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Les jeunes amants : Rencontre avec l’équipe du film

 

Il y a des films qui vous emportent par la délicatesse du récit. A rebours des clichés. Carine Tardieu filme, avec tendresse, l’amour naissante entre Pierre, 45 ans, un médecin marié et père de famille et Shauna, une femme libre et indépendante de 70 ans. Un drame bouleversant qui célèbre le désir de vie et la passion amoureuse. Rencontre avec la réalisatrice, Fanny Ardant et Melvil Poupaud pour "Les jeunes amants".

Comment est né le projet de ce film ?

Carine Tardieu : Initialement, c’est un projet de la réalisatrice Solveig Anspach, dont la mère avait eu une histoire d'amour sur le tard avec un homme plus jeune qu'elle. Elle avait très envie de raconter cette histoire et de la réaliser sauf qu'elle était atteinte d'un cancer. Donc elle a commencé à écrire le film. Malheureusement, après quelques mois de travail, elle se savait condamnée. Très peu de temps avant de mourir, elle a demandé à sa co-auteure, Agnès de Sacy, que le film se fasse malgré tout. Qui plus est qu’il soit réalisé par une femme. Son producteur, Patrick Sobelman, et Agnès de Sacy, m’ont alors proposé le projet que je me suis réapproprié par la suite.

Au travers de la relation de Shauna et Pierre, et de tous les personnages qui gravitent autour, vous filmez dans "Les Jeunes Amants" des histoires d'amour complexes. Pourtant, on sent une grande tendresse et une part d’optimisme. Était-ce important pour vous de montrer que finalement, il faut s’abandonner à ses sentiments? 

Carine Tardieu : Oui ! En fait, c'est vrai que le projet de Solveig, quand je l'ai lu, était beaucoup plus sombre. Sans doute parce qu'elle y racontait d'une certaine manière sa propre finitude. Mais, moi, je ne pouvais m'y lancer que si son producteur et sa co-auteur acceptaient que j'emmène le film vers plus de lumière. Je ne sais pas s'il y a un message que fait passer le film. Mais, en tout cas, c'était une nécessité pour moi de raconter que, quoi qu'il arrive, quelles que soient les difficultés et les inquiétudes, l'amour peut faire naître. Il faut se lancer, coûte que coûte.

A quelle étape du film avez-vous pensé à Fanny Ardant et Melvil Poupaud ? Est ce que c'est à l'écriture du scénario ?

Carine Tardieu : Non ! Je n’écris jamais en pensant à des acteurs. Parce que, quand je propose le film à un acteur, au moins il m'apporte tout ce que je n'avait pas imaginé du rôle en l’écrivant. Donc, j'écris pour des gens et ça peut être souvent pour des acteurs qui sont morts depuis longtemps parfois. Parce que je suis sûre qu'ils ne feront pas le film. En fait assez rapidement, quand on a eu terminé l’écriture, j'ai proposé d'abord le rôle à Melvil, qui a dit oui très vite. Ensuite, je suis allée voir Fanny. Et puis, les rencontres nous ont convaincu(e)s réciproquement qu'on allait pouvoir travailler ensemble.

« Je trouve ça plutôt excitant d'être à rebours de ce qu'on attend d'une actrice »

Dans beaucoup de films, l’âge des acteurs n’est pas représentatif et la différence d’âge n’est pas abordée. Fanny, le rôle de Shauna est assez courageux à interpréter car vous assumez votre âge. Est-ce que cela vous a fait peur de jouer la vieillesse et la maladie ?

Fanny Ardant : Non. Parce que je préfère une personne qui vieillit et qui meurt mais qui est amoureuse, qu’une femme ennuyeuse et qui s’ennuie. Donc, en fait la vieillesse et la mort me semblent tellement loin de l’amour. Comme si on brûlait tellement fort que tout le reste paraissait dérisoire. Aussi, ce n'est pas du tout courageux. On m'a posé plusieurs fois la question, mais je n'arrivais pas à voir où j'aurais mis le courage là dedans. Moi, je trouve ça plutôt excitant d'être à rebours de ce qu'on attend d'une actrice. Et ce qui est excitant ne demande pas du courage. C'est vrai ce que vous dites. On s’interroge sur comment rester jeune jusqu'à 90 ans ? Comment séduire l'homme de notre vie ? Mais, en même temps, Carine disait toujours que Shauna n'est pas une séductrice. C’est-à-dire que vous pouviez arriver avec votre pauvre tête, votre pauvre corps, et quand même avoir des sentiments amoureux. Puis vous dire tout le reste, c'est dans le regard des autres, mais pas moi.

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Fanny Ardant dans "Les Jeunes Amants" - Copyright Ex Nihilo Kare

Carine Tardieu : Typiquement, par exemple, quand je filme toutes ces personnes plus ou moins âgées dans le vestiaire de la piscine : pourquoi elles sont si belles d'une certaine manière ? Et si libres, si joyeuses ? C'est personnel mais je trouve que tous ces corps sont beaux. Et ce n'est pas parce qu'ils sont normatifs, c'est seulement parce que le regard qu'on pose sur eux est beau et tendre. Et c'est le regard que le personnage de Shauna pose sur ces corps. Il n'y a pas le regard de la société qui les juge. Parce que ces femmes-là ne sont pas regardées comme objet, mais comme sujet si je puis dire. De fait, tout est relatif. On devrait toujours regarder les femmes, les hommes, nos personnages comme ça. A partir du moment où on a un regard tendre et bienveillant sur eux, tout le monde peut être beau. Et on le sait en plus que même n'importe quel mannequin peut être moche quand il est triste, déprimé ou mal regardé.

Melvil, est-ce que vous comprenez le choix de Pierre de suivre sa passion alors qu’il est bien installé professionnellement et qu’il a une famille ?

Melvil Poupaud : C’est plutôt que je ne comprends pas le choix d’être bien installé. Bien confortable dans sa petite vie de médecin. C'est même un peu ce qui me faisait peur. D'avoir un personnage trop normal. Que le mec n'ait pas d'histoire. Ça va avec sa femme, ses enfants, son métier. C'est le type carré. Et, heureusement, Carine me l'a expliqué d'ailleurs, c'est aussi pour ça qu'elle a voulu que ce soit moi qui fasse le rôle. Que l'on qu'on croit à ce médecin solide et, qu'en même temps, on se rendre compte, qu'en fait, c’est un homme blessé qui s'est un peu oublié. Un être humain qui retrouve une sensibilité au contact de Shauna. Tout ça remonte à la surface. Si c'est pour jouer des rôles trop normaux, ça ne m'intéresse pas trop. Après, ce que je comprends, c'est que c'est quelqu'un qui à un coup de foudre pour une femme, qu'elle soit plus âgée, plus jeune, c'est pas son problème. Ce qu'il veut, c'est avoir l'occasion de vivre à fond cette histoire. Et de profiter de ce que la vie lui donne.

Dans "Les Jeunes Amants", vous passez par plusieurs émotions. Est-ce qu'il y a eu des scènes difficiles à tourner ?

Melvil Poupaud : Les scènes d'émotion, c'est toujours difficile parce qu'on se prépare un petit truc dans sa tête pour être prêt. Après, quand le scénario est bien écrit, ça enlève déjà beaucoup de difficulté parce que on vit avec son personnage et on comprend ce qu'il ressent. Du coup, on est en osmose avec ses émotions, disons. Mais au début, je n'étais pas très sûr de moi, même du look. Je sais que Carine avait une idée assez précise et m'emmenait dans un terrain très différent de ce que j'avais fait avant ("Grâce à Dieu", "Laurence Anyways").

Et ce qui me rassure, moi, c'est quand le metteur en scène me dit: « écoute, te prends pas la tête. Je sais ce que je fais. » Et je pense qu'avec Fanny aussi, au bout d'un moment, on se dit:  Carine sait exactement ce qu'elle veut. Nous, on a juste à être là devant sa caméra et à faire notre travail de comédien. Mais c'était très rassurant d'avoir quelqu'un de solide comme Carine, surtout dans ces temps où c'était quand même un peu déstabilisant comme période. On n'avait pas tourné depuis un moment. Et elle était très solide dès le début donc ça a beaucoup aidé. 

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Melvil Poupaud - Copyright Ex Nihilo Kare

Dans le film, on voit un extrait d’Annie Girardot dans Un homme qui me plait. Pourquoi avoir fait  le choix de glisser un extrait de ce film ?

Carine Tardieu : Pour plein de raisons! C’est un film que j’adore et je trouve qu’il montre extrêmement bien la passion amoureuse, comment elle rend fébrile. C’est un film qui montre vraiment l'inquiétude que peut susciter la passion amoureuse. Et la joie aussi. Parce que ça alterne, c'est vraiment un film en dents de scie comme ça. C'est à dire que Anna Girardot passe de la joie à l’inquiétude. Et je peux regarder cette scène en boucle, elle est fascinante. Je trouvais que c'était un bel hommage et à ce film et à Annie Girardot, et je trouvais qu'il y avait une connexion possible entre Fanny et Girardot dans ça. je pense qu’elles se ressemblent dans la générosité et la manière qu'elles ont de s'abandonner au rôle qu'elles incarnent, de tout donner. Et on s'est amusées parce que j'ai demandé à Fanny d'apprendre tous les gestes que faisait Annie Girardot à la fin. C'était comme un jeu.

« Les rapports familiaux sont une source intarissable. Je trouve ça passionnant la manière dont on se transmet. »

Justement, dans cette scène, on voit trois générations de femmes qui regardent le film. Les personnages secondaires tiennent également une place importante et il y a un beau travail sur la relation mère-fille, mais plus généralement sur la relation parent-enfant. Est-ce un thème qui vous est cher ?

Carine Tardieu : Oui! Et je n'ai pas fini d'en parler parce qu'en plus, entre temps, je suis devenue mère, donc j'ai basculé de l'autre côté. J'ai encore un milliard de choses à raconter. Et puis, les rapports familiaux sont une source intarissable. Je trouve ça passionnant la manière dont on se transmet. Je pense que notre capacité à aimer ou à être aimé nous vient vraiment de l'enfance, de comment on a été aimé. J'ai l'impression que c'est des choses qu'on revisite en permanence dans toutes les histoires qu'on vit à l'âge adulte. Voilà donc forcément, leur histoire d'amour fait écho, est en résonance avec les histoires que vivent tous ces personnages qui, effectivement, de mon point de vue, ne sont pas si secondaires que ça puisqu'ils font partie d’un tout. C'est comme si c'était une histoire d'amour entre deux personnes, mais que ces deux personnes sont en fait cinq personnes. C’est un ensemble.

Vous parlez assez subtilement du Covid-19 et pour autant les personnages ne portent pas de masques. Pourquoi est ce que ça vous semblait important d’en parler ?

Carine Tardieu : C’était compliqué de faire fi complètement de cette histoire. On était en préparation du film quand on a été interrompus par le premier confinement. Là, on s'est posé un milliard de questions. Du coup, il y a eu des versions de scénario où tout le monde était masqué tout le temps. Je me disais on ne peut pas faire comme si ça n'avait pas existé. Parce que ça ne me dérange pas d'être intemporel, mais d'être à ce point anachronique. Et, de toute façon, on était sûrs qu'on aurait quelques masques qui se baladent dans le champ et qu'on n'allait pas pouvoir les effacer totalement. Mais on voulait minimiser la case.

Comme Pierre est médecin, c'était compliqué de pas du tout l'évoquer. Donc c'est pour ça qu'au dé
but, sa fille dit en plaisantant qu'elle a le coronavirus et que leur petit garçon, qui a vécu l'absence de ses parents pendant le premier confinement parce qu'ils ont été au charbon, a peur qu’ils y retournent. Toutefois, l'autre chose qui m'a frappée, en tout cas pendant le premier confinement, c'est de dire que c'était important de raconter dans ce moment-là. L’histoire d'une femme qui choisit, au final, quand même, malgré toutes les difficultés liées à l'âge et en l'occurrence la maladie, de vivre et de prendre ce risque-là.


LA CRITIQUE DU FILM LES JEUNES AMANTS

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