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Les Meilleures : Rencontre avec l’équipe du film

Par Flavie Kazmierczak

L’Arras Film festival aura mis en valeur les nouveaux talents du cinéma français lors de sa dernière édition. Marion Desseigne-Ravel était venue présenter, en avant-première, "Les Meilleures". Un premier long-métrage qui retrace l’histoire de deux jeunes femmes, ennemies au grand jour, et amantes en secret. Rencontre avec la réalisatrice et les deux actrices principales, Lina El Arabi et Esther Rollande.

Assumer qui l’on est lorsque l’on ne peut pas le dire au grand jour… C’est l’enjeu essentiel du film "Les Meilleures". Comment vous est venue l’idée du scénario ?

Marion Desseigne-Ravel : C’est une assez longue histoire. Quand je suis arrivée à Paris pour faire des études de cinéma, j’ai été en parallèle bénévole pendant plusieurs années dans une association qui faisait de l’aide au devoir, des sorties culturelles pour des jeunes de la Goutte d’Or, qui est un quartier populaire avec beaucoup de jeunes issus de l’immigration. J’y suis restée six, sept ans. J’ai vraiment vu des ados grandir. Je les ai rencontrés au collège. Ils ont finis pour certains avec le bac et plus. Et c’était à ce moment aussi l’époque du mariage pour tous, donc il y avait beaucoup de manifs. Tout le monde en parlait beaucoup dans les médias.

Et les gens de la Manif Pour Tous, qui étaient opposés au mariage, avaient eu la bonne idée de venir tracter à Barbès, à la station de métro en se disant qu’il y allait avoir des musulmans donc une convergence des luttes. Alors qu'il n’y a jamais eu de convergences des luttes. Tant mieux pour le Mariage pour tous, mais il y a eu une séance où les ados ont débarqué au local où l’on travaillait et avec envie de parler de ça en disant « c’est quoi ce truc ? ». Ils avaient des propos durs au début.

Et je me suis tout de suite positionnée en leur disant que je vivais avec une femme et que ce propos-là me questionnait. Grâce à ça, on a ouvert une sorte de porte pour dialoguer. Pour se rendre compte que ce n’était pas qu’une question de blancs. Car cela pouvait concerner tout le monde. Petit à petit, on a réussi à en parler. À ce moment-là je ne savais pas que j’allais en faire un film, mais l’idée, l’envie est restée.

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Lina El Arabi et Esther Rollande - Copyright Denis Manin

Comment avez-vous choisi votre duo d’actrices ?

MDR : J’ai d’abord rencontré Lina. Elle a tout de suite été une évidence pour moi. Il n’a pas eu d’autres Nedjma potentielles. Et après j’ai cherché les copines et bien évidemment sa copine, Zina, en réfléchissant comment les énergies vont matcher. Pour que le film fonctionne, il fallait qu’on croie un petit peu qu’il se passait quelque chose dans ce couple. Il fallait trouver une alchimie. Ça a été assez long et assez difficile pour trouver le personnage de Zina parce qu’on a vu beaucoup de filles qui ont pris peur du sujet, qui ne voulaient pas forcément jouer une lesbienne, qui n’étaient pas à l’aise dans les scènes d’intimité. Il n’y a rien de très cru dans le film, mais il y a quand même une sensualité entre les deux. On commençait à être un peu désespérés. Et là est arrivée Esther un peu par hasard. C’était la copine d’un pote. Elle est venue passer le casting comme ça. Et ça s’est tout de suite mis à jouer entre elles.

Esther, c’est votre premier rôle au cinéma. Comment vous êtes-vous préparée ?

Esther Rollande : C’est la première fois de ma vie que je jouais. Quand je suis arrivée sur le projet en lui-même, je n’avais aucune préparation en amont. Et puis on a beaucoup répété donc ça m’a déjà rassurée. Et surtout, Lina est une actrice qui était déjà hyper expérimentée, qui avait déjà beaucoup tourné, ce qui n’était absolument pas mon cas. Donc j’ai énormément appris d’elle. J’ai appris sur le tard, aussi de la direction de Marion qui était super, et des autres actrices qui avaient quasiment toutes déjà tourné aussi. J’étais lancée dans le grand bain. J’étais larguée, mais j’ai réussi à m’adapter, au prix de beaucoup d’efforts, je crois. Et ça a marché.

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Lina El Arabi - Copyright Denis Manin

Lina, on vous a vue dans « Noces », dans « Family Business ». Est-ce un rôle qui sort de vos habitudes ?

Lina El Arabi : C’est marrant, ce sont les autres qui me disent que ça change un peu. Moi je n’ai pas trop l’impression. Je ne sais pas. Je ne me rends peut-être pas compte. J’ai l’impression de faire du cinéma d’auteur, peut-être que ce n’est pas le cas. Mais j’étais juste hyper contente parce qu’on ne tombe pas énormément sur de beaux scénarios. On a des scénaristes super, mais c’est assez rare de lire un scénario et de faire « Wow ! ».

En lisant le scénario, je me suis dit qu’il fallait absolument que je fasse ce film. Ça m’arrive assez rarement. Et pour le coup, je m’estime hyper chanceuse d’être sur ce film parce que j’y suis allée en me disant que ça n’allait pas être moi pour plein de raisons. Je suis heureuse que Marion ait pu voir des choses que je ne voyais pas, mais c’est le principe d’une bonne réalisatrice. Je suis très fière de ce film.

On sent dans le film la grande importance des réseaux sociaux. Vous avez voulu montrer la difficulté d’être ce qu’on attend de nous lorsque tout est dévoilé sur internet ?

MDR : Oui complètement ! C’est autant un film sur cette histoire naissante et cet amour interdit, qu’un film sur la rumeur et les réseaux sociaux. Quand j’étais adolescente, je n’avais pas encore tous ces réseaux sociaux. Et déjà c’était difficile d’être différent du groupe. Il y avait des effets de collision de qui traîne avec qui, et toute la violence qu’il peut y avoir autour de ça.

Quand j’ai commencé à travailler avec des jeunes dans cette association, ça m’a sauté au visage le fait que les réseaux sociaux amplifient cette violence. Et l’idée dans le film du traquenard où les filles font un faux profil pour inviter Zina et lui foutre la honte dans le quartier, ça, c’est un truc que j’ai entendu. Bien évidemment j’ai transformé, mais j’ai grappillé cette idée-là.

Il y a avait aussi un défi technique. Je travaille avec des scénaristes pour des projets d’autres réalisateurs et j’entends souvent cette idée que les réseaux sociaux, un téléphone portable, c’est anti cinématographique. Et effectivement, un gros plan sur un téléphone, n’en déplaise à Steve Jobs, c’est pas hyper intéressant en termes d’images.

J’avais l’impression qu’il y avait quelque chose à inventer avec ça, que ce soit avec les textos en gros plan qu’on ait pu faire avec la chef opérateur et toute l’équipe pour trouver une identité graphique au film ou l’utilisation aussi du plein cadre pour voir comment les images pouvaient tout d’un coup se percuter, se répondre les unes aux autres, créer des effets de réel. Il y avait toute une question autour de ce sujet que je trouvais assez intéressante à exploiter.

Si je devais faire un parallèle avec la littérature, c’est d’arriver à être à la première personne.
Dans le film, il y a un côté réaliste, mais aussi une grande ampleur tragique. Est-ce un équilibre que vous recherchiez ?

MDR : Quand j’ai financé le scénario, on me renvoyait beaucoup que c’était un film réaliste, voire même naturaliste. Des gens y projetaient parfois un film social français. Pour moi, c’était évident dès le départ que c’était une histoire d’amour avec sa part de romanesque, de tragique. Ce qui m’intéressait n’était pas un réalisme dans la surface des choses, mais dans les sentiments. Par exemple, il y a cette scène de tremblement de terre dont on pourrait dire que c’est la scène la moins réaliste du film.

A priori, les objets ne tombent pas tout seuls. Et en même temps, je la trouve très réaliste sur ce que Nedjma est en train de vivre. Littéralement, ce qu’elle traverse en découvrant son homosexualité, ce désir interdit. Parce qu'en étant oppressée par la violence des affrontements entre les bandes, c'est une sorte de tremblement de terre de ce qu’elle avait connu avant et qui va la forcer à se définir. C’est très littéral alors que ce n’est pas réaliste.

Il y a une comédienne en sortant du film qui a dit « on est sur le pouls de Nedjma ». Je n’aurais pas été capable de le formuler, mais je crois que c’est un peu ça que je cherchais et que je fantasme au cinéma. Si je devais faire un parallèle avec la littérature, c’est d’arriver à être à la première personne.

Vivre heureux, c’est vivre caché ?

MDR : Non, bien évidemment que non. Car, j’ai conscience que la fin questionne et qu’elle peut heurter parce qu’elle n’est pas positive. Toute la question de l’écriture a été de trouver le curseur de cette fin. J’ai eu l’impression que si on avait été plus sombre, j’aurais trouvé cette fin en l’occurrence plutôt réaliste, mais ce n’est pas ce que j’avais envie de transmettre. Je voulais quand même une part d’espoir. Et, à l’inverse, pousser le curseur plus loin en disant tout à coup qu’elles vont sortir dans la rue, faire un selfie en s’embrassant et le poster sur les réseaux sociaux je trouve que ça aurait été assez naïf.

Parce que ce qu’elles ont à faire, pour se découvrir elle-même et assumer leur histoire est compliquée. Et ça ne peut pas aller trop vite. Le film se passe sur quelques semaines. Je ne pense pas que Nedjma puisse à la fois découvrir un désir qui la dépasse, le vivre, s’en prendre plein la figure, se décider à l’assumer, c’est quelque chose qui ira prendre plus de temps. Dans la scène de fin, ce que Nedjma dit à Zina est surtout « donne-moi du temps ». Car elle a besoin d’apprivoiser quelque chose et cela va prendre du temps. Mais on voit que c’est un secret de polichinelle. Tout le monde est plus ou moins au courant donc c’est plus ambigu que cela.

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