Interviews

L’animation face au covid : Le Festival d’Annecy en vie mais en ligne

Par Barthélémy Cabusel

 

Depuis 2006, la structure CITIA a pour mission d’organiser le Festival d’Annecy, l’un des plus grands rendez-vous autour de l’animation au monde. Avec la pandémie et les mesures sanitaires, cet évènement capitale pour l’industrie n’a pu avoir lieu sous sa forme habituelle. Peu découragée pour autant, l’équipe de CITIA a proposé pour la première fois de son histoire une version totalement numérique du Festival. Pour mieux comprendre comme s’est déroulée la mise en ligne, Mickaël Marin, le directeur de CITIA et du Festival, et Véronique Encrenaz, la directrice du Marché International du Film d’Animation, ont répondu à nos questions.

Pourquoi était-il important pour CITIA d'organiser une version en ligne du Festival d'Annecy et du MIFA malgré leur annulation ? Quelles sont les raisons qui ont amené à prendre cette décision ?

Mickaël Marin : Pour nous, il était vraiment essentiel de faire un festival et un marché du film parce que c’est notre mission, parce que notre impact est important pour l’industrie et pour les artistes au niveau national ou international. Bien sûr, il aurait été plus simple de mettre toute l’équipe au chômage partiel et d’attendre les beaux jours, qui ne sont toujours pas arrivés. La situation actuelle nous renforce chaque jour en nous disant qu’on a vraiment bien fait d’organiser quelque chose en ligne au mois de juin. Si on avait espéré que fin 2020 ou début 2021, tout allait disparaitre d’un coup de baguette magique, on se serait bien trompés. Heureusement qu’on l’a fait !

Hier encore pendant une visio-conférence, les professionnels présents m’ont rappelé l’importance de cette édition qui a eu lieu en ligne : ils ont pu avoir des rendez-vous, ils ont pu travailler. Modestement, on a continué à aider le secteur, c’est notre mission première. Forcément, il a fallu trouver la bonne formule et se réinventer. Il y avait de la prise de risque, mais c’était pour nous hors de question de ne rien proposer cette année. Au départ, en mars, on ne savait pas vraiment où se positionner, si on le faisait ou pas. C’est surtout quand plusieurs pro et artistes du monde entier nous ont dit « on espère être à Annecy en juin, mais si d’aventure ça ne serait pas possible, si vous faites quelque chose en ligne, on sera derrière vous. »
interview-festival-annecy3
Véronique Encrenaz : Cette réflexion concerne aussi le Marché, on a avant tout répondu à une demande. On a beaucoup interrogé les professionnels dès la mi-mars, j’ai passé du temps au téléphone avec pas mal d’entre eux pour avoir leur ressenti. Finalement, on se rend compte que le Marché fait partie de l’écosystème, c’est comme un producteur ! On ne pouvait pas s’arrêter de produire ni de fonctionner. On accompagne toute la chaîne en accueillant les étudiants, les créateurs, les talents, les diffuseurs, les fabricants d’outils. Tout ça c’est un moment dans l’année essentiel pour tout le monde. C’était impensable de dire « cette année on ne fait rien, débrouillez-vous ! ». La décision de maintenir en ligne a donc été assez rapide.

Comment s'est déroulée cette transition entre le physique et le numérique ? Quels ont été les défis à relever, problèmes imposés par le numérique ?

MM : Y’a plusieurs niveaux. Déjà, pour le festival, il a fallu renégocier film par film, puisqu’on était sur un paradigme différent du cadre habituel. Dans un festival classique, on a des salles cinéma avec une séance pour les avant-premières et plusieurs séances pour des films en compétition. Là, on était sur un autre modèle, ça a été un travail énorme de renégocier et rassurer les ayant-droits. Ensuite, il a fallu aussi définir ce que l’on gardait en ligne et ce qui était transposable pour que l’expérience soit la plus efficace possible. Et puis, l’autre défi derrière, trouver les solutions techniques et technologiques en face. Ça veut dire évaluer les solutions disponibles sur le marché, faire du benchmark, discuter avec les différentes sociétés qui proposent ces solutions pour voir en termes de coûts. C’est important de savoir avec qui travailler dans l’urgence. Ensuite, on a juste eu à plugger toutes ces solutions sur notre moteur déjà existant. Ça n’a pas été parfait, on n’a pas pu faire tout ce qu’on voulait, mais ça a eu le mérite de fonctionner. C’était notre défi.

VE : Au Marché, on avait déjà des outils de connections entre professionnels. On a un network qui est assez riche et qui permet aux gens de s’informer sur qui est présent et de communiquer. Il y avait déjà ce moyen d’échanger, en plus de la vidéothèque qui existe depuis plusieurs années. Ce sont des outils que l’on a remis en avant. Cependant, les professionnels qui viennent au MIFA, étant des habitués et se connaissant très bien, utilisent peu ces plateformes. Cette édition en ligne était l’occasion de les améliorer et de les remettre en avant auprès d’eux. On y a ajouté de nombreuses fonctionnalités et finalement, même chez les vrais habitués, beaucoup ont découvert ces outils. On continue cette recherche, parce que cela n’a pas encore suffit. On a fait beaucoup de benchmark et on a interrogé aussi les autres Marchés pour s’échanger les bonnes pratiques. C’est quelque chose de positif dans toute cette crise : les échanges, les collaborations autour de ces nouvelles pratiques numériques.

interview-festival-annecy2
Véronique Encrenaz - Copyright S. Matter/CITIA

Cette année, vous avez par exemple lancé les « pitch Mifa BD », c’était important pour vous de quand même amener de la nouveauté dans cette édition pas comme les autres ?

VE : On y a réfléchi justement en Mars, en se disant « si on est en ligne, qu’est-ce qu’on garde et qu’est-ce qu’on ne garde pas ? », on ne pouvait pas tout garder donc il fallait faire des choix. Les pitch BD était effectivement un nouveau projet pour 2020, que l’on a conservé pour le numérique. C’était un petit peu risqué de lancer une nouveauté pour un événement uniquement en ligne, mais ça s’est bien passé. Les pitch en visio sont l’un des points positifs de cette édition, ils nous ont permis de développer un autre format de pitch grâce au numérique. Pour les talents, cela été positif dans le sens où ils ont été amenés à travailler leur présentation bien en amont, qui était parfois mieux réussie qu’elle n’aurait pu l’être en physique.

Les pitch BD sont l’une des nouveautés, ce n’est pas la seule. On continue de les analyser et de voir ce que l’on garde pour l’année prochaine, mais dans tous les cas l’édition en ligne n’empêchait pas la nouveauté. Il ne fallait pas se bloquer et se dire « on va rester sur le classique ». Il faut continuer et évoluer, on ne peut pas arrêter de répondre aux demandes des professionnels, même en ligne. Il y a toujours de nouvelles choses à développer, et on continue ce travail au quotidien.

Les résultats au niveau du Festival et du MIFA ont-ils été à la hauteur des attentes et de l'investissement ?

MM :
D’un point de vue de la participation, oui. En 2019, on avait accueilli 12 000 accrédités sur le Festival et 4 000 pour le Marché provenant de 90 pays différents. Sur l’édition en ligne, c’est 15 000 accrédités au Festival, 5 000 au Marché du film, et 111 pays, donc plus de participants et toujours plus de pays. La couverture presse a été très importante et les retours des professionnels ont globalement été très enthousiastes. De notre côté, on sait qu’il y a plein de choses à améliorer, mais dans l’ensemble ça a été plus que bien en un temps record. Je le dis, et je le redirai toujours, je pense qu’Annecy a été la manifestation qui, au niveau mondial, a proposé l’édition en ligne la plus importante. Certains festivals n’ont proposé qu’un festival en ligne, les marchés qu’un marché en ligne, mais les deux en même temps, à une grosse échelle et avec plus de 200 films et plus de 15 000 personnes accrédités, je pense qu’on a été les seuls à le faire. C’est une petite satisfaction, mais ce n’est pas une fin en soi. Chaque année, COVID ou pas COVID, on se doit d’atteindre l’excellence et d’être les plus professionnels possible. Ce n’est pas avec les chiffres qu’on fait l’édition 2021 ou 2022. Ça nous permet tout de même d’être plus confiant sur la suite.

VE : Je dirais que dans les résultats positifs, on a pu constater qu’on est allé toucher des nouveaux professionnels qui ne venaient pas à Annecy pour les éditions précédentes. Sur le nombre de sociétés qu’on reçoit chaque année, près de 2000, il y avait 15% de nouvelles entreprises en 2020. Cela revient à 300 sociétés nouvelles qui d’habitude n’étaient pas sur le Marché. C’est vrai que les délégations qui ont décidé de continuer de participer en ligne ont beaucoup plus contacté leur industrie et leur réseau. Ils voulaient nous accompagner et nous soutenir, mais aussi soutenir toute la filière animation de leur pays. On a bien vu l’effet de cette forte communication sur les statistiques du Marché.

interview-festival-annecy1
Mickaël Marin - Copyright G. Piel/CITIA

Quelles leçons tirez-vous de cette édition par rapport au futur du Festival ? Le numérique représente-t-il une nouvelle opportunité ?

MM : Ce que je vais dire là, c’est valable pour tous les festivals et les marchés qui se sont réadaptés en ligne pour faire face : il est évident que ce qui fonctionne pour améliorer la participation de ceux qui auraient pu venir en physique, et de ceux qui n’auraient pas pu venir, c’est les outils numériques. On va les faire évoluer et on se posera chaque année la question en fonction des retours, un festival à Marché est un organisme vivant qui change de forme à toutes les éditions. Si certains outils ont l’approbation des participants, on les conserva en essayant d’aller plus loin. Ils représentent une opportunité d’agrandir notre nombre d’accrédités et d’être plus inclusif par rapport à des sociétés qui sont plus frileuses. Il faut définitivement le voir comme une opportunité ! On pense que le positif va rester. Et comme l’a expliqué Véronique pour les pitchs, on a eu des expériences qui ont été intéressantes et qu’on va conserver pour aider les porteurs de projets. Non seulement ça leur sera utile pour leur présence à Annecy, mais aussi pour toutes les fois où ils auront des prises de contact avec des investisseurs et partenaires potentiels. Notre rôle, c’est de faire en sorte que la création de valeur se fasse avant et après Annecy.

VE : Finalement, cette obligation d’être en ligne a été un accélérateur de tout ce qu’on commençait mettre en place sur le MIFA. On est confrontés à une expansion de l’évènement qui change la manière d’aborder le Marché et de l’utiliser. Auparavant, la CITIA n’avait pas vraiment besoin d’intervenir dans la prise de rendez-vous entre pro, à part pour les pitchs qui représentent notre moyen de mettre les professionnels en relation. Mais globalement, ils se débrouillaient entre eux sans qu’on soit là pour interagir ou pour aider. A force de grandir chaque année, j’ai remarqué que beaucoup de professionnels ne savaient au final pas comment rentrer en contact avec certains. Quand on est débutant ou jeune pro, on n’a pas les connaissances et personne n’est là pour nous montrer où aller. Avec le COVID et le numérique, on se retrouve obligés de les accompagner, on est le lien et l’intermédiaire. Ça a donc bien été un accélérateur qui nous a permis de mettre en place des évènements qui offrent l’opportunité aux professionnels de différentes catégories de se rencontrer. C’est là-dessus aussi qu’on va mettre l’accent : continuer à développer nos outils et en chercher d’autres. Il faut que chaque rencontre soit efficace et ciblée, en déterminant qui veut rencontrer qui.

Merci à Mickaël Marin et Véronique Encrenaz d’avoir répondu à nos questions ! L’édition 2021 du Festival d’Annecy se déroulera, si tout va bien, du 14 au 19 Juin. Toutes les informations sont disponibles sur leur site internet !

ça peut vous interesser

L’animation face au covid : Un impact direct sur les nouveaux projets

Rédaction

YouTube & Cinéma : Dead Will, un zombie qui vous veut du bien

Rédaction

Balle perdue : L’action à la française

Rédaction