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La Pièce rapportée: Trois questions à Antonin Peretjatko

Par Flavie Kazmierczak


C’est dans les salles lilloises que le dernier film d’Antonin Peretjatko, "La Loi de la Jungle", avait recueilli le plus d’entrées. Impatient de retrouver le public de l’UGC Ciné Cité Lille, le réalisateur est venu présenter son troisième film, "La Pièce rapportée". Une trépidante comédie mêlant querelles familiales et rapports de classes.

"La Pièce rapportée" est construit comme un puzzle dans lequel les quiproquos éclatent à coups de flashbacks. Adapté d’une nouvelle de Noëlle Renaude, le film prend également source dans une nouvelle de Tchékov, « Le Roman d’une contrebasse ». Ce vaudeville met en scène les Château-Têtard, une riche famille du 16e arrondissement de Paris. Inventeurs de père en fils. C’est en prenant le métro pour la première fois de sa vie que Paul (Philippe Kaherine), un vieux garçon de 45 ans va tomber amoureux d’Ava (Anaïs Demoustier), une jeune guichetière. Mais leur mariage n’est pas du goût de la Reine mère (Josiane Balasko) qui va engager une guerre contre sa belle-fille.

Il y a tout au long du film un brouillage temporel. Dans la scène d’ouverture, il y a des Gilets Jaunes, puis on repart vingt ans plus tard. Les guichets de métro ferment. Il y a une allusion a Notre-Dame. Et cette famille vit de manière désuète. Vouliez-vous faire un film intemporel ?

Antonin Peretjatko : Pas intemporel. C’est-à-dire que, oui dans le vaudeville, c’est ce coté intemporel, du mari, la femme, l’amant, la maîtresse et les parents. Il fallait, comme la nouvelle a été écrite dans les années 80, quand même que je justifie aujourd’hui le fait que le fils vivent avec la maman. L’idée du chariot roulant est arrivé comme ça. Après, la question était de savoir, est-ce que je mets une scène où je montre l’accident qu’elle a eu, ou cela peut être juste raconté, ou pas du tout. Mais disons que, en la racontant, « c’était il y a 20 ans », c’est évidemment une fausse manière d’aller dans le temps parce que je mets des choses d’aujourd’hui. D’ailleurs les gilets jaunes n’existaient pas. Donc ça permet d’aller dans le temps et très vite de poser le milieu social. Et aussi, parce que finalement j’ai quand même essayé à un moment donné au montage de commencer directement avec le plan de Josiane Balasko qui est dans le couloir chez elle et qui va à la fenêtre. Donc sans la scène de chasse du début.

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Josiane Balasko et Anaïs Demousiter - Copyright 2020_ATELIER DE PRODUCTION_ORANGE STUDIO_AUVERGNE RHÔNE ALPES CINÉMA

Le film est tout à fait compréhensible sans cette scène. Mais il commence de manière très molle. Alors que cette scène de chasse permet de commencer à fond. Il y a cent chien. Ça c’est très cinématographique. On présente le milieu social, le rapport de classe, où il y en a qui veulent flinguer les autres. Et ça part, on sait à qui on a à faire. C’est une manière de montrer dans quel état d’esprit va être le film. Là, on peut être difficilement dans autre chose que dans la farce. Et c’est aussi une manière d’annoncer effectivement des voyages dans le temps. Une reconstruction de la linéarité. Et qui va être compréhensible aussi grâce à la voix off. Autant dans le scénario, c’était très limpide. Autant parfois, on peut se dire, est-ce qu’on ne va pas être perdu à un moment avec tous ces allers-retours dans le film? Et finalement, même si il y a moins de flashbacks dans le cinéma contemporain que dans les années soixante, tout le monde les a intégré.

Et d’ailleurs, je pense que c’est ce qui fait qu’on peut jouer au jeu des références dans le film. Parce qu’il joue aussi avec les codes cinématographiques. Notamment les codes hollywoodiens qui sont la fermeture à l’iris, le flashback, le fondu enchaîné, l’entrée en scène de la star, donc c’est soit Balasko, soit Anaïs Demoustier avec le chignon. Un plan qui peut être rapproché de certains plans d’Hitchcock de toute façon. Le happy end aussi, même si ce n’est pas un vrai happy end, je vous l’accorde. C’est un peu biscornu.

J’aime aussi les rêves. Dans le film, il y en a deux, amenés de deux façons différentes. Il y en a un qui est annoncé très simplement. On voit la belle-mère qui s’endort, fondu enchainé sur le rêve. Il n’y a aucun doute possible. Et après, il y a quelque chose qui se rapproche peut-être plus du rapport au cinéma de Luis. Le rêve n’est pas annoncé et le personnage se réveille. Ce qui est intéressant chez Buñuel, c’est sa manière d’avoir dans un rêve quelqu’un qui rêve et le premier rêveur est lui même dans un rêve. C’est le cas dans « Le Fantôme de la liberté ».

En parlant de références, une scène rappelle « Les Bronzés font du ski » avec le fameux « ça va trop vite! » de Josiane Balasko. Était-ce intentionnel?

Alors pas du tout. Mais c’est dingue, vous êtes la troisième personne à m’en parler en deux jours. Il faudrait que je demande à Josiane si elle y a pensé quand elle l’a dit. Parce que ce n’était pas écrit au scénario, « ça va trop vite, ça va trop vite ». Je n’en ai pas le souvenir. Ce n’est pas ma faute si cela fait référence à ça mais par exemple, à un moment je lui avait dit, ça serait marrant quand tu prends le téléphone, que tu aies une boucle d’oreille et que tu l’enlèves quand tu passes un coup de fil. Elle m’a dit « oui, oui mais tu sais que je le fais déjà dans Le père Noël est une ordure ». J’avais complètement oublié. « Saches le Antonin, je peux le faire, il n’y a aucun problème mais saches que tout le monde va te le dire ».

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Josiane Balasko et Philippe Katerine - Copyright 2020_ATELIER DE PRODUCTION_ORANGE STUDIO_AUVERGNE RHÔNE ALPES CINÉMA

Donc on ne l’a pas fait. Ce n’est pas une référence, mais en même temps, à partir du moment où j’emploie Josiane Balasko, j’emploie aussi en fonction de la filmographie qu’elle a. Quelque part, je sais que quand on va la voir, surtout dans un rôle très comique, forcément, le spectateur vient avec son bagage de cinéphile et va voir des passerelles d’un film à l’autre. Ici, on pourrait aussi penser à « Wallace et Gromit in the Wrong Trousers. »

Vous disiez que ce n’était pas écrit. Laissez-vous une grande part de liberté aux acteurs, peut-être un peu d’improvisation?

Sur cette scène-là. Je ne pouvais pas me permettre de donner trop d’indications à Josiane. C’est censé être du brouhaha et il faut quand même aussi qu’elle soit à l’aise avec l’exosquelette qui est assez lourd, qui pèse quand même sept, huit kilos. Ce n’est pas rien. Surtout j’avais très peur, soit qu’elle se fasse renverser par le chien ou soit qu’elle se prenne les pieds dans le tapis et qu’elle tombe. Que ce soit drôle sans le vouloir.

Mais sinon, il y a assez peu de place à l’improvisation. Ou alors, quand on répète, les comédiens peuvent proposer ceci ou cela. On prend ou on ne prend pas. Et après on tourne, mais au moment où on tourne, là c’est vraiment exceptionnel qu’elle ait dit ça. Normalement, on sait ce qu’on va faire. En plus comme c’est souvent des mécaniques rythmiques assez précises d’un comédien à un autre, c’est assez agréable de voir quand ça marche comme des dominos qui font tomber les répliques les unes après les autres. Comme ça marche, il n’y a pas de raison de casser cette rythmique.

Donc les improvisations viennent soit aux répétitions, ou alors, bien avant quand on a fait tout ce qui était essais costumes, perruques où là, on discute avec les comédiens de pourquoi on va mettre telle veste, telle couleur, quelle perruque pour Philippe Katerine par exemple. Là le personnage se construit et s’étoffe donc toutes les explications arrivent à ce moment-là de la préparation, ce qui fait que lorsqu’on arrive au tournage, le gros du travail est fait. C’est une autoroute, on sait dans quelle direction on va aller. Des fois, j’avais l’impression de ne rien faire. Je me disais qu’ils allaient faire exprès de faire n’importe quoi pour voir si j’étais là.

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