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La vraie famille : Rencontre avec Mélanie Thierry et Fabien Gorgeart

Par Flavie Kazmierczak

Véritable bijou de sincérité, "La Vraie Famille" est le deuxième long-métrage de Fabien Gorgeart. Avec beaucoup de justesse, il met en scène le déchirement d’Anna, une mère de famille qui doit laisser partir Simon, un enfant placé chez elle par l’assistance sociale depuis l’âge de 18 mois. Rencontre avec le réalisateur et Mélanie Thierry.

Dans "Diane a les épaules", vous mettiez en scène une grossesse par GPA. Cette fois-ci vous parlez aussi de maternité hors des sentiers battus, par le biais de la protection de l’enfance. Qu’est-ce qui vous plaisait dans ce sujet ?

Fabien Gorgeart : "Diane" était une manière détournée, de faire un pas de côté sur une histoire que j’ai envie de raconter depuis très longtemps. J’ai longtemps essayé de l’écrire et je me suis longuement perdu à savoir comment j’allais aborder quelque chose qui venait de mon enfance. On a été famille d’accueil. Mais ce qui m’importait le plus était de faire un film plus qu’un témoignage personnel. La première étape a été de faire un travail « d’enquête » avec des familles d’accueil et des éducateurs spécialisés. Et je me suis nourri de ces histoires-là pour écrire le scénario et j’ai greffé l’histoire d’un petit garçon à la mienne.

La deuxième étape, c’était d’être sûr d’appartenir à un genre du cinéma. Le mélodrame populaire est quelque chose que l’on s’est raconté, ma productrice et moi. Et très vite sont venus des films qui me sont très chers comme "The Kid" de Chaplin, "Kramer contre Kramer et, surtout, "E.T." Au fond c’est la même histoire : c’est un petit garçon qui arrive dans une famille à laquelle il s’attache et il doit retourner dans la sienne après.

Et finalement, je me rends compte avec le recul, l’étape la plus importante est que ce soit incarné par d’autres et non par moi. Et ça a été la rencontre avec Mélanie, avec Gabriel Pavie qui joue le petit Simon. Là maintenant c’est devenu cette famille-là. Ce n’est plus la mienne. Ce n’est plus mon histoire. C’est devenu un film.

Le cœur du film est le bien-être de Simon, tiraillé entre sa famille d’accueil et son père biologique. C’était important pour vous de ne culpabiliser personne ?

FG : C’était très important. Tout le travail de scénario a été de trouver comment rééquilibrer les parties. C’est d’abord un travail d’écriture et ça s’est complété par les mêmes étapes que je vous ai racontées. Dans mon travail d’enquête, je me suis retrouvé dans une situation où il n’y avait pas d’antagonismes. Il n’y avait que des gens qui aiment. Un père qui a envie de récupérer sa place de père. Cette famille qui s’est occupée de cet enfant comme elle a pu, et surtout à travers le personnage d’Anna. Et malgré tout, même dans cette situation idéale, qui est rare dans ce genre de situation, cela reste complexe.

Dans le choix des comédiens, notamment le choix de Félix Moati pour le personnage d’Eddy, j’ai eu une sorte de coup de foudre amical professionnel. Et j’ai très vite pensé qu’il pouvait faire Eddy parce que quand il débarque dans cette histoire, on ne l’aime pas. Il vient briser une harmonie. Donc il fallait qu’on ait un capital sympathie pour lui pour pouvoir récupérer tout le retard que le personnage à d’un point de vue dramaturgique.

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Mélanie Thierry - Copyright Cédric Sartore

Mélanie, vous jouez avec beaucoup de justesse cette mère complètement déchirée à l’idée de perdre cet enfant. C’est un rôle assez dense. Comment êtes-vous rentrée dans la tête de cette mère ?

Mélanie Thierry : J’ai été très touchée à la lecture du scénario. Quand je l’ai reçu, je ne savais pas du tout ce que j’allais lire et j’ai été totalement cueillie, à la fois parce que je trouvais que ça débordait de sincérité. J’ignorais que c’était quelque chose d’aussi intime et à la fois ça paraissait tellement sincère et ça éclaboussait tellement d’émotions, d’humilité, de délicatesse, de complexité et sans jamais que ça ne bascule dans quelque chose où ça devient manichéen. Et puis ça déborde tellement d’amour. Et je me suis tellement identifiée à cette femme qu’on me donnait là à lire.

Immédiatement, j’ai eu envie de l’interpréter parce que je trouve que ce qu’elle traverse, il a quelque chose comme ça, qu’on soit parent ou pas, cela nous parvient. L’émotion est très vite palpable. Qu’on soit un étudiant ou une mère de famille, une femme sans jamais avoir d’enfant, un père ou, peu importe, c’est quelque chose qui devient tellement universel et que je savais que j’avais entre les mains quelque chose de magnifique. Et je suis très heureuse de ce que le film donne à voir aujourd’hui.

Est-ce difficile de travailler avec de si jeunes acteurs lorsque des liens forts doivent être montrés à l’écran ?

Mélanie Thierry : Ce qui n’est pas simple, c’est que pour que le film soit réussi, il fallait que la famille existe. Le plus compliqué est de faire en sorte que l’on soit vraiment dans le cœur de cette famille, que la question ne se pose pas. Et ça, c’est de l’ordre un peu du mystère aussi. Parce que c’est très mystérieux de savoir pourquoi ça fonctionne et pourquoi parfois ça passe à côté. Il se trouve que là, par chance, avec Lyès, ça a été une évidence. On s’est très vite bien entendu et on avait la sensation de se connaître depuis longtemps. On a tout de suite réussi à réaliser qu’un quotidien pouvait nous appartenir. Ça, ce n’était déjà pas une mince affaire parce que cela peut se faire péniblement parfois.

Ensuite, les enfants, ils ont déjà été très bien castés, donc ça permet d’enlever une épine du pied. Ensuite il faut les apprivoiser parce que ce ne sont pas tes enfants donc c’est pas toujours les mêmes modes d’emploi et la même éducation. Le lien charnel est compliqué. Quand il faut le prendre dans les bras, le bécoter et qu’il y a un contact de la peau, ce n’est pas simple. Finalement, ce qui a été le plus dur était que le contact charnel existe, que le contact avec les yeux et la confiance dans le regard des enfants soient là. Et ça, ça se fait sans le pousser parce que si on le pousse ça devient de la tricherie et ça se voit à l’écran et dans le regard des enfants.

Et à la fois, il faut quand même parfois le brutaliser un petit peu pour qu’il émerge des choses qui soient de l’ordre de la vérité. Donc c’est un équilibre à trouver. Et quand on arrive à cumuler la grâce, le travail, et l’écoute, on arrive à faire un film qui tient la route, qui est beau et où l’émotion nous parvient.

« Un film est une histoire qu’on raconte, mais c’est d’abord une expérience que l’on doit vivre »


Comment fait-on pour filmer l’intime sans être intrusif ?

FG : C’est toute la question du film. C’est d’abord un travail d’écriture pour essayer de trouver ce ton-là. Le film est au final très proche du scénario. Aussi, cela passe-t-il par les dialogues, dans la manière dont ils communiquent entre eux. Donc, par exemple, il n’y a quasiment pas de off. Parce qu’il fallait faire un pari, c’est l’incarnation. Après, il y a une question de mise en scène. Pour moi, un film est une histoire qu’on raconte. Toutefois, c’est d’abord une expérience que l’on doit vivre.

Cette famille, ce qui allait lui arriver, il fallait qu’on soit suffisamment proche d’eux, pour que, lorsqu’il arrive ce qui leur arrive (c’est-à-dire le départ de Simon), on soit en compréhension du niveau émotionnel dans lequel ça les met. Que possiblement on le ressente nous même. Trouver une mise en scène où l’on est à la fois à l’intérieur et en même temps ça reste un geste de cinéma, de la fiction.

Donc forcément, d’un point de vue grammaire de cinéma, il va se passer quelque chose de romanesque à l’intérieur de la famille. Et lorsque Félix prend de plus en plus de place, la tension créée chez le personnage d’Anna va prendre aussi de plus en plus de place. La caméra a moins besoin de bouger. Parce qu’il va falloir chercher l’attention. La mise en scène se resserre, se recadre. Elle est beaucoup moins libre, plus étouffante.

La protection de l’enfance est un sujet sous-exploité au cinéma et dans les médias en général. Cela mériterait d’être mieux filmé, mieux médiatisé ?

FG : Cela tient tellement à mon histoire personnelle. C'est pourquoi je ne me suis jamais positionné comme quelqu’un qui devait être le défenseur, le porte-parole de cette cause. C’est une excuse pour faire des films. Ceci étant, la situation a tellement été catastrophique pendant le confinement, la manière dont les enfants ont dû être replacés. Donc la marmitte est en train de bouillir. Parce qu’il y a de moins en moins de familles d’accueil. Car il n’y a plus de moyens. La temporalité a fait que je me retrouve inscrit là-dedans. Donc je suis très heureux si jamais ça participe aux questionnements. Surtout pas à la réponse. Parce que je suis sûre qu’il n’y en a pas. Parce qu'il faut assumer le fait qu’il n’y en ait pas. Et toujours travailler au mieux en fonction de ça.

Interview réalisée dans le cadre de l’Arras Film Festival, en collaboration avec Maxime Laurent.

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