en Europe il vous dira : « Non, cela n'arrivera jamais ! » Mais la vérité, c'est que cela va se produire. Et nous avons déjà vu une partie de cette histoire publiée par Le New York Times. C'est un reportage intitulé «Talibanistan», remarquablement réalisé par la photographe Lynsey Addario, qui dévoile le quotidien des talibans. Ce qu'il y a dans le film est proche de la réalité. Mais c'est un film de fiction, pas un documentaire. Ce que vous voyez est proche de la vérité, autant que la fiction puisse le permettre.


Le fait que ce soit des femmes qui se préparent à commettre cet attentat suicide, est-ce plausible ?

Les gens pensent qu'il n'y a pas de femmes qui font cela, mais il y en a. Et quand nous étions en tournage à Kaboul, le premier matin tandis que nous nous préparions, le sol a tremblé. J'ai eu un appel de mon responsable de la sécurité pour me demander si tout allait bien. Il m'a rappelé dix minutes plus tard pour m'informer qu'il s'agissait d'un kamikaze, non loin de l'endroit où nous étions, c'était une femme, dans une voiture qui a foncé dans un véhicule qui transportait du personnel d'une compagnie aérienne européenne. Seize personnes ont été tuées, par cette femme. Et nous, nous étions en train de tourner notre séquence sur une femme kamikaze. Parfois la réalité rejoint tellement la fiction qu'on peut difficilement le croire.


La fin est à la fois impressionnante et laisse Rebecca dans une situation étrange, pourquoi ce choix ?


Je voulais une fin ouverte, qui pose la question : « que va-t-elle faire maintenant ? ». Mais je voulais montrer une situation où l'on n'est plus en mesure de prendre des photos. Parce que ce à quoi vous assistez est trop fort et se combine avec ce qui vous a affecté en tant qu'individu. La rencontre de ces deux mondes fait que vous vous effondrez. C'est une question fondamentale : comment peut-on être humain sans avoir une réaction face à une atrocité, sans avoir envie de faire quelque chose, cesser de faire des images et dire : « arrêtez, ne faites pas ça » ? Ce qui est sûr c'est que Rebecca est devenue une autre personne à la fin du film. Je trouvais ce point de vue intéressant. Comme ce film est très personnel, les gens me demandent après les projections : « êtes-vous encore marié ? » La réponse n'est pas donnée dans le film. C'est comme dans la vie qui est complexe et nuancée. Pour moi, la tâche d'un artiste est de poser des questions sans essayer forcément d'y apporter des réponses.


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