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L’animation face au covid : Un impact direct sur les nouveaux projets

Par Barthélémy Cabusel

 

S’il est un secteur du cinéma qui semble avoir résisté la pandémie à laquelle nous faisons face, c’est bien l’animation. Exit les tournages importants où les techniciens et les acteurs se comptent par dizaines, tout le travail s’effectue par ordinateurs et donc à distance. Ce n'est pourtant pas si évident.

Sans les contraintes d'un tournage classique, il pourrait être facile de croire que les productions de films et de séries animées n’ont pas nécessairement été arrêtées, du moins reportées. Mais dans les faits, qu’en est-il réellement ? Le milieu de l’animation est-il vraiment le grand rescapé ? Pour le savoir, Le Quotidien du Cinéma est allé à la rencontre des professionnels de cette industrie. Plusieurs producteurs et directeurs de festival ont accepté de répondre à nos questions afin de dresser le bilan de cette période si particulière. Dans cette première interview, Perrine Gauthier, fondatrice de La Cabane Productions, nous livre son ressenti de la crise sanitaire et de son impact sur son entreprise.

Petite question dans un premier temps pour contextualiser votre carrière : vous êtes entrée dans le secteur de la production d’abord en tant qu’assistante dans le live-action, qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans l’animation par la suite ?

Perrine Gauthier : À l’issue de mon cursus, terminé à New York, j’ai eu l’opportunité de travailler pour le producteur indépendant Ben Barenholtz ("Barton Fink", "Requiem for a Dream") qui a aussi été le distributeur, entre autres, de "Eraserhead" et de "Blood Simple". Une rencontre incroyable. J’ai ensuite rejoint la société de distribution de Bill Plympton, réalisateur d’animation culte. J’y ai découvert un univers dont je ne connaissais pas grand-chose, et que j’ai trouvé extrêmement riche.

De retour en France, j’ai envisagé plusieurs voies possibles, du film du genre à la série d’animation jeunesse — comme quoi on peut être fan de George Romero et aimer raconter des histoires pour les enfants… Dans l’animation, j’ai surtout trouvé ce qui m’intéresse vraiment dans ce métier : le plaisir de faire exister un projet, et de le choyer de près ; de l’écriture à la distribution, en passant par toutes les étapes de fabrication.

MUSH-MUSH & LES CHAMPOTES (2020) séquence from La Cabane on Vimeo

Une nouvelle façon de travailler

En tant que fondatrice et productrice chez La Cabane, vous avez récemment développé et produit la série animée Mush-Mush et Les Champotes. De manière générale, l’arrivée de la pandémie a-t-elle modifié les processus de production de ce projet ? Les équipes ont-elles dû s’adapter d’une quelconque façon ?

Perrine Gauthier : On a eu la chance que la production de Mush-Mush soit déjà bien avancée quand la crise sanitaire a débuté. Sur une série d’animation de ce type, dont la production dure environ 2 ans, une grande partie des processus de fabrication sont mis en place pendant les premiers 12 mois. En mars 2020 on avait déjà quasi terminé le storyboard, et finalisé une dizaine d’épisodes en image finale.

C'est ça qui a permis d’être un peu plus sereins au moment du passage en télétravail de dizaines d’artistes et techniciens chez Cube Creative, notre studio partenaire pour la fabrication 3D de la série. Il n’en reste pas moins que les équipes ont dû faire face à des enjeux techniques et d’organisation. Superviser 35 animateurs est forcément moins évident à distance, mais tous ont fait en sorte de gérer la situation au mieux.

Du côté de la postproduction aussi, on a composé avec les mesures sanitaires. Pour les séances d’enregistrement des voix françaises par exemple, les comédiennes ont été contraintes d’enregistrer chacune séparément, ce qui est ni idéal sur le plan artistique, ni en termes de planning. Plus largement, le doublage dans plusieurs dizaines de langues à l’international a été retardé, et en conséquence, le lancement de la série a été repoussé de plusieurs mois dans la plupart des territoires. Ceci étant, l’impact reste mesuré, et incomparable aux difficultés que rencontre notamment le cinéma à l’heure actuelle.

La pandémie continue d’impacter le secteur de l’animation de multiples façons

Plus globalement, sentez-vous que la pandémie a ou est en train d’impacter le secteur de l’animation, que ce soit au niveau de la productivité des différents acteurs, de la concurrence, ou de la distribution internationale ? Si oui, quelles sont les solutions pour outrepasser ces problématiques ?

Perrine Gauthier : La pandémie a impacté, et continue d’impacter le secteur de l’animation de multiples façons. Au départ, avec le premier confinement, les préoccupations étaient surtout techniques et logistiques — comment passer des milliers de personnes en télétravail et préserver le travail en équipe, l’animation étant un processus extrêmement collaboratif. Et comment livrer les productions à temps dans ces conditions, sachant qu’une livraison retardée a un impact direct sur la trésorerie ?

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Perrine Gauthier, fondatrice de La Cabane Productions - Copyright Animashow

À côté de ces conséquences immédiates, il y a les effets à moyen terme : la chute des recettes publicitaires des chaînes privées françaises en 2020 entraîne une baisse de leurs investissements en 2021 et 2022 — et donc un impact direct sur le financement de nouveaux projets. Une situation qu’on retrouve forcément chez beaucoup d’acheteurs internationaux.

Pour amortir le choc, plusieurs dispositifs ont été mis en place par les pouvoirs publics et le CNC, en complément des aides précieuses dont l’audiovisuel bénéficie en France. Et le CNC continue d’ailleurs de mettre en place des initiatives assez exceptionnelles — on peut citer par exemple l’appel à projets « Choc de modernisation de l’appareil de production » (qui sera présenté aux Rencontres Animation Développement Formation le 3 février) qui vise à soutenir l’innovation pour des effets à long terme.

La crise a aussi des effets moins visibles, comme l’isolement de certains créateurs, de créatrices, et d'artistes, dont le travail est habituellement rythmé par les projections et les échanges en festivals — tous passés en ligne, voire annulés ces derniers mois. À ce sujet je recommande vivement le podcast « Animation Hotline » qui a pour vocation de recréer ce contact. Une initiative empreinte de simplicité et de créativité, qui apporte une solution à sa manière.

Selon vous, l’animation peut-elle sortir gagnante ou grandie de cette crise ? Des leçons à tirer des conséquences de la pandémie pourraient-elles changer la face du milieu ? En somme, y a-t-il du bon pour l’animation dans toute cette situation ?

Perrine Gauthier : Une situation de crise de ce type stimule l’innovation, l’inventivité et la flexibilité, qui vont nourrir les méthodes de travail pour les années à venir. Le travail à distance par exemple, jusque-là considéré comme inenvisageable à certains postes, fait désormais pleinement partie de l’organisation des studios d’animation. Ceci étant, si on peut entendre ici et là que le distanciel permettrait davantage d’efficacité, j’avoue que l’idée de visioconférences permanentes ne me réjouit pas du tout. L’animation est une chaîne de fabrication qui repose sur la collaboration, et je préfère imaginer que celle-ci continue à s’exprimer en chair et en os…

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Mush-Mush et les Champotes - Copyright La Cabane Productions

La pandémie a aussi un impact sur les contenus : les diffuseurs et distributeurs sont depuis plusieurs mois davantage à la recherche de contenus soucieux du bien-être des enfants (dont des programmes éducatifs, mais pas seulement), qu’ils ne l’étaient pré-Covid-19. On pourrait donc trouver des effets positifs à cette crise, mais je pense qu’à l’heure actuelle on a tous surtout envie que ça s’arrête, et que les cinémas (entre autres) puissent rouvrir !

Des demandes d'aides en hausse

Vous êtes également Vice-Présidente de la commission du Fonds d’Aide à l’Innovation Animation du CNC. Là encore, comment la crise sanitaire a-t-elle affecté la gestion du FAIA ?

Perrine Gauthier : Le fonctionnement de la commission est resté le même, si ce n’est que nous nous réunissons en visio — mais la distance n’empêche pas les débats d’être animés et riches ! Le CNC trouvait essentiel, dans une période difficile aussi pour les auteurs et les autrices, de continuer de les accompagner en maintenant le calendrier des commissions prévu. Le nombre de dossiers déposés est resté stable pour les premières phases de soutien (aides au concept, à l’écriture et à la réécriture) et a légèrement diminué sur l’aide au développement. Pour autant, il reste à un niveau proche de ce que le FAIA connaît depuis plusieurs années.

Ce qui commence à se faire sentir dans certains dossiers, c’est l’impact de la pandémie sur les sujets abordés par les auteurs et les autrices, et plus généralement sur leur processus créatif. Celui-ci est souvent rendu plus difficile par la distance, l’absence de festivals et de marchés, et donc d’occasions d’interagir spontanément avec un public ou des professionnels, comme ils ou elles le feraient lors d’une projection ou d’un pitch par exemple. Le soutien du CNC et du FAIA, et les retours fournis par la commission semblent d’autant plus essentiels dans ce contexte.

Merci à Perrine Gauthier d’avoir pris le temps de répondre à nos questions ! Vous pouvez retrouver les productions de La Cabane Productions sur leur site internet et en diffusion sur CANAL + et YouTube.

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