Interviews

Maryam Touzani, pour Adam : « Le regard de la société n’a pas changé »

Interview Maryam Touzani,
avec la présence de Nabil Ayouch, pour Adam 

Par Amandine Letourmy


La réalisatrice marocaine était de passage à Lille pour l’avant-première d’Adam, récit d’une rencontre entre deux êtres blessés qui se confrontent et s’apprivoisent. Présenté dans la sélection Un certain regard à Cannes, Adam, organique et sensoriel, interroge le poids du regard que la société marocaine porte sur les femmes, avec en toile de fond la Médina de Casablanca. L’occasion d’interroger la réalisatrice sur son rapport au pays, le poids de la tradition, mais aussi sur la sensualité insoupçonnée des pâtisseries. Entretien.
 
Elle s’extirpe silencieusement du studio radio où, sur les ondes, sa voix douce a résonné pendant plusieurs minutes. Avec sa démarche de chat, ses grands yeux expressifs et son accent charmant, elle s’approche et lâche un « bonjour » souriant. Sa triple casquette de réalisatrice, scénariste et actrice ne l’affranchit pourtant pas d’une certaine timidité. Quand elle se perd entre les langues et cherche la traduction d’un mot qui ne lui vient qu’en anglais, elle se tourne, incertaine, vers son mari et producteur, Nabil Ayouch. Mais parfois, ce trait s’éclipse, et son regard scintille lorsqu’elle évoque les pâtisseries marocaines et se met à mimer de ses mains le travail de la pâte.

Maryam Touzani sait combien certaines rencontres marquent au fer rouge. La réalisatrice n’a jamais oublié ce jour où une jeune femme, enceinte, frappe à la porte de la maison de ses parents à Tanger. Elle cherche un travail, un toit, un refuge. Alors qu’au Maroc, les relations sexuelles hors mariage sont punies par la loi, elle sera recueillie jusqu’à son accouchement. De cette rencontre singulière, la réalisatrice en tire un premier film vibrant de vérité.  

Adam est tiré de la rencontre entre votre famille et cette jeune mère célibataire. À partir de quel moment vous êtes-vous dit que cette histoire pouvait faire un film ?

C’est quinze ans plus tard, en devenant mère, que j’ai commencé à écrire ce scénario. C’est quelque chose qui a révélé des émotions en moi très violentes. J’ai réellement compris cette expérience de manière beaucoup plus intense en devenant mère moi-même. C’est comme ça que j’ai commencé à écrire. C’était une réponse à une pulsion émotionnelle plus qu’autre chose.

Être enfant de mère célibataire et être mère célibataire sont les deux pires choses qui puissent arriver à un être humain"

Est-ce qu’on peut dire que la figure de la mère célibataire n’est plus un tabou aujourd’hui au Maroc ?

Non. J’aurais aimé dire oui, parce que ça s’est passé il y a dix-sept ans maintenant, mais ce n’est pas du tout le cas. Ça a très peu évolué, voire pas du tout. Quelques lois ont changé, mais ces lois ne s’appliquent quasiment pas. Le regard de la société n’a pas changé. Ces mères célibataires continuent de souffrir exactement de la même manière. La pression sociale est toujours la même, le regard porté sur les enfants aussi. Ils restent des parias de la société. Naître, être enfant de mère célibataire et être mère célibataire sont les deux pires choses qui puissent arriver à un être humain.

Votre film, au-delà d’une réflexion sur la société marocaine, fait aussi preuve d’une certaine universalité dans ses thèmes.

Je crois qu’il y a quelque chose d’universel dans le film. Avec tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, aux États-Unis, les débats sur l’avortement, on voit à quel point on est en train de régresser et de perdre des choses qui étaient acquises. Et pas que là-bas. Je pense que c’est quelque chose qui nous concerne tous. Et c’est ce qui peut rendre le film universel. C’est une histoire qui part de quelque chose d’intime que n’importe qui, n’importe où pourrait vivre. C’est vrai qu’il fait partie d’un certain contexte social, certaines choses sont exacerbées, mais c’est un film qui parle avant tout de l’humain.

Extrait du film Adam © Ad Vitam
La question du patriarcat plane sur tout le film. Vous le dénoncez, mais ne faites pas preuve de manichéisme. Le portrait que vous dressez des hommes et plutôt doux et bienveillant, à l’image du personnage du livreur de farine. Au final, les répliques les plus piquantes viennent des femmes elles-mêmes.

Si vous parlez du personnage de Salim, il est doux, mais surtout bon et bienveillant. Et puis je n’avais pas envie taper sur les hommes. On est à un moment où il y a cette facilité-là, culpabiliser les hommes, leur taper de dessus. Parfois c’est justifié, mais parfois ça ne l’est pas. Il y a des bons et des mauvais de chaque côté. Je ne voulais pas être dans quelque chose de manichéen. Je voulais un film nuancé, à l’image de ce que j’estime être la réalité.

Pourquoi avoir fait se dérouler l’intrigue en quasi huis-clos, dans cette maison marocaine ?

Ça a toujours été évident que l’histoire allait se passer dans cette maison, que l’extérieur allait exister mais par petites touches. J’avais envie de laisser la société à l’extérieur et de comprendre dans quel contexte ces deux femmes évoluaient. Je voulais raconter l’intime de ces deux femmes, et pour ça, me couper du monde. D’où l’image du rideau en fer (qui ferme l’échoppe de Abla sur la rue ndlr), comme dans une scène de théâtre. Sortir uniquement quand c’était nécessaire, mais sentir, vivre l’impact que la société a sur ces femmes, à travers l’intime. Justement, pour m’y focaliser, il fallait me couper de l’extérieur, mais aussi des sons surfaits, de la musique, pour être vraiment avec elles, pénétrer leur âme. Je n’avais pas envie de faire un constat de société avec ce film. Je voulais accompagner mes personnages dans leur évolution et dans leur découverte.

J’avais envie de parler des traditions dans le film : de celles qu’on perpétue, [...] mais aussi de celles qu’on devrait pouvoir remettre en question"


La nourriture est partout dans votre film. Quand Abla et Samia ne mangent pas, elles cuisinent, quand elles ne cuisinent pas, elles vendent leurs pâtisseries… N’est-ce pas au final l’élément qui va lier ces deux femmes ?

C’était important pour moi, je l’ai imaginé comme ça dès le début. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui passent par la transmission. Dans des pays comme les nôtres, les femmes cuisinent beaucoup. En passant du temps dans la Médina avec des femmes qui cuisinaient dans leurs petites échoppes, j’avais vraiment envie que cette pâte soit le vecteur de la transformation de ces femmes, de leur rencontre. J’avais envie de montrer comment Abla se retrouvait, femme, à travers cette pâte. Ça relève de quelque chose de charnel, d’organique. Abla est une femme qui s’est coupée d’elle-même. En se coupant d’elle-même, elle s’est coupée de sa pâte, et renouer avec elle-même passe à travers ça. Je voulais l’illustrer à travers la scène où elles pétrissent la pâte ensemble. Il est aussi question de transmission. Les rziza sont une tradition culinaire, transmise de génération en génération, mais qui est en train de se perdre. J’avais envie de parler des traditions dans le film : de celles qu’on perpétue, qu’on devrait protéger, mais aussi de celles qu’on devrait pouvoir remettre en question.

Comment s’est déroulée la sortie du film au Maroc ?

La sortie s’est très bien passée. Il y avait un vrai désir de parler, de débattre de certaines choses, notamment de l’avortement, de la dépénalisation des relations sexuelles hors-mariage, du statut des veuves, de la place de la femme par rapport au deuil… Toutes ces questions-là qui relèvent pour certaines de la loi et pour d’autres de la tradition. Les gens se sont appropriés le film pour pouvoir parler de certaines choses. C’était très beau à vivre. Et le film s’inscrit dans quelque chose d’extraordinaire qu’est en train de vivre le Maroc depuis l’affaire Hajar Raissouni qui a mis sur la place publique le débat sur l’avortement. Le film est arrivé à ce moment-là.

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