Interviews

La Place d’une autre : Rencontre avec l’équipe du film

C’est en 1914 que nous fait voyager Aurélia Georges dans son dernier film, "La place d’une autre". Afin d’échapper à son destin, une jeune infirmière (Lyna Khoudri), prend l’identité d’une femme morte sous ses yeux. Alors qu’elle est devenue la lectrice d’une riche veuve, son mensonge menace peu à peu la tranquillité de ce nouveau foyer. Rencontre avec la réalisatrice, l’acteur Laurent Poitrenaux et le producteur Emmanuel Barraux.

C’est assez intéressant de traiter la guerre sans la montrer. Comment faire, à l’écriture et à la réalisation, pour faire sentir la guerre sans qu’on ne voit une ligne de front ?

Aurélia Georges : Ce n’est ni un film de guerre, ni un film historique. C’est justement un film qui se passe entre les quatre murs d’une maison où se nouent des relations un peu compliquées et il faut une guerre pour communiquer plusieurs éléments au début, à savoir un accident complètement spectaculaire et à la fois inattendu et quand même explicable par la guerre. Et puis c'est aussi un moment où les cartes se brouillent un peu, où les chemins peuvent bifurquer. Les guerres offrent quand même cette possibilité là à tout un chacun de redessiner son destin. C’est un phénomène qui n’est pas propre à cette guerre là. En revanche, ce qui est propre à cette guerre là dans notre imaginaire est la soudaine place accordée aux femmes. Pendant que les hommes sont au front, les femmes vont endosser leur rôle. C’est vrai que ce n’est pas au premier plan dans le film mais il y a quand même cet univers sous-jacent et il y a trois femmes qui redessinent leur trajet et leur destin à ce moment, à cette occasion là. Donc c’est un film pendant la guerre, ni sur la guerre ou à la guerre.

Le transfuge de classe est au cœur du film. Est-ce que vous vouliez en faire un drame social ?

AG : Non, ce n’est pas un drame social non plus. Et c’est pour cela que j’ai conservé le fait que cela se passe dans le passé et non pas aujourd’hui. On aurait peut-être pu l’adapter à aujourd’hui. Mais l’aspect social aurait pris plus de place alors que je trouve intéressant qu’il soit un peu au second plan et qu’il vienne comme enrichir une histoire qui est forte psychologiquement ou par son suspense, ou par ses émotions. Elle est sous-tendue par des questions sociales qui nous parlent encore aujourd’hui.

interview-la-place-dune-autre1
Sabine Azéma et Laurent Poitrenaux - Copyright Pyramide Productions

Laurent, vous jouez un personnage assez complexe qui cache beaucoup de choses? Est-ce que c’était un challenge, est-ce que jouer dans un film d’époque, ça apporte quelque chose ?

Laurent Poitrenaux : Oui ça ne m’est pas arrivé souvent de jouer dans des films d’époque et je dit souvent que l’intérêt est que ça facilite assez le travail des acteurs, de quitter son hôtel à  six heures du matin à Strasbourg en 2021 et d’arriver en 25 kilomètres en 14-18 dans une maison qui a été complètement modifiée. On se met tout de suite en costume. On est tout de suite dans l’image assez rapidement. L’habit fait le moine, sans jeu de mots avec le fait que je sois un pasteur. Après, cette histoire de la vérité, d’opacité, comme tout les personnages, ils sont dans un rapport, en gros quelle est la vérité qui les arrange les uns et les autres. La question de la vérité est importante. Si on doit reparler d’actualité, vu qu’on est dans un monde où le fameux fake news, où est la vérité ? Je trouve que c’est une manière poétique et historique d’en parler.

Vous mettez en scène des personnages féminins puissants qui prennent leur destin en main.  Comment vous avez choisi votre trio d’actrices ?

AG : La première évidence a été Sabine Azéma, même si le personnage principal est tenu par Lyna Khoudri. Ensuite, il fallait choisir l’interprète principale. Il fallait que ça se réponde de manière intéressante. Il y avait par exemple une question entre nous qui était, est-ce qu’il est plus intéressant que le personnage de Nelly ressemble indirectement à Éléonore, où au contraire ne lui ressemble pas du tout? Et moi j’ai toujours pensé qu’il était plus intéressant qu’elle ne lui ressemble le moins possible.

Et alors Nélie et Rose, en revanche, aurait dû se ressembler un peu plus. C’est vrai que c’est mouvant. Mais ce qui m’intéressait quand j’ai trouvé Lyna, c’est qu’elle ne ressemble pas à Sabine Azéma, ni dans sa façon de jouer, ni physiquement. Après si j’avais eu un choix absolu, j’aurais effectivement rapproché un peu physiquement les deux jeunes femmes. Quoi qu’en fait cela n’importe pas plus que ça. C’est en fait la comédienne qui s’impose par sa façon de jouer. Lorsque je vois Maud Wyler, je suis immédiatement convaincue. C’est la manière d’interpréter le personnage, de le jouer, surtout pour le personnage de Rose qui est compliqué car elle doit jouer à la fois quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’expérience de la vie, qui a un regard assez naïf au début mais qui ensuite se révèle avoir une force de caractère énorme et une combativité complètement inattendue. Cela va devenir un personnage vraiment enragé donc le mélange entre le coté naïf, mal dégrossi et enragé était assez difficile à rendre. Et Maud à su le faire immédiatement.

interview-la-place-dune-autre2
Maud Wyler - Copyright Pyramide Productions

D’ailleurs, Rose est considérée comme folle à un moment donné. Ce personnage fait penser à ceux du « Bal des Folles » et la manière dont on traite ces femmes très durement. À cette époque, on ne les aide absolument pas.

AG : Il y avait une réplique du personnage de Laurent que l’on a finalement enlevée où il disait : vous ne pouvez pas l’envoyer à l’asile parce que c’est un endroit où si l’on n’est pas fou en y rentrant, on le devient. Donc c’est criminel d’envoyer des gens dans ces endroits. On l’a voit devenir folle d’ailleurs.

LP : Moi je pensais surtout souvent, parce que c’est vrai qu’on est dans une époque où le bien et le mal sont très clairs pour tout le monde. Un tel est un génie, un tel n’est pas bon. L’idée de la complexité est assez rare dans notre époque. Il faut choisir son camp camarade. Et le prêche de mon personnage est la première image qu’on voit de lui. Ce qu’il dit dedans est un moment important dans la construction du personnage. Tout s’est construit à partir de ça, principalement. Dans un moment de clivage absolu, il dit qu’il faudrait réussir à dépasser ces clivages et retrouver une forme d’humanité et de douceur. Et c’est un peu ce qu’il va se jouer entre tous ces êtres. Trouver de l’humanité à un moment où il n’y en a plus.

Au début du film, les couleurs sont d’abord sombres. Le personnages de Lyna semble ne pas avoir d’avenir. Puis à mesure que son destin s’éclaircit, les couleurs sont de plus en plus chaudes Comment avez vous travaillé sur ces couleurs ?

AG : Ce n’était pas forcément le trajet vers l’éclaircissement mais c’est vrai que le début, on est dans des lieux d’abord abandonnés, dans une maison de meunier. De fait, l’éclairage n’est pas le même que dans une maison bourgeoise. Il y a encore un éclairage à la bougie à cette époque là et l’électricité commençait à être posée. C’est le cas au rez-de-chaussée de cette maison. Donc de manière objective c’est plus clair. Mais c’est vrai que je voulais des couleurs par endroits assez fortes sur certains murs, certains costumes. Je voulais des couleurs franches, qui me plaisent parce que je trouve ça expressif, cinématographique. Et au début on est plus dans des clairs obscurs, des noirs et blancs. Beaucoup de femmes du peuple portaient du noir. La couleur été un luxe aussi. La couleur sur les arbres, les murs et les tenues est un luxe. C’est un trajet vers le confort mais aussi la beauté.

LP : Quand je vois le film et que je tournais, je pensais beaucoup à "La Maison des Bois" de Maurice Pialat. Tous les personnages, les serviteurs autour de Sabine Azéma sont extrêmement présents. Ils existent en quelques images. Et ce qui donne la force au film, c’est que même les arrière-plans sont précis. Toutes ces strates font partie de la richesse du film.

« Ce qui préoccupe la profession, c’est le fait que les spectateurs n’ont pas retrouvé le chemin des salles comme avant »

Emmanuel Barraux, vous êtes le producteur. Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler avec Aurélia ? 

Emmanuel Barraux : Plein de choses. J’ai déjà travaillé avec Aurélia donc déjà une envie de continuer. C’est un film extrêmement romanesque à une époque où on ne peut pas l’être. C’est rare. Faire un film en costume c’est un challenge supplémentaire en tant que producteur. Et puis j’aimais le coté film à suspense qui parle d’enjeux moraux. Ça a pris un peu de temps, on a mis cinq ans. On a tourné pendant le deuxième confinement.

AG : Comme la plupart des tournages à ce moment-là on a eu un cas. Et donc on a dû interrompre le tournage pendant une semaine. C’est arrivé à énormément de films. Et pour d’autres cela a duré plus longtemps. Il y a eu des choses dramatiques.

EB : Une semaine de sinistre. Heureusement le CNC nous a remboursé. Il y avait un fond d’indemnisation. Les assureurs ne veulent plus assurer les films actuellement. C’est le CNC qui prend le relai. Les tournages sont assurés par une assurance spécial Covid. Peut-être que maintenant c’est en train de revenir, je ne sais pas. Mais c’était une initiative de Dominique Boutonnat, le président du CNC. Il a réussi avec des assureurs français à monter un fond qui émane du CNC et qui couvre les sinistres Covid. Sans cela, il n’y aurait pas eu de reprise de tournage. J’estime au final que nous avons été très soutenus.

AG : Là ce qui préoccupe la profession, c’est le fait que les spectateurs n’ont pas retrouvé le chemin des salles comme avant. On s’interroge beaucoup sur pourquoi, d’autant plus que beaucoup de films ont pu être tournés à l’automne dernier. Beaucoup n’ont pas encore pu être montrés car les salles étaient fermées. Mais nous invitons les spectateurs à activement retourner en salles.

Interview réalisée dans le cadre de l’Arras Film Festival, en collaboration avec Maxime Laurent.

ça peut vous interesser

Les Passagers de la Nuit : Fragments nostalgiques

Rédaction

On sourit pour la photo : Rencontre avec l’équipe du film

Rédaction

L’Ombre d’un mensonge : Amour et amnésie

Rédaction