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On sourit pour la photo : Rencontre avec l’équipe du film

Par Flavie Kazmierczak


Une forme de nostalgie porte le premier long-métrage de François Uzan, “On sourit pour la photo”. Celle d’un père de famille, qui, complètement obsédé par les albums photos, trie ses souvenirs sur un tableau Excel. Pour sauver son mariage, il invite sa famille à refaire “Grèce 98”, leurs meilleures vacances. Rencontre avec le réalisateur, Pascale Arbillot et Jacques Gamblin.

François, on vous connaissait scénariste. C’est la première fois que vous êtes à la réalisation d‘un film. Est-ce que vous y avez mis des choses personnelles, voire autobiographiques?

François Uzan :
Il y en a mais c’est vrai que le but n'était pas de faire quelque chose d’impudique. Je crois que c'est Claude Chabrol qui disait que les artistes, les réalisateurs, mettent leurs tripes sur la table. Mais quand c'est vraiment bien fait, on ne voit pas les tripes et on ne voit pas la table. L'idée était, avec ce film, de mettre un peu mes tripes sur la table, mais d'une façon à ce que tout le monde se reconnaisse là dedans. Et je pense que quand on va voir ce film, on se remémore tous le sable sous les pieds quand on rentre de la plage, les engueulades avec sa sœur à l'arrière de la voiture, les dîners sur le port... C'est ce que je voulais infuser. Donc oui, il y a des éléments biographiques. Mais le cœur du film, cette séparation, cette rupture et cette idée saugrenue de refaire le même voyage 25 ans après pour reconquérir sa femme, dieu merci, mon père ne l'a pas fait.

La passion de Thierry est de classer toutes ses photos. Est ce que vous vous partagez un peu cette obsession du souvenir ?

Pascale Arbillot :
Pas du tout. Je prends des photos parce que je fantasme un jour de tout mettre sur une clé USB et de faire faire des albums. Mais je ne l'ai jamais fait de ma vie. Peut-être qu'un jour je vais le regretter. Et en même temps, le père de mon fils, lui, prend des photos tout le temps et les développe en argentique. Donc dans la famille, il y a déjà quelqu'un qui le fait. On m'a d'ailleurs volé un ordinateur avec trois ans de photos de mon fils. Et ça, ça a été très dur. Donc je pense que c'est important de le faire, on est toujours heureux en famille de se remémorer des souvenirs grâce aux photos.

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Jacques Gamblin et Pascale Arbillot - Copyright Céline Nieszawer

Jacques Gamblin : Je suis comme Pascale. Je trouve que c'est très important de le faire mais c'est bien si quelqu'un d'autre s’en occupe. J’ai la chance que ma mère et mon beau-frère aient fait beaucoup d’albums. Après évidemment, les choses bougent avec les albums numériques. Les photos en papier ont le mérite d’être assez conviviales. Je pense que c’est plus difficile de passer une soirée à les regarder sur un ordinateur. Ce n’est pas la même chose. Comme c’est moins rare, on en prend plus et après on y prête moins attention.

François Uzan :
Pour moi, c’est totalement différent. Je suis complètement obsédé. Les classements excels, je les ai faits. Je me souviens d’un voyage avec mon père, où j’avais une petite caméra. Je filmais tout. Et puis la veille du départ, la carte mémoire était pleine donc j’ai voulu la changer. Mais je l’ai perdue. Et là, j’ai fait une petite crise. Je dois le reconnaître, j’avais l’impression d’avoir perdu mon père, au-delà de la carte. Je me suis dit mais s' il n'y a pas de traces numériques de ce voyage, comment est-ce que je vais m'en souvenir? Et puis j’ai eu un déclic après une conversation avec ma sœur qui me disait de profiter au lieu de penser à une carte mémoire que je n’aurais sûrement pas regardée. En fait, je pense que c'était un besoin de contrôle. Or, c'est l'inverse exact de ce qui se passe dans la tête. Les souvenirs ne sont pas ordonnés, pas rangés de façon chronologique mais sous forme d'importance. Classer, c’est une façon de ne pas vivre les choses. Donc j'essaye de faire des photos mentales de moments, de ce que je suis en train de vivre. D'où peut être cette philosophie dans le film: ‘Le meilleur souvenir, c'est le prochain.”

Les personnages de Thierry et Claire pourraient être antipathiques. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’ils sont très attachants.

François Uzan :
C'est la première chose dont on a parlé. Jacques m'a dit : "ça ne va pas être facile de le rendre sympathique parce que c'est un sacré casse-couilles". Et Pascale m'a dit: "si, pendant une heure et demie, elle ne veut pas être là, je ne joue pas ce rôle". Donc on a ajusté. Ils ont fait sans cesse un travail de funambule parce c'est vrai que les deux parents portent le film. Dès que l'un devient chiant, l'autre prend le relais. Il y a cet équilibre entre eux.

Pascale Arbillot :
Je me suis battue en me disant qu'il fallait que j'y crois, que j'accepte que cette femme parte quand même. Je voulais trouver la vraie motivation de cette mère. Et c'est passé par le fait de parler des enfants, de se dire que c'est peut-être la dernière fois qu'ils se verront tous ensemble. Et puis, il fallait de temps en temps qu'elle soit heureuse. Pas forcément vis-à-vis de son mari, mais qu'elle ne fasse pas la gueule tout le temps. Je m'appuyais beaucoup sur les enfants, Agnès Hurstel et Pablo Pauly. Je les regardais vivre. Et pareil, je regardais Jacques jouer. C'est un acteur que j'admire. J'étais toujours à un endroit extérieur et en même temps en profonde empathie pour le sujet.

Pourquoi le choix de la Grèce? Est ce que c'est une destination qui vous tient à cœur?

François Uzan :
La première version du scénario était en Italie car c'est là-bas que je partais le plus souvent en vacances. Donc je voulais tourner dans un pays méditerranéen pour faire un film dans les tons bleu et orange. La Grèce cochait toutes les cases: il y a les ruines, le soleil, la mer... Et dans les 25 dernières années, les grecs ont traversé des épreuves difficiles. Donc, l'Acropole est toujours là. Mais le pays et les gens ont beaucoup changé. Ça ne se verra peut-être pas tellement à l'écran, mais ça dit aussi quelque chose sur cette famille. L'arrière-plan est le même mais les personnages ont grandi, ne sont plus les mêmes.

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Agnès Hurstel, Jacques Gamblin, Pascale Arbillot et Pablo Pauly - Copyright Céline Nieszawer

Vous avez tourné en pleine pandémie. Racontez-nous votre expérience sur place.

Pascale Arbillot :
C'est fou ce qu'on a vécu et on s'en est rendu compte après. On était dans une période où on se demandait : “Mais est-ce qu’on reviendra un jour à la vie qu'on a eue avant la pandémie?” C’était comme des vacances qu’on aurait plus jamais, comme une allégorie du sujet contourné. Je l’ai vraiment vécu comme un luxe. Parce qu’il n’y avait pas beaucoup de contaminations en Grèce. Donc on était protégés de la réalité. Tout le monde n'a pas eu la chance d'aller tourner des films là-bas, donc on savait qu'on avait de la chance et qu'il fallait en profiter.

François Uzan :
J’ai fait toute la préparation du film par téléphone et visioconférences, sans savoir si nous allions pouvoir partir. Et être assurés. Puis le CNC a créé un fonds spécial qui nous a permis de tourner. On a profité de la fenêtre un peu magique entre la première et la deuxième vague. On a commencé à tourner le 12 juillet, pour cinq semaines en Grèce et deux semaines à Paris. Et la dernière scène, devait se tourner à Orly dans le hall d'embarquement. La deuxième vague a été annoncée la veille donc ça a un peu chamboulé notre plan de tournage. J'ai monté tout le film masqué. Donc pouvoir faire le film en Grèce a participé à ce sentiment d'être extrêmement privilégié en sortie de confinement.

Dans les dernières minutes du film, on entend une merveilleuse reprise de Ben Mazué. Comment avez-vous été amenée à travailler avec cet artiste?

François Uzan:
Je suis fan du gars. J’aime beaucoup ses chansons. Particulièrement “10 ans de nous”, qui avait une sensibilité nostalgique très proche de celle du film. Donc je l'ai contacté par le biais du superviseur musical qui s'occupe de choisir le compositeur. Il n'avait jamais fait de musique de film mais après avoir lu le scénario il était partant. Et puis, il y a à ce jour un peu magique où je suis en salle de montage et où j'écoute un morceau inédit de Ben. Dans le scénario est marqué: “là commence une version mélancolique de “I Will Survive”. Je ne lui avait pas demandé mais il a fait un morceau qui s'appelle “Je vais survivre”. J'ai pleuré quand je l'ai écouté car ce morceau est sublime. Avec Guillaume Poncelet, il a aussi fait tout un habillage très nostalgique. Je suis très heureux parce que la bande originale du film va sortir autour du 11 mai avec le concours de UGC Distribution.


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