25 octobre 2020
Interviews

Maura Delpero : Rencontre pour Maternal

Par Alexa Bouhelier Ruelle

De son titre original "Hogar", le premier long métrage de fiction de Maura Delpero présente un refuge religieux pour jeune fille mère à Buenos Aires, dans lequel le film se déroule en huis clos. Le titre français anglais du film, "Maternal" (distribué par Memento Films), fait allusion aux émotions complexes qui émanent à travers les différents personnages : une sœur novice et deux jeunes filles mères, qui voit leurs combats étonnement résonner dans chacune de leurs expériences. Rencontre avec Maura Delpero pour ce film qui sort le 07 Octobre en France...


Maura Delpero : Le huis-clos était l’un des concepts principaux du film lors de la création. J’aime bien les huis-clos, je pense qu’ils sont très intéressants. Il y a cette accumulation des tensions et, le foyer est un lieu comme ça. Tout au début mon idée était de faire un film sur les mères adolescentes et quand j’ai commencé mes recherches, j’ai travaillé directement dans un foyer. Ça fait partie de mon processus de création j’aime me plonger dans mon sujet. Lorsque je suis arrivée dans ce Hogar religieux, que j’ai vu cette relation avec les nones et les jeunes filles. C’est à ce moment précis que le concept du film m’a paru très clair.

Je suis aussi convaincue que cette relation est particulière car c’est justement un lieu fermé, une situation radicale avec des portes closes. On ne sort qu’une fois, avec sœur Paula, mais on ne sort pas vraiment. J’ai cherché à avoir la caméra simplement sur elle, et pas sur le monde, car on reste réellement dans son monde intérieur et dans sa décision de ne pas vraiment faire ce pas vers l’extérieur. Il y a aussi une progression, car au début du film on la voit dans une chambre, dans les couloirs, dans des pièces différentes. Puis quand elle tombe amoureuse de cette petite fille, elle commence à fréquenter les balcons. C’était très important pour moi de traduire ce huis clos par une caméra immobile : c’est une parenthèse dans la vie de ces filles et une décision radicale dans la vie de cette none.

J’ai voulu créer ce film comme une invitation pour le spectateur, de vivre dans cette maison pendant 1h30, et voir le monde à partir de ce microcosme. Ce qui est intéressant aussi c’est que dans ce même microcosme il y en d’autres. Mais surtout c’est intéressant de voir comment ces espaces changeaient le jour et la nuit, entre le public et le privée ou, quand sœur Paula commence à transgresser les règles de ce monde panoptique et très encadré.


Comment vos expériences dans des Hogars ont-elles impacté le film ?

Maura Delpero : J’ai travaillé dans trois Hogars, deux laïcs et un religieux. Au début je voulais un film sur le paradoxe de la maternité adolescente, le fait d’être en train de grandir et de voir son corps grandir sous d’autres formes. Quand j’ai aperçu une jeune sœur prendre dans ses bras un bébé, j’ai vu dans ses yeux une lumière qui n’était pas de l’amour chrétien. Cette connivence avec les sœurs m’a paru être un autre paradoxe encore plus intéressant, avec un court-circuit émotionnel incroyable. D’un autre côté, l’amitié entre Lu et Fati s’inspire aussi beaucoup d’une amitié que j’ai eu étant plus jeune. Maura Delpero : C’est à mon sens une amitié très archétypique de l’adolescence. C’est une amitié des opposés. On prend, avec cette personne en face de nous, ce qu’il nous manque, ce que l’on veut être. C’est une relation importante et qui pour moi créer beaucoup d’empathie car c’est universel.

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Quel était le message que vous vouliez faire passer à travers ce thème de la maternité ?

Maura Delpero : Mon but principal était surtout de m’interroger moi-même en tant que femme, sur la maternité. Et comme je pense que les femmes sont des êtres complexes, c’est une réponse tout aussi complexe. Le point commun entre la maternité adolescente et le fait de rentrer dans les ordres, est que ce sont toutes deux des situations extrêmes. Cela m’a permis de faire ressurgir des contradictions universelles que toutes femmes peut avoir lors d’une grossesse.

Dans notre société les femmes s’interrogent beaucoup sur la maternité, en relation à leurs envies, besoins, mais aussi à leurs carrières. C’est très proche de la lutte que peut avoir une sœur entre sa vocation et l’envie de devenir mère. C’est beaucoup moins radical bien sûr, mais ça joue beaucoup dans les décisions d’une femme : ses préoccupations et les choses qu’elles ont du mal à avouer. La société commence à accepter qu’une femme puisse ne pas vouloir être mère, mais ce n’est pas encore complétement accepté. J’aime aussi beaucoup quand le particulier devient universel. Il y a un proverbe argentin qui dit « peint ta maison tu seras universel. » On revient toujours à quelque chose de très humain. Même pour les sœurs, ce qui m’intéressait c’était vraiment la femme derrière le voile.


Comment s’est déroulé le casting ?

Maura Delpero : Le processus de casting a été un travail énorme. Ma première intuition était que le casting allait être long et compliqué, mais aussi fondamental. Je me suis donné beaucoup de temps pour le casting et j’y ai mis beaucoup d’énergie. Je pense que dans des films comme celui-ci, le casting peut être – comme la recherche – très créatif et révélateur sur le film lui-même.

La grande question était : allons-nous choisir des actrices ou des jeunes mères adolescentes ? C’est vrai que ce n’est pas un documentaire, mais une fiction, donc du point de vue de la performance, certaines scènes étaient difficiles même pour une actrice. Surtout que l’histoire est collective, c’est un groupe et non une narration spécifique à un personnage. Pendant le tournage j’ai dû gérer des adolescentes, des enfants, des bébés et des adultes en même, c’était un gros défi pour moi. Donc avec la directrice de casting on a fait le choix d’être très ouvertes au début. On a choisi trois groupes pour les adolescentes : des jeunes actrices, des mères adolescentes et des filles n’étaient pas actrice, ni mère, mais qui vivaient dans un milieu où elles étaient très proches de la maternité adolescentes. Nous avons vu beaucoup de jeunes femmes, mais le rôle de Fati je l’ai trouvé assez tôt. Elle n’était pas actrice, mais je pense qu’elle va le devenir.

Par contre le rôle de Lu ça a été plus difficile. On avait choisi trois jeunes actrices au départ, mais je ne dormais plus la nuit. Ayant travaillé dans des foyers très rapidement j’ai réalisé qu’il y avait un décalage avec la réalité. J’ai dit à la directrice de casting que je voulais retourner dans mon dernier foyer. Quand je suis arrivée, Agustina était dans l’encadrement de la porte. Elle s’est retournée sur moi et m’a regardé très mal. Physiquement c’était vraiment ce que j’avais en tête pour le rôle et son regard était très intéressant. Elle est venue à la réunion, une autre fille a dit quelque chose qui ne lui a pas plu et elle est parti en claquant la porte. Je savais que c’était elle.

Agustina est mère adolescente et fille de mère adolescente. Elle est née dans un foyer. Quand elle est sortie, elle est tombée enceinte et donc elle est rentrée dans ce même foyer. Mais là aussi c’était un défi. Je me suis demandé comment j’allais faire pour avoir cette personne sur le tournage à 8h du matin tous les jours. Je dois dire qu’elle a été très sérieuse au point de vu de la responsabilité. Ce qui a été difficile c’est de la diriger en tant qu’actrice. Nous avons eu l’aide avec elle, et avec les enfants aussi, d’une coach. Elle se bloquait surtout au niveau de son estime personnel, la question était pourquoi elle ? Elle pensait n’avoir aucune légitimité. J’ai passé tous le tournage à lui tenir la main, je lui dictais le dialogue souvent car avec des problèmes de drogues dans le passé, elle n’arrivait pas à retenir son texte. Mais d’un autre côté, la caméra capturait son expérience et son vécu sur son visage et c’était le plus important pour moi.

C’était exactement la même chose avec la petite fille. La règle d’or chez tous les directeurs de casting est : pas moins de six ans pour les enfants, sinon c’est trop compliqué à gérer. Je n’étais pas d’accord, car pour moi les enfants de 4 ans voient et lisent le monde d’une autre façon. Donc j’ai fait ce geste un peu masochiste avec cette petite fille, qui a influencé totalement le tournage. Nous étions tous ses esclaves (rires). J’avais besoin de cette vision de l’enfance et de son comportement, car il fallait créer une empathie totale avec sœur Paula et comprendre qu’elle ne peut pas résister en face de ce petit être abandonné, sans protection.

Du coté des sœurs ça a été beaucoup plus facile. Nous avons pris des actrices parce que je pensais que c’était un choix organique. J’ai choisi quatre actrices, mais bien sûr le problème était de faire en sorte que le film ait la même musique. J’ai vraiment demandé aux actrices d’aller vers les filles, car elles avaient les outils pour les aider. Donc on a travaillé sur les performances que je voulais proche de la réalité. Je me suis aussi rendu compte que le rôle de Sœur Paula était un rôle très difficile, car il faut croire en une jeune vocation, sans que ce soit une vocation par consolation d’une jeune femme avec des problèmes ou autres. Elle devait apparaitre vraiment comme une fille bien dans ses baskets, intelligentes et croyable en tant que sœur mais aussi en tant que femme. Lidia a une certaine distance avec la caméra et c’est ce que je voulais. C’est ce qui se rapproche le plus du mystère de la foi et de cette vocation.

J’ai vu beaucoup de films avec des sœurs très stéréotypés. C’est vraiment ce que je voulais éviter. C’est comme si elles étaient toutes pareilles. Mais non, ce sont des personnes. Chacune à sa personnalité, chacune à son histoire, ses expériences propres et sa raison pour suivre cette voie unique. J’ai toujours eu cette curiosité, ça m’a toujours attiré. Je suis curieuse des choses que je ne peux pas comprendre. C’est même un peu frustrant quand il y a ce petit acte de foi à faire, de dire je n’ai pas eu la vocation donc je ne peux pas comprendre totalement. Mais c’est fascinant comme toute autre expérience radicale.

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