16 octobre 2021
Interviews

Les amours d’Anaïs : Interview spontanée

Par Guillaume Méral

"Les amours d’Anaïs" est un film qui parle beaucoup, mais qui ne tient pas en place pour autant. Les dialogues se meuvent dans l’espace à la vitesse de son héroïne, intellectuelle spontanée et amoureuse sans objet, qui pense tout haut et évite de réfléchir avant d’agir. Rencontre avec la réalisatrice Charline Bourgeois-Tacquet et son actrice Anaïs Demoustier, pour un film qui entend joindre le geste (de cinéma) à la parole.

Le Quotidien du cinéma : Au départ il y a un court métrage, Pauline asservie, dans lequel jouait déjà Anaïs Demoustier. Est-ce que le court a des ressemblances avec Les amours d’Anaïs, et pourquoi aviez-vous envie de remettre le couvert ensemble ?

Charline Bourgeois-Tacquet : Il y a un lien entre les deux, mais j’avais commencé à écrire le long-métrage avant le court. Donc cette histoire de triangle amoureux et de désir préexistait. Ensuite, j’ai écrit assez rapidement Pauline asservie. J’ai rencontré Anaïs, et on a tout de suite pris énormément de plaisir l’une et l’autre à fabriquer ce personnage, à inventer un rythme… On s’est amusé, c’est une comédie. A la suite de ça, je lui ai proposé le long-métrage, et elle m’a dit qu’elle aimerait que le personnage du long soit le plus proche possible du personnage du court, avec ses excès et toute sa dimension comique.

Anaïs Demoustier : Le court-métrage avait été une super rencontre artistique entre Charline et moi. Ce qu’il y a de commun avec le court-métrage, c’est toute la dimension comique. Une jeune femme amoureuse, empêtrée avec ses émotions, qui s’intéresse à la littérature et qui a l’habitude de théoriser sur l’amour et qui se laisse déborder.

Quand j’ai lu le scénario du court métrage j’ai vraiment eu la sensation que ça a été comme écrit pour moi. Je me suis rarement sentie aussi proche d’une écriture, et ça c’est très agréable de lire un scénario comme celui-là. Donc on a forcément envie d’aller plus loin, parce que c’est vrai qu’un court métrage c’est toujours un peu frustrant.

CBT : C’est vrai que j’avais trouvé l’interprète idéale pour ce personnage. Anaïs arrivait à s’approprier ce texte, cette langue, tout ce que je lui demandais comme déplacement, d’agitation, de mouvement... C’était évident que le long était pour elle.

« Dans la vie, j’ai cette vitalité qui n’avait jamais trouvé sa place dans les rôles que j’ai joué. Et Charline m’a offert le plaisir de laisser aller cette énergie-là. »
Anaïs Demoustier

LQDC : Dans la première partie du long métrage, la caméra est toujours en mouvement. Comme le personnage elle n’arrive pas à se fixer, à se poser quelque part. Le parti-pris de mise en scène du court métrage était-il le même ? Et pour vous Anaïs, comment cela a influé votre façon de jouer, d’être toujours celle qui « dicte » le mouvement ?

AD : J’ai vraiment aimé jouer ce rôle là parce qu’il y avait justement cette dimension physique, mobile et motrice. J’ai joué beaucoup de rôles contemplatifs, arrêtés, qui réfléchissent. Comme récemment dans un film de mon frère (La fille au bracelet), où il n’y a aucun déplacement, ou en plus je joue une avocate donc voilà. Et là j’étais vraiment contente de jouer ce personnage qui était cérébrale, mais qui avait aussi cette dimension physique.

Dans la vie je suis plutôt comme ça, j’ai cette vitalité qui n’avait jamais trouvé sa place dans les rôles que j’avais joué, et là Charline m’offrait le plaisir de laisser aller cette énergie-là. Ma vitesse aussi : dans la vie je suis assez rapide, je parle vite et souvent les metteurs en scène me demandent de ralentir. Donc là c’était l’occasion de me laisser pleinement aller à mon énergie naturelle.

Par rapport à la caméra, Charline a une méthode très particulière. Elle dirige précisément les acteurs, elle chorégraphie les mouvements. Ça cadre les acteurs, et dans la contrainte on cherche la liberté, son plaisir, la vie sa respiration pour que ça ne soit pas trop figé.

« J’écris des scénarios qui sont très dialogués, pas littéraire mais ou la langue a beaucoup d’importance. Et ça ne m’intéresserait pas de filmer ça en champ-contre/champ. »
Charline Bourgeois-Tacquet

CBT : C’était exactement ce qu’on avait expérimenté dans le court-métrage. J’écris des scénarios qui sont très dialogués, pas littéraire mais ou la langue a beaucoup d’importance. Et ça ne m’intéresserait pas de filmer ça en champ-contre/champ. Tout l’enjeu pour moi c’est de convertir en mouvement, en matière vivante, en énergie en vitesse. Et ce que j’avais commencé à faire avec le court-métrage c’est justement ce que disais Anaïs.

Chorégraphier précisément le déplacement de mes acteurs, faire pas mal de choses très précises dans un décors. Ce qui veut dire qu’avec mon chef op’ on travaillait en amont et on se mettait d’accord. L’objectif est qu’il suive Anaïs avec la caméra. C’est pour ça qu’on a eu besoin de s’ajuster pas mal à chaque début de journée de tournage.

Mais dans le long, il n’y a pas seulement cette dimension comique et tourbillonnante. Il y a un moment ou ça se déploie dans le premier degré, dans les sentiments et une certaine profondeur. Et c’était un défi pour moi d’accéder à ça, à ce premier degré, et ça a une incidence sur la mise en scène. Dans la deuxième partie du film le rythme se calme, et la mise en scène est moins en mouvement.

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Anaïs Demoustier - Copyright Haut et Court
LQDC : C’est une comédie, mais qui se décline sous différentes couleurs. En tant que cinéaste, c’était important pour vous de trouver le tempo propre à la comédie ?

CBT : J’ai pas vraiment de surplomb là-dessus. Mais j’aime beaucoup les plan-séquence, et c’est pas vraiment quelque chose de classique dans la comédie. Là j’ai un peu mélangé les méthodes. Il y a des fois ou on a réussi à animer les séquences de l’intérieur, à animer cette vivacité simplement parce qu’Anaïs se déplace dans tous les sens ; et qu’elle a en elle cette vivacité et un sens du rythme, de la comédie complètement dingues.

C’est très précieux de pouvoir s’appuyer là-dessus. Puis à un moment on a plus coupé, dans quelque chose qui est plus typique de la mise en scène de la comédie. Et je crois que d’une manière générale, les comédies ça va vite et la vitesse c’est aussi mon obsession.

LQDC : Comme vous le disiez, il y a une rupture assez nette au milieu du film quand le personnage d’Anaïs rencontre celui de Valeria Bruni-Tedeschi. La mise en scène devient plus posée, comme si le personnage avait trouvé le centre de son attention. Comment vous avez négocié ce passage qui pouvait se révéler abrupte ?

CBT : C’était pas gagné d’avance. C’était même la difficulté principale, cette transition entre les deux parties. En écrivant le scénario, j’avais quand même fait attention à ce qu’il y ait de la gravité dans la première partie. Il y a une scène avec la maladie de la mère et d’autres choses assez graves, et dans la deuxième partie il y a Daniel (le personnage de Denis Podalydès) qui arrive au colloque comme dans un vaudeville. Il fallait donc une unité pour que ça ne soit pas disjoint.

La dichotomie entre les deux s’est quand même radicalisée au montage. J’ai senti qu’il fallait assumer cette rupture de rythme, et que ça pouvait très bien fonctionner. Donc non seulement j’y suis allé à fond du montage, mais j’en rajouté avec la musique, que j’ai fait composé à la fin du montage par un compositeur italien qui s’appelle Nicola Piovani à qui j’ai demandé d’apporter quelque chose de mélodique, de sentimental avec des vraies mélodies. Et encore une fois en assumant qu’on quitte le tourbillon de la première partie. Le film s’ouvre sur une scène très vive avec la propriétaire, et se conclut avec une scène très calme entre Valeria et Anaïs. Ce sont vraiment les deux pôles contraires.

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