22 septembre 2020
En Une Interviews

Les petites histoires de Bernard Ménez

Par Jérémy Joly

À l'occasion de l'édition en Blu-ray du film "L'Avare", édité chez Studio Canal et disponible le 1er septembre 2020, nous avons interviewé l'acteur Bernard Ménez. Celui qui joue le rôle de La Flèche aux côtés de Louis de Funès a bien voulu répondre à nos questions, revenant, entre autres, sur le tournage de "L'Avare". L'équipe du Quotidien du Cinéma le remercie pour sa gentillesse et sa disponibilité.


À quel moment avez-vous rencontré Louis de Funès ?

Bernard Ménez : Je l'ai rencontré un an avant le tournage de "L'Avare", alors qu'il jouait dans "Le Gendarme et les Extra-Terrestres". Je me suis rendu sur le tournage et j'ai réussi à aller jusqu'à sa loge. Je me suis présenté et je crois qu'il me connaissait déjà. Je savais qu'il allait réaliser "L'Avare", je lui ai simplement dit que s'il n'avait pas encore choisi son comédien pour jouer La Flèche, j'aurais beaucoup aimé l'interpréter. Alors que je m'apprêtais à partir, il m'a pris par le bras et il m'a dit « Écoutez, c'est fait, nous avons un producteur, vous lui direz que c'est vous ! ».

Comment était l'ambiance sur le tournage ?

Bernard Ménez : Louis de Funès était quelqu'un qui était très respectueux des comédiens, parce que lui-même étant devenu très connu et star tardivement, il mesurait ce que c'était d'être jeune comédien ou comédien dans l'ombre. Tandis que Jean Girault s'occupait de la partie technique, Louis de Funès se chargeait de la partie artistique. Il nous dirigeait dans une très bonne ambiance.

Avoir pour partenaire Louis de Funès, est-ce que cela vous intimidez ?

Bernard Ménez : Non, parce que cela faisait longtemps que j'avais vu ses films. Comédien connu ou pas très connu, pour moi, c'est pareil. J'ai toujours essayé d'être le même.
"L'Avare" a été réalisé cinq ans après les problèmes cardiaques de Louis de Funès, est-ce que cela se ressentait sur le tournage ?

Bernard Ménez : Nous avions appris qu'aucune assurance ne voulait prendre en charge Louis de Funès, cela coûtait trop cher. Le producteur avait mis en permanence, aux Studios de Boulogne, un camion sanitaire prêt à intervenir en cas de problème.

Est-ce que Louis de Funès semblait fatigué sur le tournage ?

Bernard Ménez : Au moment de jouer, pas du tout. À mon avis, ses temps de repos étaient bien aménagés. Je n'ai pas eu l'impression d'avoir en face de moi un comédien fatigué mais plutôt en pleine forme.

Louis de Funès est crédité en tant que co-réalisateur, comme vous l'avez dit, il ne s'occupait pas de la technique. Vous ne l'avez jamais vu derrière la caméra ?

Bernard Ménez : Non. Les quelques scènes que j'ai tournées sont souvent avec lui. Je voyais son œil qui était très perspicace. Il m'a beaucoup fait penser à Jean-Pierre Mocky, dans le sens où c'est un comédien-réalisateur. Ils savent très bien quel est le rythme, le ton, la légèreté ou le poids qu'il faut mettre dans les mots.

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Comment était la relation entre Jean Girault et Louis de Funès ?


Bernard Ménez : C'est une complicité de longue date. Ils avaient fait tous les Gendarme ensemble. Je connaissais un peu Jean Girault mais je n'avais pas tourné avec lui. Nous nous étions rencontrés plusieurs fois et c'est un homme qui savait s'effacer devant la notoriété planétaire qu'avait Louis de Funès. Je crois qu'ils étaient heureux de travailler l'un avec l'autre en toute confiance.

Faisiez-vous des répétitions avant les prises ?

Bernard Ménez : Très peu. C'est pour cette raison qu'il valait mieux arriver sur le plateau avec un texte su. Pour ma part, j'avais beaucoup joué le rôle de La Flèche autrefois, dans les collèges et les lycées de la région parisienne. Je n'avais donc aucun problème de mémoire, puis les scènes n'étaient pas très longues. On profitait des répétitions techniques, qui servent aux réglages de la caméra et des lumières, pour affiner la répétition de la comédie.

Avec cette méthode, peu de prises étaient donc nécessaires ?

Bernard Ménez : Exactement, nous répétions deux-trois fois pour la technique. Nous en profitions pour répéter le texte et les déplacements. Au moment de tourner, tout le monde était prêt. En général, deux ou trois prises suffisaient.

Avez-vous le souvenir d'avoir eu des fous rires avec Louis de Funès ?

Bernard Ménez : J'en ai eu un surtout au moment où il me tapait dessus, dans la descente des escaliers. Il se donnait à cœur joie pour frapper sans me faire mal. Je suis assez client du comique de Louis de Funès, cela me faisait rire. J'avais repéré où était la caméra et j'étais obligé de me mettre de dos si j'avais trop envie de rire pour que cela ne se voit pas. D'ailleurs, si vous regardez bien la prise qui a été gardée techniquement pour le film, dans cette scène, je suis en train de rire, mais je ne suis pas face à la caméra, donc cela ne se voit pas trop.

Avez-vous côtoyé Louis de Funès, en dehors des prises ?

Bernard Ménez : Uniquement à la cantine, il venait manger comme tout le monde. Je me suis même retrouvé à manger avec lui seul à seul. C'était très sympathique parce qu'il me racontait ses débuts en tant que pianiste dans les bars et ses premiers rôles. C'était très intéressant et j'étais même étonné qu'il m'accorde autant d'intérêt. J'ai appris plus tard qu'il me connaissait à travers les films que j'avais faits avec Pascal Thomas, donc il m'appréciait déjà, mais je ne le savais pas.

Après "L'Avare", avez-vous eu d'autres projets avec Louis de Funès ?

Bernard Ménez : Non, c'était son avant-dernier film. Il est mort trois ans après. C'était donc difficile d'avoir d'autres projets avec lui. Par contre, Claude Zidi m'a raconté plusieurs années après "L'Avare" que si Coluche n'avait pas accepté "L'Aile ou la Cuisse", pour une raison ou pour une autre, le rôle m'aurait été proposé. J'ai un peu regretté...

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Avant "L'Avare", vous avez joué avec Jean Lefebvre, dans "Tendrement vache" et dans "Duos sur canapé". C'était à une période où il s'était fâché avec Louis de Funès, est-ce qu'il vous en avait parlé ?


Bernard Ménez : Jean Lefebvre ne m'en avait pas parlé, j'ai été au courant après. Lors du premier Gendarme, je pense que Jean Lefebvre espérait, vu sa notoriété, être à égalité avec Louis de Funès. Il n'a pas bien accepté que le public reconnaisse beaucoup plus Louis de Funès, au fur et à mesure de la série des Gendarme. Je pense que cela a énormément contrarié Jean Lefebvre. Sachant qu'il était devenu très populaire, surtout après "Un idiot à Paris" de Serge Korber avec Dany Carrel, il pensait qu'il devait être tout le temps à l'affiche au plus haut niveau et éventuellement ne pas partager l'affiche, surtout au théâtre. Il voulait toujours que ce soit écrit « Jean Lefebvre dans... » et les autres noms en dessous du titre. Nous avons eu deux ou trois projets ensemble, qui ont été avortés pour cette raison, il ne voulait pas partager l'affiche.

Dans "Duos sur canapé", vous tournez avec Michel Galabru, vous a-t-il recommandé à Louis de Funès ?

Bernard Ménez : Pas du tout. À propos, l'histoire autour de ce film est particulière. Le producteur, Tony Molière, avait dans l'idée d'adapter la pièce au cinéma. Il avait proposé à Jean Lefebvre le premier rôle masculin qui était tenu par Philippe Nicaud. Le seul problème, en sortant de la pièce, c'est qu'il voulait bien faire le film mais pas le rôle de Philippe Nicaud, il souhaitait jouer mon rôle, celui du valet que Darry Cowl avait créé. La notoriété de Jean était haute, Le producteur n'a pas discuté. Après m'avoir proposé le rôle, ils l'ont finalement donné à Michel Galabru qui a tout de suite accepté. À priori, je ne devais pas jouer dans le film. Un mois plus tard, on m'a proposé le troisième rôle masculin. Ce qui était difficile pour moi, c'est que le tournage du film se faisait en même temps que je jouais la pièce à Paris. Le soir, j'interprétais au théâtre un rôle qui était tenu au cinéma par Jean Lefebvre, et dans la journée, je jouais dans le film le rôle tenu par Patrick Guillemin au théâtre. Ce n'était pas simple...

Lorsque l'on se penche sur le box-office des films avec Louis de Funès, on aperçoit que "L'Avare" est un succès assez mitigé, avez-vous une explication ?

Bernard Ménez : Je pense que Louis de Funès a absolument voulu respecter le texte intégral de Molière, ce qui est tout à son honneur. Les premières scènes avec les jeunes acteurs sont un peu bavardes, le film n'avance pas vraiment à ce moment-là. Malgré cela, il a voulu tout conserver. Il a aussi ajouté quelques touches personnelles, qui peuvent être discutables, mais qui finalement rentrent bien dans l'esprit du film. Même s'il n'a pas eu un aussi grand succès par rapport aux espérances à sa sortie, il est devenu la référence pour tous les établissements scolaires. La diffusion en DVD a été une explosion. Il n'y a donc aucun regret à avoir.

Je ne sais pas si vous avez récemment vu "L'Avare", mais quel est votre regard quarante après sa sortie ?

Bernard Ménez : Je l'ai revu dernièrement à la Cinémathèque française à Paris, en juillet, où j'ai présenté le film. J'ai même animé un débat après la projection, ce qui était sympathique parce que pratiquement tout le public est resté dans la salle pour m'écouter. Je pense que ce film est une transcription fidèle de la pièce au cinéma sans grande fioriture puisque le texte a été complètement respecté. Il est évident que Louis de Funès était le comédien français le mieux adapté pour jouer Harpagon. Cela aurait été dommage qu'il ne le fasse pas. Il joue avec Claude Gensac qui est tout le temps exceptionnelle, Michel Galabru en Maître Jacques et un tas d'autres partenaires avec qui il avait l'habitude de jouer comme Grosso et Modo et enfin moi dans le rôle de La Flèche. Cela donne un bon film de qualité.

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