6 décembre 2019
Interviews

Lost River : interview de Ryan Gosling et Reda Kateb

L'interview intégrale

Par Hadrien Bertrand

Du même auteur : LA CRITIQUE DU FILM

Après une dizaine de minutes d'attente, en raison du trafic semble-t-il, le réalisateur du film "Lost River", Ryan Gosling, et l'un des acteurs Reda Katel arrivent à l'Élysée Biarritz sous un tonnerre d'applaudissements et de flashs photographiques. Ils s'installent face au public en compagnie de la traductrice et Ryan Gosling entame une explication quant à sa volonté de faire un film, et plus particulièrement à Detroit.


Ryan Gosling : J'ai choisi la ville de Détroit car il s'agit du lieu de naissance de Motown (célèbre maison de disques), le rêve américain finalement. Lorsque je m'y suis rendu, j'ai été très surpris car ce n'était pas comme je l'avais imaginé. J'y ai découvert des maisons abandonnées sur plus de 60 km, et à certains endroits il y avait des familles qui tentaient de s'accrocher à leurs foyers, alors que dans le même temps le voisinage était brûlé et détruit. Cela m'a donné l'impression que le rêve américain avait viré au cauchemar pour ces personnes. J'ai donc voulu faire un film qui parle de cela. Je me suis dit que si je mettais trop de temps tout serait déjà détruit, alors j'ai pris un caméra et j'ai tourné par moi-même pendant une année, j'ai collecté des images avant le tournage du film.


Vous avez remarqué que les personnages ont les noms qui ressemblent à ceux des conte de fées, on les appelle Rat, Bully, Face, c'est typique du conte de fées. La ville de Détroit subit une malédiction, elle est un peu la demoiselle en détresse. Je voulais savoir pourquoi Ryan Gosling avait choisi cette forme pour parler de ces rêves détruits ?

Ryan Gosling : Il y a quelque chose de surréaliste dans le fait d'être dans ces quartiers. Lorsque l'on est avec ces personnes, on a cette impression d'être les dernières personnes sur Terre. Le film a les qualités d'un conte de fées sombre. Cela paraît tellement fantastique, il est difficile d'imaginer que c'est réel. Je ne voulais pas faire un film qui soit spécifique de Détroit, je voulais que les publics du monde entier comprennent l'émotion que j'ai ressenti. Il ne s'agit pas donc d'une connotation économique de Détroit.

C'était donc plutôt le point de vue de ces deux adolescents qui grandissent dans cet endroit en ajoutant une touche romantique. Et comme il y a un sort, cela leur permettait de faire quelque chose pour le briser. Je voulais le montrer d'une façon très adolescente et romantique.

Reda Kateb : Je voudrais ajouter quelque chose à ce que Ryan vient de dire, c'est la manière dont le film s'est tourné à Détroit. C'est-à-dire qu'il y a une manière d'arriver avec un plateau de tournage dans un endroit comme si on superposait une réalité à une fiction. Le film s'est vraiment fait dans l'échange avec les gens de la ville qui étaient touchés que l'on vienne faire un film dans leur ville, qui étaient touchés de la manière dont cela se déroulait. On pouvait tourner une scène dans une station-service et un habitant qui passait par là était invité à rejoindre l'action, à rentrer dans le champ. Je pense que cela doit se voir dans le film, si l'on fait la distinction entre les moments volés et ceux où on était organisés. Mais c'est comme cela que l'on fait du cinéma, je trouve.


D'ailleurs Reda puisqu'on parlait justement de conte de fées et vous finalement, vous êtes le prince charmant, sauf qu'au lieu d'un carrosse ou d'un cheval blanc vous avez un taxi. Comment avez-vous appréhendé ce rôle si subtil,  silencieux mais essentiel parce que vous êtes le sauveur ?

Reda Kateb : On n'a pas parlé de prince ni de sauveur. On s'est rencontrés avec Ryan avant de commencer le tournage et on a pu se parler du personnage qui fait corps avec son taxi, comme un espèce de lieu protecteur, dans un endroit où au dehors c'est le chaos et quand Christina Hendricks est dans le taxi, il y a une espèce de bulle chaleureuse, intime, avec un homme qui n'est pas là pour la dévorer comme les autres hommes du film, ni pour prendre quelque chose d'elle ou même tenter de la séduire, mais une sorte d'homme désintéressé et de chevalier servant. Quand on lit le scénario, il y a ce qui est écrit et après il y a toute l'histoire que raconte le metteur en scène avant de tourner. Et c'est cette matière-là qui nous sert après à raconter un personnage.


J'ai une question concernant l'endroit où travaille Christina Hendricks. Cela me rappelle Le Grand Guignol entre autres. J'aimerais savoir pourquoi avoir utilisé un tel lieu ?

Ryan Gosling : Vous avez raison, cela fait référence au Grand Guignol ou à la "Death Tavern", ou le Café de l'Enfer dont la façade d'entrée est reprise dans le film. À l'époque, quand j'ai décidé de tourner à Détroit, j'ai aussi pensé à ces lieux qui suivent la tempête. Ce sont des lieux dévastés et souvent dans ces lieux se trouvent des personnages qui aiment graviter et donner libre cours à leur part plus sombre. C'est dans ces lieux où l'on peut s'adonner à ses instincts les plus sombres parce que personne ne regarde. J'ai voulu faire ressortir cette noirceur, la faire remonter à la surface, l'intégrer à la structure du conte de fées. J'ai donc fait des recherches sur le théâtre du Grand Guignol à Paris et voulu montrer ce lieu où la nature sombre de l'homme pourrait exister.





Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire de la réalisation après votre parcours en tant qu'acteur ?

Ryan Gosling : Je suis sûr de toujours travailler. Si je ne suis pas engagé en tant qu'acteur je peux m'engager moi-même dans mes propres films. Je n'ai pas vraiment choisi d'être réalisateur sur ce film, simplement lorsque j'ai vu Détroit et ces familles, il y avait une forme d'urgence et d'obligation pour moi d'en témoigner. Lorsque l'on voit des immeubles historiques détruits, lorsque l'on se promène dans ces quartiers, il y a un sentiment étrange, celui de se perdre dans une réalité singulière. Plus je passais du temps à filmer les rues de Détroit et plus j'avais mal au coeur. Je trouvais qu'il y avait là quelque chose d'universel comme thème. Il y avait quelque chose de très beau dans ces familles qui au lieu de partir décidaient sciemment de rester.


Reda qu'est-ce qui vous a donné envie de jouer dans le film de Ryan Gosling ?

Reda Kateb : J'ai aimé le scénario, tout simplement. J'ai été étonné de recevoir un scénario de la part de Ryan Gosling, j'étais même étonné qu'il sache qui j'étais. J'avais beaucoup d'admiration et de respect pour lui en tant qu'acteur et je sentais que c'était quelqu'un qui avait un univers artistique. Je le connaissais en tant qu'acteur et musicien. On espère dans ces cas-là que le scénario va être bien. J'ai adoré le scénario, j'ai adoré l'idée d'un conte noir qui s'inscrit dans le réel. Il n'y avait pas beaucoup de lignes de dialogues mais je savais qu'il donnerait sa chance à chaque personnage. Après le plus long ça a été de faire le visa.


Je crois avoir vu des références à David Lynch, Brian De Palma, et à Stanley Kubrick, peut-être pourriez-vous nous en dire un peu plus Ryan. J'ai ressenti comme une atmosphère à la "Eyes Wide Shut" dans le club.

Ryan Gosling : Vous parliez de Kubrick, de Palma ou David Lynch, moi j'avais surtout en tête les Goonies. Lorsque j'ai envoyé pour la première fois mon scénario à mon producteur, il m'a immédiatement envoyé un texto en me disant "Cool, c'est comme les Goonies mais en sombre". C'est un peu la référence que j'ai utilisé mais également les films des années 80 comme le Secret de Nimh. J'avais envie de revisiter le thème d'une famille menacée et qui ait la possibilité d'une issue presque mystique, en tout cas poétique. J'ai voulu filmer ma version, rendre hommage aussi à certains réalisateurs mais surtout montrer comment moi je voyais aujourd'hui le cinéma et les films que j'avais envie de faire.


Reda, il y une phrase que vous dites dans le film qui est très juste où vous dites que vous aviez le rêve américain en venant, que de là où vous veniez les USA étaient vus comme un rêve où on roulait sur l'or de façon littérale. Est-ce que vous aviez ce sentiment-là à propos des USA avant d'y aller et quel était votre sentiment à vous ?

Reda Kateb : Peut-être enfant et adolescent, j'ai été un peu marqué par le rêve américain, le rêve du cinéma. Il se trouve qu'aux USA il y a mille formes de cinéma qui se font et beaucoup de films indépendants. J'ai travaillé dans des films indépendants. Cette phrase dont vous parlez, ce sont des choses qui sont venues lors d'improvisations. On a roulé, on a pris le temps de laisser venir des choses et c'est plus les immigrés d'Algérie qui m'ont raconté que certaines personnes qui sont arrivées il n'y a pas si longtemps avaient cette image de la France. Cela peut vraiment se transposer et l'idée de ce personnage qui est un exilé qui pourrait venir de pleins d'endroits et pourrait être tombé dans pleins d'endroits. Il se trouve qu'il est à Détroit et ce grand malentendu de penser que ce sera facile ailleurs. Après c'est nourri par les rencontres avec les habitants de Détroit, je me souviens avoir pris un taxi avec un homme africain et qui me racontait cette chose-là. Ce qui était dans le travail avec Ryan c'est qu'il y avait vraiment une liberté, pas de faire l'impro pour faire du bla bla, mais chercher ensemble à inventer des choses et de sentir à la fois libre et guidé.





J'ai remarqué que le film était toujours à la lisière du fantastique, de l'onirisme. Je voulais savoir si c'était un choix dès le départ de partir sur ce type de cinéma pour renforcer la dimension sociale et la rendre plus lourde ou si c'est venu au fur et à mesure de l'écriture ?

Ryan Gosling : C'est vrai qu'il y a cette dimension, je voulais surtout montrer que cette famille qui finalement voulait absolument s'accrocher à son rêve alors qu'au dehors tout n'est que chaos et cauchemar, je voulais traduire cela dans mon film en montrant que tout devait avoir l'apparence d'un rêve parce que c'était la façon dont ces gens là vivaient. Ils sont sans arrêt sur cette ligne fine qui oscille entre réalité et fantastique. Je voulais en même temps ancrer ce rêve dans une réalité. Ce qui pour moi était très fort, c'est qu'à certains moments nous avons intégré des habitants de la ville. Par exemple cette scène dans la station-service, qui était la seule sur 20 blocs, où Bully danse avec une vieille dame. On a senti qu'une tension montait parce que dans cette station-service il y avait sans doute autre chose que de l'essence qui y était vendue. Certaines personnes étaient là pour acheter cette autre chose et i y avait une tension qui grandissait et finalement je leur ai dit de venir et d'intégrer mon film. Ils m'ont permis en quelque sorte de les emmener du Détroit où ils vivaient vers le Lost River que je tournais. Ils ont donné une dimension extraordinaire au film. Pour moi, ils étaient à la fois dangereux et avaient un tel charisme, et cela a conféré une identité particulière au film.


Avez-vous eu comme autre référence un réalisateur canadien du nom de Guy Maddin avec son film "The Saddest Music in the World" ? 

Ryan Gosling : Le film que vous citez est un très bon film, qui plus est d'un réalisateur canadien et en ce qui concerne le lieu, Détroit, c'est vrai qu'au-delà d'une ville c'est effectivement un monde à part et la ville est un peu la demoiselle en détresse. C'est donc un personnage à part entière.


Je voulais savoir quel regard en tant que réalisateur vous portez sur le cinéma indépendant américain et est-ce que c'était important pour vous de le défendre notamment à travers Lost River ?

Ryan Gosling : J'aime le cinéma indépendant américain. L'un de mes premiers rôles était celui d'un Juif nazi. C'était une belle expérience car nous travaillions avec une petite équipe et nous racontions une histoire avec des enjeux, qui n'était pas destinée à tout le monde, mais nous en étions conscients, nous n'espérions pas en faire un gros succès. Nous voulions simplement raconter cette histoire, aller dans des festivals et trouver le public adéquat. J'ai ensuite fait de plus gros films et c'était une expérience tout à fait différente. Mais cela n'a jamais été aussi fort que cette expérience dans le cinéma indépendant. Peut-être parce qu'on a toujours envie de revenir à ses fondamentaux. Ce n'est pas tant que je n'aime pas les grands films ou le cinéma grand public mais pour moi le cinéma indépendant c'est le lieu où l'on peut expérimenter, être dans cet esprit étudiant et j'adore cela.





Reda en tant qu'acteur comment s'est passée votre expérience dans le cinéma indépendant américain ? Est-ce vraiment différent du cinéma d'auteur français ? Comment l'avez-vous vécu en tant qu'acteur ? Et je voulais vous dire également que vous êtes magnifique dans l'Astragale qui sort mercredi.

Reda Kateb : Je trouve qu'il y a plein de manières de faire du cinéma ici, aux USA et j'imagine dans beaucoup de pays dans lesquels j'ai jamais tourné. Et il y a plein de manières de faire du cinéma indépendant. Celle que je préfère c'est celle dont je vous parlais tout à l'heure qui est de se glisser dans des lieux, de choisir des endroits et de raconter nos histoires avec les gens avec qui on tourne. Et je l'ai trouvé complètement sur Lost River. Mais je serai absolument incapable de faire des généralités sur le cinéma indépendant si ce n'est qu'il y a une liberté. Et ici aussi il y a des endroits où on est plus libres que dans d'autres.


Comment as-tu ressenti la direction artistique de Ryan ? Comment cela se passe avec lui ?

Reda Kateb : La manière de travailler de Ryan c'est marrant car je l'ai entendu dire que diriger c'était aussi acteur car on faisait semblant que tout se passait bien et qu'il y avait toujours un problème à gérer. Mais c'est vrai qu'il avait l'air extrêmement détendu et qu'il communiquait du coup une énergie aux acteurs mais aussi à l'équipe technique, cet espèce de cercle autour de la caméra qui ne prend pas que ce qui est dans le champ et je pense qu'en tant qu'acteur il est sensible au fait qu'on joue quand il y a une atmosphère propice. Du coup plutôt que d'être un marionnettiste qui se trouve à distance de vous, il est dans le cercle. Il est actif physiquement comme un acteur, il cherche avec vous les choses et en même temps il vous laisse les créer. Après j'ai eu ma petite expérience de diriger un court métrage que je viens de finir, et j'ai essayé de retrouver cette chose qui m'avait marqué chez lui, dans sa manière de travailler avec les gens, de guider et de donner beaucoup de liberté.


Avec Dead Man's Bones vous évoquiez déjà la cité engloutie avec Buried in Water. J'aimerais savoir déjà d'où vient cette légende

Ryan Gosling : Lorsque j'étais enfant, je me baignais dans l'eau et j'ai découvert que l'eau dans laquelle je me baignais avait englouti plusieurs villes. Ce qui m'a fait énormément peur puisque je me suis rendu compte que je nageais dans une eau sous laquelle se trouvaient les ruines de villes. Cela m'a tellement perturbé que j'ai refusé de prendre des bains pendant longtemps puisque c'est de là que venait l'eau. C'était une chose à laquelle je pensais inconsciemment lorsque je tournais à Détroit c'était comme si certains quartiers se sentaient submergés, ils ressemblaient à des épaves un peu comme le Titanic. Soudainement, je me suis rendu compte que la ville dans laquelle j'avais grandi se mêlait à la ville que je filmais.