22 septembre 2020
Interviews

L’Appel des 70 : La mobilisation de Rimini Editions

Par Jérémy Joly

En juin 2020, alors que la France sort progressivement du confinement et que la culture se remet tout doucement en activité, une cinquantaine d'éditeurs vidéo se sont réunis et ont lancé L'Appel des 50, visant à mettre en lumière l'état alarmant de leur secteur. Depuis, le mouvement, soutenu notamment par le cinéaste Bertrand Tavernier, a pris de l'ampleur. Médiatisé, il réunit maintenant 70 éditeurs et la pétition a été signée par 5 500 personnes. L'objectif est de sensibiliser les pouvoirs publics à la sauvegarde pour la culture, avec la création d'un budget spécifique.

Le Quotidien du Cinéma a rencontré Jean-Pierre Vasseur, gérant de la société Rimini Editions, afin de nous éclairer sur son métier, la crise qui touche son secteur et ses espérances vis-à-vis des pouvoirs publics.

Créé en 2012, Rimini Editions propose un catalogue avec de nombreux classiques américains comme « Les Vikings » de Richard Fleischer (1958),  « La Bataille pour Anzio » de Edward Dmytryck (1968) ou « Karthoum » de Basil Dearden (1966). Depuis un an, cette société édite une collection autour du cinéma fantastique et d'horreur : « Trauma » de Dan Curtis (1976) ou « Incubus » de John Hough (1982).

Un métier de l'ombre

Votre métier, éditeur vidéo avec Rimini Editions, n'est pas toujours connu du grand public et pourtant d'une grande importance dans l'Industrie du Cinéma. Pouvez-vous m'expliquer votre profession ?

Jean-Pierre Vasseur : Le métier d'éditeur vidéo ressemble, par pas mal d'aspects, à celui d'éditeur de livres. On achète les droits d'une œuvre pour un territoire et une durée limitée, par exemple la France et pour 5 ans. Ensuite, on va réfléchir à la façon d'éditer ce film. Comment va-t-on présenter l’œuvre ? A quel type de public s'adresser ? Créer un visuel ou prendre un visuel existant ? Cela consiste aussi à savoir quels suppléments intéressants nous pouvons proposer afin d'accompagner le film. Il faut aussi définir le prix de vente. Donc, en achetant les droits d'une œuvre, l'éditeur vidéo doit trouver le moyen de valoriser un film en tenant compte des espérances attendues par le public visé.

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Jean-Pierre Vasseur - Copyright Ouest-France
Un secteur en crise

Depuis la fin du confinement, l'industrie du cinéma s'est remise en activité : les tournages ont repris et les cinémas ont rouvert leurs portes. Mais l'édition vidéo connaît une crise, pourquoi selon vous ?

D'abord, il y a tout ce qui est directement lié au confinement. Les gens ont du mal à retourner dans les magasins comme dans les salles de cinéma. Il y a encore une méfiance des consommateurs par rapport au Covid-19. Ils sont inquiets pour l'avenir et préfèrent économiser plutôt que de faire des achats. Il y a aussi, je pense, le fait que beaucoup de gens sont passés directement du confinement aux vacances. Ce n'est donc pas la période pour acheter du support physique. Ensuite, il y a des raisons un peu plus profondes. Avec le support physique, nous avons du mal à convaincre les jeunes générations. Même s'ils achètent des classiques du cinéma d'horreur, c'est une partie du public qu'on a du mal à conserver et à séduire.

Sensibiliser les pouvoirs publics

Avec Rimini Editions, vous avez rejoint l'Appel des 50, qui est devenu maintenant l'Appel des 70. Qu'attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

Nous voulons convaincre la direction du CNC que le support physique a conservé un vrai intérêt. C'est sans doute le support le plus efficace pour diffuser le patrimoine. Certains de ces films ressortent en salles et c'est très bien. Récemment, la ressortie du film « Elephant Man » de David Lynch a très bien marché. Mais la salle de cinéma ne peut pas diffuser l'ensemble des films du patrimoine. Tandis que l'offre DVD/Blu-Ray peut être beaucoup plus large. Elle permet d'avoir des compléments qui racontent l'histoire du film, en parlant du réalisateur, ou en analysant une certaine séquence. Le DVD/Blu-Ray a un rôle spécifique grâce à ces bonus. Nous pouvons conserver ces œuvres chez nous, les revoir quand ça nous chante. L'Appel des 70 rappelle que, lors des quelques réunions du CNC, la question du support physique avait été absente. On voulait rappeler que le support physique existe, qu'il joue un rôle important, qui touche différents publics. La raison principale est celle-ci. Après, peut-être aussi leur proposer des actions. Il y a bien des journées du cinéma, pourquoi pas imaginer des journées de la vidéo ? Voilà ce que nous pouvons attendre des responsables publics ou de la direction du CNC qui a pour vocation de favoriser la diffusion, la production mais aussi la défense du patrimoine, et là-dessus, nous avons un rôle important à jouer. On avait le sentiment peut-être que le CNC voulait favoriser la VOD. Le support physique reste indispensable pour les films anciens.

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Deux exemples des dernières éditions - Copyright Rimini éditions
Les plateformes vidéo, un danger ?

D'après vous, est-ce que les différentes plateformes vidéo qui existent représentent un danger pour l'édition vidéo ?

Non c'est une autre forme de consommation des œuvres. Tout peut coexister. Tout le monde a un rôle différent à jouer. Netflix fait très bien son travail, propose beaucoup de séries, quelques films mais leur vocation ne sera jamais de mettre en avant le cinéma du patrimoine. C'est autre chose que le support physique, mais ce n'est pas un danger. C'est un nouveau média, il va falloir s'y faire. A nous de continuer, en parallèle, à proposer de belles éditions, des films intéressants.

Le téléchargement illégal, un ennemi

Par contre, est-ce que le téléchargement illégal est un danger ?

En France, il n'y a jamais eu d'actions contre la piraterie. Il y a des films qui sortent en salles et que l'on trouve en même temps sur internet. C'est à nous, éditeurs, de faire parfois notre propre police. Cela m'est arrivé de faire appel à des sociétés pour retirer des liens de certains films qui traînaient sur YouTube ou Dailymotion. Alors, oui, c'est un vrai problème. Pas tant pour les films anciens, mais il y a quelques chose à faire de ce côté-là. Le marché français a perdu beaucoup des ventes DVD/Blu-Ray depuis quelques années. Ce qui n'est pas le cas de l'Allemagne où la lutte contre la piraterie est beaucoup plus efficace que chez nous. C'est vrai que c'est un danger. Cela met dans la tête des gens que les films sont gratuits, alors que non, cela coûte de l'argent a être réalisés et à être édités.

La disparition du support physique ?

Pensez-vous que le support physique finira par disparaître ?

Je pense que si nous faisons le même travail et si nous sommes aidés, le support physique a encore quelques années devant lui. Nos clients les plus cinéphiles continuent à préférer acheter du support physique plutôt que de télécharger des films. Si nous continuons à bien travailler, avec de beaux masters, des bonus intéressants, ça va durer encore. Ça ne va pas disparaître ou le plus tard possible. Cela deviendra plus pointu, mais cela continuera à exister.

Retrouvez le manifeste « Pour un avenir de l’édition vidéo physique » : https://cdn.shopify.com/s/files/1/0042/6459/1430/files/AppelDes60.pdf?v=1591888255

Pour signer la pétition : https://www.change.org/p/minist%C3%A8re-de-la-culture-pour-un-avenir-de-l-%C3%A9dition-vid%C3%A9o-physique/u/27014903

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