6 décembre 2021
Interviews

L’Évènement  : Interview de Audrey Diwan

Par Flavie Kazmierczak

Récompensée à Venise, la réalisatrice et scénariste Audrey Diwan met en scène l’enfer vécu par une jeune femme pour avorter clandestinement. "L’évènement" est l’adaptation du roman éponyme d’Annie Ernaux. Un film intimiste et puissant sur la France des années soixante et d’une société qui condamne le désir des femmes.

Dans « L’Évènement », vous mettez en scène un sujet important qui fait encore débat dans beaucoup de pays. Qu’est-ce qui vous a touchée dans le livre d’Annie Ernaux ?

Audrey Diwan : Déjà je suis très sensible au style d’Annie Ernaux. Je l’ai beaucoup lue et j’ai découvert ce livre assez tard. Je l’ai découvert quand j’ai avorté. J’ai eu envie de réfléchir sur le sujet, de lire, même si c’était une manière extensive parce que là il n’est pas question d’un avortement, mais d’un avortement clandestin. Pour moi le sujet est pluridimensionnel. Ce qui me touche, c’est cette jeune femme, son envie d’être libre, son parcours de transfuge de classe, sa manière de s’élever par la tête et d’être rattrapé par le corps. Ce qui me touche, c’est ce qui me met en colère. C’est aussi tout ce que j’aime et qui se dit sur la sexualité de la femme, la manière dont son désir est condamné. Pour moi, il n’y avait pas que l’avortement clandestin, ça n’aurait pas suffi à déclencher mon désir de faire un film. Je pense qu’il n’y a pas d’avortement clandestin sans discours plus vaste sur la liberté sexuelle.

Il y a quelque chose d’intime dans le film. Vous filmez au format 1,37, avec des plans toujours assez serrés sur le personnage d’Anne. C’était important pour vous d’aller au bout des choses, de montrer les outils, le sang ?

Il y a deux choses. D’abord, ce qui était important pour moi était de proposer le film comme une expérience, c’est-à-dire de ne pas regarder Anne, mais essayer d’être elle. Et après, ce qui me fascine dans le livre et dans le style d’Annie Ernaux, c’est qu’elle ne détourne pas le regard. Je me suis dit, si je vais au bout de cette expérience, ce n’est évidemment pas pour tourner la tête au moment où les choses se produisent. Mais la question du regard était importante parce que ne pas détourner le regard c’est une chose, et laisser tourner la caméra trop longtemps et basculer dans la provocation en est une autre. Le regard juste était pour moi d’abord une durée des plans qu’il fallait déterminer sur le plateau. La juste durée des plans pour qu’ils retranscrivent ce que je crois comprendre du regard de cette jeune femme sur elle-même.

L’avortement est un sujet tabou. Comment avez-vous travaillé sur les silences et les non-dits ?

J’adore le silence au cinéma. Je pense que c’est une matière qui me fascine parce qu’un silence, ça se sculpte. Avec Anamaria Vartolomei, qui est vraiment une partenaire extraordinaire, on a beaucoup travaillé sur la manière dont elle occuperait ces silences. En fait sa tête est occupée en permanence et cela ne fait que croître. On a travaillé sur des monologues intérieurs. Donc quand elle se tait, elle pense. Et son jeu est voué à essayer de nous transmettre ce qu’elle pense.

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Audrey Diwan - Copyright Arras Film Festival

Au casting, ça a été assez rapidement une évidence que ce soit elle qui joue le rôle d’Anne. Parce que je savais que l’actrice et le film ne feraient qu’un. C’était crucial. Je savais que je ne devais pas me tromper sur le rôle de l’actrice. Et ce qui m’a plu chez elle, c’est qu’elle a une présence très forte, quelque chose de mystérieux dans le regard et qu’elle ne cherchait pas du tout à me plaire. C’est quelque chose qui pouvait ressembler au personnage du livre. Elle a un jeu assez minimaliste, ce qui est important, car quand on filme avec très peu de distance, tout est décuplé. Je ne voulais surtout pas quelqu’un qui en ferait trop. Et puis elle lisait très bien les textes. Elle en parlait très bien. Je ne peux pas imaginer que la jeune femme qui allait jouer cette étudiante en lettres n’est pas un rapport au mot, à la sémantique. J’avais besoin de ma partenaire intellectuelle.

Le film se déroule dans les années 60, mais pourrait être de toute époque…

C’était un peu l’idée parce que j’essaye de ne pas avoir un point de vue ethnocentré sur ce que j’écris donc je sais très bien que c’est notre passé, mais que c’est le présent dans d’autres pays. Alors c’était beaucoup moins fort quand j’ai commencé à écrire dans l’esprit des gens. Non pas qu’il n’y est pas eu d’autre pays à ce moment-là qui interdisait déjà l’avortement, mais cela faisait moins partie des sujets de conversation. Et puis chemin faisant malheureusement c’est devenu plus aigu : en Pologne, au Texas…

« Je n’aime pas les films à message, mais j’adore ceux qui posent question »

La fiction est-elle un bon outil pour parler de questions de société ? Vouliez-vous en faire un film engagé ?

Je n’aime pas les films à message, mais j’adore ceux qui posent question. J’adore ce qui nourrit le débat. Et le débat sur le sujet se doit d’être politique. On ne contourne pas ni ce sujet ni la nécessité politique du sujet. Je trouve que le cinéma est d’autant plus un bon outil qu’il permet une projection qui s’écrit au-delà des époques. Et puis c’était mon espoir, mais je vois bien aujourd’hui que ça marche, qui s’écrit au-delà du genre. L’expérience est partagée par des hommes et par des femmes, par des jeunes et par des vieux. Donc ouvrir le débat c’est interroger différents types de personnes et voir comment chacun en parle avec son vécu, avec ses peurs, avec sa méconnaissance. La discussion quand elle s’ouvre est de toute façon politique. Dès qu’on pose des mots, cela devient politique.

Est-ce que c’est un film qui a été difficile à financer ?

Oui, pour plein de bonnes et de mauvaises raisons. Dans les bonnes raisons, il y a l’inquiétude liée à un acte de foi. C’est seulement mon deuxième film. Le dispositif est assez radical. Le sujet peut effrayer. Les comédiens ne sont pas connus. Si on veut se retrancher derrière des raisons objectives de ne pas le faire, il y en a plein. Après j’ai eu l’impression sur le parcours de financement que quelques personnes n’étaient pas pour l’avortement. Mais ça, c’est difficile à dire parce que c’était tellement facile de se cacher derrière d’autres raisons, que ce sont juste des sensations.

Vous êtes également scénariste. En quoi cela influe sur votre travail de réalisatrice ?

Quand je suis scénariste, j’essaye de me mettre tout bêtement au service de l’univers du réalisateur ou de la réalisatrice avec qui je travaille. Je pense qu’au passage je suis enrichie d’une des dimensions de cet univers. J’ai beaucoup travaillé avec Cédric Jimenez, qui était mon compagnon à l’époque. Par exemple, il m’a fait découvrir tout le film noir des années 70 qui n’est pas du tout ma culture. Et je pense que ça a développé en moi un rapport au genre que je n’avais pas forcément. Là, je viens de finir de travailler avec Valérie Donzelli sur l’écriture de son prochain film. Et à chaque fois j’y gagne quelque chose.

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