23 octobre 2019
En Une Interviews

Le cinéma d’Yvan Attal, intime et populaire à la fois

INTERVIEW D'YVAN ATTAL

Par Justine Briquet

(Propos recueillis à Lille en Septembre 2019)

Bien que "Mon chien stupide" soit l’adaptation du roman culte de John Fante paru en 1985, la dernière réalisation d’Yvan Attal se veut comme un traité de sincérité. Le réalisateur souhaitait très certainement revenir à ce qui avait fait l’immense succès de "Ma femme est une actrice", en évoquant encore une fois le couple à l’épreuve du temps et des tentations. À travers cette histoire d’écrivain déchu qui rend responsable toute sa famille de son échec et de sa dépression, Yvan Attal clôt une sorte de trilogie inconsciente formé par "Ma femme est une actrice" (2001) et "Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants" (2004). Il nous donne ainsi des nouvelles de sa vision du couple et de la famille après vingt ans de vie commune avec sa plus fidèle interprète, Charlotte Gainsbourg. Entre deux avant-premières, il nous raconte ce qui lui a tant parlé dans cette histoire et son amour immodéré du cinéma populaire. Extraits.


En regardant "Mon Chien Stupide", j’ai eu la sensation qu’il y avait un vrai lien, une sorte de continuité avec deux de vos précédents films qui traitaient déjà du couple et de la famille : "Ma femme est une actrice" et "Ils se marièrent …" ?


Je suis tout à fait d’accord avec vous. Même si celui-ci est un roman et qu’il n’a bien évidemment pas été écrit pour moi, mais quand je l’ai lu, j’ai vu la possibilité de boucler quelque chose. Le roman de John Fante parle du couple à l’épreuve du temps, j’ai pensé que 20 ans après Ma femme est une actrice, c’était une bonne conclusion.


Qu’est-ce qui vous attire autant dans la thématique de la famille et du couple ?

Ce qui était intéressant pour moi avec ce film c’était l’aspect du politiquement incorrect. Je voulais dire à tout le monde : « Mes enfants me font chier ! ». Ça m’amusait beaucoup. Parce que quand on en a, on a beau les aimer plus que tout, on est forcé d’admettre qu’il nous arrive de les détester. Les enfants, on les fait certes, mais il y a toujours des moments de conflits très durs avec eux. Et je trouvais intéressant d’en parler.


Vous avez la même femme que le personnage, vous avez trois enfants, est-ce que vous avez les mêmes névroses que votre personnage ?

Je pense que oui, c’est pour ça que ce livre m’a touché. J’arrive à la cinquantaine et je crois que je me dis les mêmes choses que lui. Moi aussi je ressasse les voitures que je ne conduirais plus, les femmes que je ne baiserais plus. Ce sont des grandes phrases mais ça raconte quelque chose sur le temps qui passe. Les crises existentielles ce sont aussi de grandes remises en question. Et d’ailleurs, il y a mille questions à se poser dans la vie, on ne peut pas la traverser sans s’en poser. La vie ça passe forcément par des crises.

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Ben Attal, Charlotte Gainsbourg et Yvan Attal dans Mon Chien Stupide - Sortie prévue au cinéma le 30 Octobre 2019 - Distribué par StudioCanal.


Est-ce que vos films ont toujours un rapport avec votre propre vie ?

Ça m’amuse de vous faire croire que c’est ma vie mais ce n’est pas ma vie. Déjà, je n’ai pas de chien par exemple (rires) ! Comment on peut faire des choses qui n’ont pas de rapport avec soi ? Je me le demande. Personnellement, il faut toujours qu’il y ait quelque chose qui me touche dans un projet. C’est sûrement pour cette raison que ne ferais jamais "La Guerre des Etoiles" ! Il m’est arrivé de refuser des films pour ça. Je me disais que ça ne me remplirait pas humainement.


Ça vous est arrivé de vous dire « Ce serait mieux s’il y avait le vide autour de moi » comme le personnage d’Henri ?

Bien sûr ! Je serais libre de faire ce que je veux. Quand on a des enfants, quoi qu’on fasse on les engage aussi. Quand Charlotte (Gainsbourg) fait un film de Lars Von Trier, trois jours après qu’il y ait eu la bande annonce sur Internet, les enfants disent à mon fils que sa mère est une pute. Est-ce qu’il faut tenir compte de ça ou pas ? Moi, ça m’est arrivé de refuser des projets pour mes enfants. Il y a 22 ans, je devais faire "Taxi", j’ai dit oui. Et tout d’un coup, le lieu de tournage a changé, on tournait plus à Paris mais à Marseille. C’était le moment de la naissance de mon fils. Et j’ai dit que je ne le ferais pas parce que j’avais envie de rester auprès de mon fils qui arrivait. L’ironie c’est quand des années plus tard, votre fils vous demande d’aller voir "Taxi 2" (rires). Mais je ne le regrette pas. Depuis quelques temps, mes filles ne vivent plus à Paris. Il y a deux ans, j’ai fait une pièce de théâtre que j’avais très envie de faire mais jouer au théâtre à Paris, cela impliquait aussi de ne pas voir mes enfants pendant des mois. Je dis juste que parfois, ce serait bien plus léger sans les enfants.


C’est un film qui était en vous depuis longtemps ?

En fait, on m’a proposé le film il y a 20 ans après "Ma femme est une actrice". C’était Claude Berri qui avait les droits et il voulait vraiment adapter le livre. J’ai lu le livre il y a 20 ans et je suis complètement passé à côté. Et ben justement, je n’avais pas 20 ans de vie commune et trois enfants. Récemment, je l’ai relu parce qu’on me l’a proposé à nouveau et puis c’était devenu un des livres préférés de mon fils. Je l’ai relu en vacances et en regardant ma famille, j’avais l’impression d’avoir les personnages du livre devant moi. Je les reconnaissais et je me reconnaissais surtout moi. Je riais de ma vie quoi. Et là, j’ai compris que j’avais envie faire ce film.


Est-ce que ça a tout de suite été une évidence de faire tourner votre femme Charlotte Gainsbourg et votre fils Ben Attal ?

Avec Charlotte oui parce que je me suis dit que c’était un film sur la famille, que ça venait s’inscrire dans cette trilogie formé par "Ma femme est une actrice" et "Ils se marièrent". Si elle avait dit non, j’aurais sûrement pas joué et j’aurais proposé le rôle à un autre acteur et une autre actrice. En revanche, mon fils c’était moins évident même si c’est lui qui m’a reparlé de ce livre en premier. Après, je savais qu’il avait envie d’être acteur même s’il n’osait pas me le dire et puis il avait quelques points communs avec son personnage tout de même… J’ai fait des essais avec lui mais je n’y arrivais pas. Ça m’angoissait tellement de travailler avec mon fils que ma directrice de casting m’a demandé de sortir. Je suis sorti et quand j’ai vu les essais, je l’ai trouvé extraordinaire. Ça a été une très belle expérience notamment parce que j’ai découvert qu’il pouvait se lever le matin (rires). J’ai découvert mon fils dans un autre univers et j’ai adoré ça. Je trouve que c’est un acteur. Je l’ai toujours su parce que quand il me faisait réciter mon texte, déjà, il était juste.

Ben Attal et Yvan Attal dans Mon Chien Stupide - Sortie prévue au cinéma le 30 Octobre 2019 - Distribué par StudioCanal.


Jusqu’à quel point êtes-vous fidèle au livre ?

J’ai essayé de rester assez fidèle. D’ailleurs, on a montré le film à la famille de John Fante dans un festival qui lui est consacré chaque année en Italie. Et ils étaient vraiment enchantés par le film. Ça m’a vraiment touché. Après il y a des choses qu’il a fallu adapter. Le personnage de l’épouse dans le livre, par exemple, est réduite à une femme qui s’occupe de ses enfants. On ne sait pas grand-chose d’elle, si ce n’est qu’elle est raciste et qu’elle ne supporte pas la petite copine stripteaseuse de son fils. Cet aspect de l’histoire appartient à une époque de l’Amérique, celle de la guerre du Vietnam. D’ailleurs, Fante en profite pour en faire une critique de l’Amérique. À partir du moment où on adapte "Mon chien Stupide" en France aujourd’hui, il y a nécessairement des choses à adapter. De toute façon, un livre a son rythme propre, c’est de la littérature, c’est des pages, donc c’est une certaine musique avec un certain tempo. Quand on fait un film, on rentre dans un autre rythme.


Est-ce que vous partagez l’avis d’Éric Neuhof sur le cinéma français ? Ce journaliste du « Figaro » a écrit un livre intitulé « (très) cher cinéma français » dans lequel il affirme que le cinéma hexagonal est mort. Vous êtes d’accord avec ça ?

Je suis français et je fais des films, on est 250 à faire des films chaque année en France. C’est déjà la preuve que le cinéma français n’est pas mort. J’ai envie de dire à ce monsieur de regarder un peu ce qui se passe à l’étranger. Des pays comme l’Espagne et l’Italie, qui sont des grands pays de cinéma, sortent cinq films par an. Donc ça, c’est encore une preuve de la vivacité du cinéma français. Ensuite, il devrait aller à l’étranger pour voir à quel point les gens aiment le cinéma français… Après le goût de Neuhoff, je ne le discute pas, s’il ne voit plus des choses qu’il aime, je suis triste pour lui. Moi je crois au contraire que le cinéma français est très éclectique : il y a énormément de gens qui font des films très différents dans de grandes difficultés, d’ailleurs. C’est difficile de faire des films mais c’est facile de dire qu’ils sont nazes. Je pense que Neuhoff passe trop de temps à Cannes donc effectivement, il voit une sélection française un peu morte ! Après c’est aussi une question d’argent, on n’a pas les mêmes moyens qu’un Paul Thomas Anderson ou qu’un David Fincher. Ce n’est pas pour nous excuser de quoi que ce soit car on fait aussi de très bons films, il n’y a qu’à regarder le dernier palmarès du Festival de Venise. Polanski a reçu le Lion d’Argent et c’est pour un film français.


Certains films ont plus d’exposition que d’autres. Est-ce que cela relève d’une injustice selon vous ?

Moi je pense que les films doivent marcher. Les grands films sont ceux qui réconcilient le public avec les cinéphiles. Le cinéma coûte de l’argent, il faut aussi qu’il en rapporte. C’est normal, c’est une industrie. En France, on a ce snobisme de se bagarrer avec les films populaires. Pourtant, ce sont les films populaires qui restent, pas les Palme d’Or ! Combien de temps il a fallu pour admirer un De Funès ? Moi j’aime le cinéma populaire, je trouve qu’il ne faut pas en avoir honte.

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