6 décembre 2021
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Les Choses humaines : Rencontre avec Ben et Yvan Attal

Par Flavie Kazmierczak

Le Casino affichait complet lors de leur passage au Arras Film Festival. Yvan Attal y était venu présenter en avant-première "Les Choses humaines", en compagnie de son fils, Ben Attal, qui tient l’un des premiers rôles. Adapté du roman éponyme de Karine Tuil, ce film de procès questionne le consentement et la vérité juridique dans une affaire de viol.

Dans une ère post #MeToo et #BalanceTonPorc, vous mettez en scène une affaire de viol. C’est un sujet délicat. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter le livre de Karine Tuil à l’écran?

Yvan Attal : pour plein de raisons. Je suis tombé sur le livre. Et évidemment, le livre pose toutes les grandes questions d’aujourd’hui. Mais ce qui m’a touché vraiment, c’est que je pouvais m’identifier à tout le monde. Je suis le père d’un garçon, je suis le père de deux filles. Et donc, je ne pouvais pas être que d’un coté. C’est ce qui m’a plu, de me dire qu’une affaire est complexe, qu’on est brinquebalé d’un côté et de l’autre. Les questions qui sont posées pendant le procès, est-ce qu’il y a une vérité?

En fonction de là où on est, on regarde le monde. Et pourquoi on ne changerait pas de place et qu’on regarderait le monde d’ailleurs? C’est compliqué. Et justement parce que c’est compliqué, cela doit être encadré et la justice doit être rendue par des gens compétents. A l’heure où l’on coupe des têtes en quatre secondes sur Internet, et que l’on condamne des gens, qu’on les annule derrière son ordinateur, de manière anonyme, je trouve que le livre et l’envie de parler ces choses là était forte pour moi.

Dans la construction du film, vous parlez d’abord de « lui », puis « d’elle » pour ensuite aller aux plaidoiries. C’était important de montrer tous les cotés?

Yvan Attal : oui, parce que si c’était facile de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, ça rendait le travail de la justice facile. Au contraire, je voulais montrer à quel point c’est difficile de trouver une vérité judiciaire. C’est complexe. Parfois, c’est simple, il y a de grands criminels évidents et encore. Et en plus c’est la justice des hommes et des femmes. C’est faillible. On juge ses semblables, ce qui est une responsabilité énorme d’être face à quelqu’un qui est dans un boxe et de dire je te donne cinq, dix ans.

Évidemment, c’est difficile pour des femmes. Aujourd’hui, d’abord d’aller porter plainte, d'aller dans les commissariats, d’aller dans les hôpitaux, dans les groupes de parole, d’être une victime et ensuite de se dire que tellement d’affaires ont été a priori mal jugées. Justice n’a pas été assez rendue à ces femmes. Ce n’est pas parce que la justice est contre les femmes mais parce qu’elle est compliquée. En tout cas, j’ose espérer.

Dans le film, on suit le parcours de Mila qui va porter plainte. C’est une procédure qui dure des mois, voire des années. Vous vouliez dénoncer cette complexité là?

Yvan Attal : en fait, pendant la préparation, je me suis posé la question de cet itinéraire. Qu’est-ce qui fait déjà qu’on vient chercher le jeune homme? Il y a des test ADN qui font qu’on peut le mettre en garde à vue, comment ça se passe ensuite. C’était un registre différent de mise en scène par rapport à ce que j’ai fait avant. Tout d’un coup, je me retrouvait dans un polar, tout d’un coup dans un thriller, dans un film de procès. J’ai rencontré des gens qui m’ont énormément aidé. Et surtout, j’ai eu la présence d’esprit de leur demander de jouer des rôles. La manière dont on analyse Mila, ce sont deux femmes dont c’est le boulot. Elles font ça tous les jours.

Alors évidemment, on a tourné ailleurs. On a construit des décors. Mais j’avais envie de cette vérité là. Et je trouvais ça vraiment intéressant de montrer le parcours que c’est pour un garçon d’être emmené tout d’un coup par la police. C’est le monde qui s’effondre. C’est sa vie qui est renversée, et c’est suivre aussi le parcours d’une victime qui un soir va naïvement à une fête et sa vie est dévastée. Et par quoi elle passe. Tout ça m’a beaucoup intéressé, ému. Et donc c’était pour moi une aventure géniale de filmer tout ces détails. J’aurais pu en faire même une série. D’ailleurs j’y ai pensé et je trouve que ce n'est pas une mauvais idée.

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Ben Attal et Suzanne Jouannet - Copyright Jérôme Prébois / 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA

On voit aussi tout le tiraillement de cette mère, essayiste féministe, qui renonce en quelque sorte à son combat lorsque son fils est accusé.

Yvan Attal: ça c’est peut être quelque chose qui m’émeut le plus dans le film. On a des idéaux dans la vie, on a un combat et puis tout d’un coup les choses vous arrivent. Et cela va avec le propos du film. Tout d’un coup, vous ne regardez plus les choses de la même façon. Vous êtes à une autre place. Pour moi c’est la grande leçon que je tire du film. Quand un jour je me ferais un avis sur quelque chose, j’essaierai de me déplacer et de regarder la chose du point de vue de celui avec qui je ne suis pas d’accord. Parce que quand Charlotte est au tribunal et qu’elle dit « quelle femme va vous parler aujourd’hui? Est-ce que c’est la femme, la mère de famille ou l’essayiste? » Ça m’émeut dans le parcours de cette femme. Tout d’un coup son idéal, le combat de sa vie est dévasté, remis en question même si je trouve que moralement et intellectuellement elle ne change pas mais le fait qu’elle soit atteint dans sa chère fait qu’elle regarde autrement tout ce qu’elle a regardé d’une certaine façon. Et je pense que ça nous est tous arrivés dans la vie, de finalement avoir un avis plus nuancé sur un sujet.

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Ben Attal - Copyright Jérôme Prébois / 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE - GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA


Ben, vous interprétez le rôle d’Alexandre, le jeune homme accusé de viol. Comment êtes-vous rentré dans la peau de ce personnage ?

Ben Attal : c’est vrai que ce n’était pas un rôle facile. Maintenant, étant donné que c’est du cinéma, c’était assez agréable à jouer. Je suis rentré dedans sans jamais vraiment rentrer dedans, d’une certaine façon. C’était très dur pour moi de me foutre dans les pieds d’Alexandre. Je dois dire qu’on y est arrivés avec beaucoup de boulot avec mon père et Suzanne Jouannet.

Yvan Attal : de toute façon, je pense que les rôles les plus complexes sont les rôles les plus agréables à jouer. Parce qu’on joue des choses différentes. Jouer un gars bien sous tout rapport, héroïque, c’est souvent ennuyeux.

Le film invite à se poser des questions sur la manière dont on aborde nos relations et sur les conséquences de nos actes…

BA: moi je pensais que c’était vraiment quelque chose de générationnel mais on m’a fait remarquer, j’avais invité des copains pour voir le film, un peu près ma tranche d’âge. Et c’est vrai qu’on a tous quelque chose dès que ça s’arrête, c’est qu’on prend deux secondes et on repense à toutes nos histoires. Il y a un espèce de scan. On espère ne pas avoir fait de mal à quelqu’un. Et ce film a cette chose où on se pose certaines questions à la fin. Et j’avais dit que c’était les gens de mon âge mais pas forcément.

Yvan Attal : non, je pense que le film nous met devant nous-mêmes. Il n’y a pas que la jeune génération. Je dirais presque ma génération encore plus. C’est vrai que le sexe c’est social, c’est culturel. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui. Mes parents n’avaient probablement pas la même vie sexuelle que la mienne. Ce que je veux dire c’est que, moi aussi quand je regarde ce film et que des amis ont vus ce film, chacun se dit: est-ce que je suis irréprochable? Malgré moi. Parce que je pense que je l’ai été mais est-ce que je l’ai vraiment été ? Il y a quelque chose dans cette histoire qui a échappé au personnage d’Alexandre. Il ne s’est pas rendu compte de la violence qu’il exerce sur cette jeune fille. C’est un bon mot le scan. Et c’est une chose saine de réfléchir. Et du coup, ça n’arrive pas qu’aux hommes et aux femmes. C’est une chose qui à rapport à l’humain. D’où le titre.

Interview réalisée dans le cadre du Arras Film Festival, en collaboration avec Maxime Laurent.

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