16 octobre 2021
Interviews

Les Intranquilles : Interview de Joachim Lafosse

Par Clara Lainé

A l'occasion de la sortie du film « Les Intranquilles », Le Quotidien du Cinéma a rencontré le réalisateur Joachim Lafosse. Ce dernier évoque les origines de son nouveau long-métrage entre autres sujets.

Une des premières choses qui m’a interpellée, c’est le fait que Leila Bekhti et Damien Bonnard portent leurs propres prénoms dans le film. Or, en effectuant des recherches après, j’ai découvert que vous aviez vous-même un père atteint de bipolarité. Du coup, je voudrais savoir : où est-ce que vous placez la frontière entre réalité et fiction ?

Déjà, ce n’est jamais le réel le cinéma : c’est toujours de la fiction. Cette question du réalisme, quand on réalise un film, on se rend vite compte qu’elle est obsolète. Même avec le documentaire, d’ailleurs. Un film, ça peut être une vérité. Oui ! Mais ce n’est pas le réel.

Je pense que mon histoire (comme l’histoire de plein de gens) n’a pas été facile. Mais elle ne suffit pas pour faire un film. Ce qui est magnifique, c’est que le cinéma est un art collectif. Quand je co-scénarise l’histoire des "Intranquilles", il y a une proximité entre une part de mon enfance et le regard de différents partenaires de travail. Et puis, ensuite, sur un tournage, il y a des acteurs, des techniciens…

Maintenant, je ne vais pas vous raconter d’histoire. J’ai énormément d’affection pour ce film parce que c’est vrai que, pour la première fois, j’y raconte quelque chose qui est proche de mon vécu. En revanche, je ne supporte pas l’idée selon laquelle on pourrait se soigner avec un film. Pour faire un film et trouver une justesse, il vaut mieux avoir fait son petit travail avant. Par exemple, il m’a fallu du temps pour arriver à être ému par les difficultés de mon père. Il m’a fallu du temps pour comprendre une phrase qui a fondé l’écriture de ce film.

Il m’a donc fallu de longues années pour sentir que j’avais la bonne distance, la justesse, pour raconter cette histoire et faire de la place au spectateur.
C’est une phrase que m’a dite ma mère quand j’avais le même âge qu’à Amine dans le film. Elle m’a dit : « On va se séparer avec ton père. Je l’aime encore, mais la maladie, c’est trop dur. » Et, en fait, jeune adulte, je me suis rendu compte que je ne savais pas quoi faire de cette phrase. Quand on est un enfant qui grandit avec un père bipolaire, avec une grand-mère qui a été bipolaire, on est souvent très vite effrayé par la question de l’hérédité.

Il m’a donc fallu de longues années pour sentir que j’avais la bonne distance, la justesse, pour raconter cette histoire et faire de la place au spectateur. Il y a quand même quelque chose de magnifique avec le cinéma : c’est qu’il y a deux auteurs. Celui qui donne naissance au second auteur du film, c’est le spectateur. Avec son histoire, et son regard singulier. Et si je remplis trop mon film de mes angoisses, de mes difficultés, si je demande au spectateur de choisir son camp, etc., ce n’est juste pas possible pour lui. Et de trouver cette juste position, ça prend du temps.

Par rapport au choix de conserver les prénoms de Leila et de Damien, ce sont eux qui m’ont fait cette proposition. On a eu la chance de répéter pendant quinze jours tout le film pour préciser l’écriture, comme Resnais pouvait le faire à l’époque. Et c’est au milieu de ces répétitions qu’ils m’ont dit « on va garder nos prénoms » ! Au vu de la proximité que j’avais avec cette histoire, c’était une très bonne chose parce que ça m’a éloigné de mon vécu. C’était extrêmement généreux de leur part.

Ce que je vis aujourd’hui, c’est très émouvant. Depuis trois semaines, je rencontre des gens après les avant-premières qui me permettent de vivre exactement ce que je souhaitais vivre quand j’ai décidé de devenir cinéaste. C’est-à-dire que je pense que le cinéma nous permet de parler de nous, de dire que c’est nous et que je pense que les spectateurs que je rencontre parlent d’eux à travers le film sans dire que c’est d’eux qu’ils parlent. Il y a une énorme pudeur dans tout ça.

J’ai trouvé assez ironique que Leila soit restauratrice de meubles et que Damien soit artiste peintre. Est-ce qu’on peut voir une symbolique derrière ces choix de métiers ?

À titre personnel, je me méfie beaucoup des symboliques. Maintenant, j’entends beaucoup de gens me dire qu’elle est là…

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Leïla Bekhti - Copyright Les Films du Losange
Vous êtes en train de me dire que vous ne l’aviez pas en tête au moment de créer vos personnages ?

En fait, les gens se rencontrent beaucoup sur leurs affinités. Un artiste et un artisan, ça me paraît assez logique qu’ils se rencontrent. Qu’ils finissent par vivre ensemble. Après, si on cherche plus loin, c’est vrai que restaurer, ça veut dire prendre soin. D’ailleurs, j’ai choisi Leila Bekhti pour le rôle parce que, après la lecture, elle m’a dit « je souhaiterais vraiment que tu me choisisses, car, pour moi, ces deux personnages sont extrêmement rock and roll. Parce que ce sont des gens qui tentent l’engagement amoureux avant de tout liquider. Et aujourd’hui, ça se fait rare. »

La chose qui me rend le plus heureux à propos de ce film, c’est qu’avant d’être un film sur la maladie, c’est d’abord un film sur l’engagement amoureux. C’est-à-dire que, quand on est dans la rencontre amoureuse (et je ne parle pas du coup de foudre ou de la lune de miel parce que ça, c’est facile), quand on est dans ce moment où l’autre se dévoile, où on a vu ses défauts, ses failles, ses fragilités, où on lui a montré les nôtres, c’est le moment où se pose la question : « est-ce qu’on va tenir ? Est-ce qu’on va pouvoir poursuivre ? »

Et ça, c’est une question qui concerne tout le monde. En l’occurrence, là, je ne parle que de ce que je connais, de ce que j’ai vécu enfant : la bipolarité. Toutefois, le cœur du film, ce n’est pas la maladie. C’est pour ça que je suis très heureux de la fin que m’ont proposée Damien et Leila. Je trouve qu’il y a une porte qui s’ouvre dans les derniers mots de Damien. Cela me fait penser à cette citation : « S’aimer, c’est arriver à être seul ensemble ». J’ai l’impression que c’est peut-être vers ça qu’ils vont.

Tout au long du film, Damien et Leila luttent pour la même chose : la possibilité de rester singulier. Elle, elle ne veut plus être cantonnée au rôle d’infirmière. Elle veut aussi être une femme, une restauratrice, une amante, une mère, une amie… Et, lui, il ne supporte plus l’identité de malade bipolaire. Il veut aussi être un peintre, un ami, un père, un amant… Ne pas rester figé dans le diagnostic est essentiel (ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas se soigner ; simplement qu’il faut rester en mouvement.) Je crois que c’est la grande leçon qui m’a été transmise par mes parents.

Vous avez dit tout à l’heure que la fin vous avait été proposée par Leila Bekhti et Damien Bonnard. Vous ne l’aviez pas écrite ? Et si oui, pourquoi leur avoir finalement laissé cette responsabilité ?

En fait, j’ai découvert quelque chose il y a trois jours : Robert Benton avait demandé à Meryl Streep et Dustin Hoffman de proposer chacun leur version pour la fin du film. Donc, le réalisateur, de par la confiance qu’il avait en ses acteurs, a considéré qu’ils auraient vécu l’histoire tellement intimement en incarnant leurs rôles qu’ils sauraient quelle est la fin la plus juste. Moi, je ne savais pas que ça s’était passé comme ça sur le tournage de "Kramer contre Kramer". Cependant, intuitivement, j’ai fait la même chose.

En soi, ce n’est pas la maladie qui m’intéresse : ce sont les effets de la maladie sur l’entourage que j’ai voulu montré.
C’est-à-dire qu’au milieu des répétitions, j’ai commencé à sentir que quelque chose n’allait pas avec ma fin. Alors j’ai dit à Damien et Leila : « On verra ce qu’on sent au bout du tournage. Quand on arrivera à la dernière journée, vous me direz, vous, ce que vous avez envie de faire de vos personnages. » Et je trouve que la proposition qu’ils m’ont faite est sublime. Les mots de Damien sont d’une ouverture incroyable. Ils laissent de la place au spectateur d’une manière stupéfiante.

Vous n’avez pas été tenté de tourner à la fois votre propre fin et la leur ?

Alors franchement, ça a été un cauchemar. Je ne le referai plus jamais. Toutefois, pour des raisons programmatiques, je n’ai pu tourner que leur proposition. La semaine qui a suivi, j’étais extrêmement mal. Il m’a fallu arriver au deuxième jour de montage pour me dire : « en fait c’est sublime ».

Je voudrais revenir sur la place que vous accordez au Covid 19 : je crois que c’est une des premières fois où je vois des masques au cinéma, dans un film. Ça a quelque chose de très perturbant, ce miroir de ce que l’on vit depuis plus d’un an. Pourquoi avez-vous décidé de représenter la pandémie mondiale à l’écran ?

Parce que c’est ce qu’on vit. Parce que moi, j’aime les films de Sautet où on voit des gens fumer tout le temps que ça raconte quelque chose d’une époque. Dans vingt ans, si on voit mon film, on verra des masques et on se souviendra. Mais, au-delà de cette petite pirouette, je travaillais en fait avec des spécialistes de Sainte-Anne pour préparer le film. Ils me disaient que les décompensations et les problématiques auxquelles doivent faire face les entourages des personnes atteintes de bipolarité revenaient beaucoup plus avec la pandémie. Ça résonnait plus fort d’une certaine manière. Cela me semblait donc logique de représenter les personnages avec des masques dans certaines séquences.

Concernant le titre du film, pourquoi avoir choisi le pluriel ? On aurait pu s’attendre à ce que le mot « intranquille » soit au singulier puisqu’il n’y a que Damien qui est atteint du trouble bipolaire…

En soi, ce n’est pas la maladie qui m’intéresse. Ce sont les effets de la maladie sur l’entourage que j’ai voulu montrés. Au fond, sa famille dévie autant que lui. Elle est autant atteinte que lui. Au bout du compte, cette difficulté à voir autre chose que sa maladie, c’est aussi une maladie. Et puis, ça n’a rien à voir, mais j’ai aussi travaillé avec Sarah Chiche qui a écrit « les enténébrés ». Plus ou moins consciemment, je pense que ça m’a amené vers ce titre : « Les intranquilles ».

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