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Rencontre avec Claude Lelouch

Par Jérémy Joly

A l'occasion de la sortie de son 50ème long-métrage intitulé « L'Amour c'est mieux que la vie », Le Quotidien du Cinéma a rencontré Claude Lelouch, accompagné de ses acteurs, Sandrine Bonnaire et Gérard Darmon. Annoncé comme étant son dernier film, puis finalement comme le premier d'une trilogie, « L'Amour c'est mieux que la vie » revient sur des thèmes chers au cinéma de Claude Lelouch : l'amour, l'amitié et l'argent. Ces trois mots commençant par la lettre A sont pour lui les principales occupations de l'homme.

Lors des premières annonces de votre 50ème film par la presse, les articles annonçaient un tournage sur un paquebot. Or Gérard, le personnage principal, voit ses envies de voyage tomber à l'eau à cause de la pandémie que nous traversons. Comment avez-vous réagi lorsque la Covid-19 est apparue et a perturbé ce que vous souhaitiez tourner ?

Claude Lelouch : J'ai pris l'habitude depuis ma naissance de m'adapter aux situations les plus folles. Pour se changer les idées, Gérard partait en croisière en Méditerranée et y rencontrait Sandrine. Finalement, nous avons eu un cas de Covid dans l'équipe, ce qui fait que nous n'avons pas pu avoir les autorisations pour monter sur le bateau. On s'est retrouvé avec cette catastrophe. J'ai donc eu l'idée de rester à Paris, qui est une des plus belles villes du Monde. Il y a la Seine, qui est un fleuve magnifique où l'on pouvait mettre un bateau. Pour en finir, je me suis amusé à tourner à Paris et plus particulièrement à Montmartre, un quartier que je connais bien. Nous avons rebondi plutôt que d'abandonner le projet.

L'affiche le proclame fièrement, c'est votre 50ème film, ce qui est un marqueur important dans une carrière. Comment avez-vous abordé ce nouveau film ?

Claude Lelouch : Quand on fait ce métier, chaque film on le réalise comme si c'était le premier ou le dernier. Le premier parce qu'il y a l'enthousiasme. On soulève une armée, il faut réussir plein de miracles pour que le film existe Donc à chaque nouveau tournage, j'y suis allé en me disant que j'allais faire mon plus beau long-métrage. Mais je le fais aussi en me disant que peut-être c'est le dernier parce que, surtout à l'âge que j'ai, on peut me dire « Stop » à tout moment. Donc j'ai réalisé ce 50ème film comme un premier et un dernier long-métrage. Puis plus on fait de films plus on prend de risques mais on n'a plus peur de ce que les autres vont dire. Je réalise pour moi, je voulais vraiment faire un film que j'avais envie d'aller voir au cinéma. J'ai fait 50 films, 50 fois je suis retourné à l'école, on apprend tellement de choses à chaque fois. Et j'ai eu droit à plein de miracles puisque je suis encore là aujourd'hui. Je souhaite à tous mes camarades metteurs en scène d'en faire 50.

Gérard Darmon, c'est votre cinquième collaboration avec Claude Lelouch. Quant à vous, Sandrine Bonnaire, c'est la deuxième fois que vous tournez pour lui. Pourquoi avez-vous cette fidélité au cinéma de Lelouch ?

Gérard Darmon : C'est difficile de résister aux propositions de Claude Lelouch. Parfois cela peut être un petit rôle. Mais je me suis rendu compte à un moment donné que les spectateurs me remarquaient plus qu'un grand rôle dans un autre film. Puis il y a une fidélité partagée qui au fil du temps se transforme en amitié. C'est compliqué de lui dire non. Vous savez, quand j'ai démarré mon métier, j'enviais terriblement les acteurs déjà confirmés que je croisais. Quand je leur demandais « Tiens, qu'est-ce que tu fais ? », ils me répondaient « Je tourne dans le prochain Lelouch ». Il y avait quelque chose comme une réussite totale.

Sandrine Bonnaire : Comme le dit si bien Gérard, on ne peut pas refuser un rôle proposé par lui. Je l'aime pour plusieurs raisons. Premièrement humainement, ce qui est quand même un facteur important. Mais aussi parce que dans sa manière de travailler, il n'y a aucune hiérarchie. Puis c'est quelqu'un qui vous amène dans ce qu'il y a de plus sincère de vous-même. Dans ma carrière, j'ai joué dans de nombreux films et il peut y avoir une certaine lassitude ou même une trop grande certitude de soi. C'est le danger de tous les acteurs. Je trouve que Claude, comme le faisait Pialat d'ailleurs, fait en sorte de décrasser l'acteur. Il l'enlève de son confort et on est surpris par nous-mêmes. Plus j'avance dans le métier, plus c'est ce qui m'intéresse.

De votre côté, Claude Lelouch, qu'est-ce qui détermine votre choix des comédiens ?

Claude Lelouch : C'est cruel lorsque nous faisons un casting. Soit on sait que l'on va tourner avec telle personne et on fait du sur-mesure. Ou alors on fait le choix de la personne lorsque le scénario est terminé. Moi, je n'ai pas la science infuse, je suis superstitieux et je fais confiance au hasard qui a plus de talent que moi. Je ne remercierai jamais assez toutes les personnes qui m'ont dit « Non » pour trouver les acteurs qui m'ont dit « Oui ». Lorsque l'on débute un film, les producteurs et distributeurs vous proposent tout de suite les acteurs « bankables », ceux qui remplissent les salles. Souvent, ils sont tellement pris qu'ils vous disent « Non ». A partir de ce moment-là, il faut avoir encore plus d'imagination. Choisir un acteur, c'est comme régler une voiture de course. Quand je pense à Sandrine ou à Gérard, je sais que je vais pouvoir pousser la voiture. Je ne suis pas un réalisateur qui dirige les comédiens, je suis comme un coach sportif qui a besoin d'athlètes de haut niveau comme Sandrine et Gérard. Moi, je suis là pour les faire battre des records, c'est ce qui va les amuser.

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Gérard Darmon et Sandrine Bonnaire dans le film "L'Amour c'est mieux que la vie" - Copyright Metropolitan FilmExport
Pourquoi avoir choisi plus particulièrement Sandrine Bonnaire et Gérard Darmon pour former ce couple dans votre film ?

Claude Lelouch : Je connais bien Sandrine et Gérard, j'ai déjà tourné avec eux, je savais que je pouvais battre des records. C'est très dur de créer un couple à l'écran, il faut que ça marche. J'avais envie d'un couple qui a déjà déroulé du câble en amour. Ce qui m'intéressait, c'est de montrer que même lorsqu'on est gavé d'amour, il n'y a rien de mieux que l'amour. Je voulais une femme professionnelle de l'amour qu'il serait difficile d'épater. Et en face, j'avais besoin d'un super dragueur. Je voulais montrer qu'en amour, on peut battre des records à tous les âges. Je n'aurais pas pu raconter cette histoire avec des acteurs qui ont la trentaine. Je devais choisir des acteurs qui connaissent le sujet et qui ne croient plus en l'amour. Et c'est au moment où l'on n'y croit plus que c'est le plus fantastique. Quand on est amoureux, on retombe en enfance. Et j'ai vu Sandrine et Gérard rajeunir devant la caméra. La scène des « Je t'aime » est un de mes plus grands pieds de metteur en scène. J'avais deux acteurs qui n'avaient pas peur d'être ridicules. Ils sont bouleversants. Et pourtant j'en ai filmé des « Je t'aime » dans ma carrière, car c'est la phrase la plus difficile à dire.

Il y a un choix d'acteur que je trouve assez étonnant, c'est celui de Kev Adams. C'est votre première collaboration avec lui, comment ça s'est passé ?

Claude Lelouch : Je l'ai croisé un jour et j'ai vu dans ses yeux qu'il avait envie de tourner avec moi, ce qui est très important. Nous avons déjeuné ensemble et j'ai su tout de suite qu'il serait formidable en boxeur. Il m'a dit qu'il boxait, donc on a gagné du temps. Tout de suite, j'ai vu une part de naïveté dont je me suis servi. La scène où Gérard annonce à Kev qu'il ne va pas bien, il me fallait deux grosses pointures pour ne pas tomber dans le pathos. C'est une scène compliquée à réussir, car à un frémissement près, on bascule de l'autre côté. Pour choisir un acteur, je me laisse porter par mes envies.

Nous pouvons y voir des extraits de quelques uns de vos précédents films, est-ce que c'est quelque chose qui est apparu dès le début ou c'est venu petit à petit par la suite ?

Claude Lelouch : Je me suis aperçu que je n'avais en réalité réalisé qu'un seul film dans ma carrière. J'ai le sentiment que tous mes personnages appartiennent à la même famille. Je me suis dit que j'allais leur trouver des pères et des mères. Et donc Sandrine Bonnaire s'est imposée comme étant la fille de Lino Ventura. C'était une évidence pour moi, tout comme Gérard Darmon est le fils de Robert Hossein. Dans les suites, vous allez avoir de grosses surprises. Cette trilogie va montrer à quel point les personnages sont rattachés à mes précédents films.

Sandrine Bonnaire : Et je suis très fière d'être la fille de Lino Ventura à l'écran !

Gérard Darmon : Personnellement, je fais encore plus confiance au destin. Je pense que les rôles vont à ceux qui doivent les jouer. Parfois, on choisit quelqu'un, le projet se fait autour de lui. Puis quelques jours avant le tournage, il y a un accident. C'est la panique chez les producteurs. Il y a un nom qui surgit et c'est là que le metteur en scène y est pour quelque chose, il adoube l'acteur. Il se peut que ce soit le rôle de sa vie et sa carrière change de dimension. Il y a eu beaucoup d'accidents de ce genre dans l'Histoire du cinéma.

Claude Lelouch : En plus, en France, nous avons de très bons acteurs. Je trouve que nous sommes gâtés et je n'ai aucune envie d'aller les chercher en Amérique.

Claude Lelouch, est-ce que vous avez écrit le rôle de Gérard Darmon en vous inspirant de votre propre vie ?

Claude Lelouch : C'était voulu mais ce personnage nous ressemble à tous les deux. Je suis aussi un peu dans celui de Sandrine. Quand on fait de la mise en scène, on rentre dans un personnage. C'est vrai que je suis rentré plus facilement dans celui de Gérard que dans celui Sandrine. La différence entre les hommes et les femmes, c'est la femme. Nous sommes des enfants à côté, pas fiables, on ne peut pas compter sur nous. Je crois beaucoup au recyclage de la vie. Pour moi, les premières vies sont celles d'hommes. Et l'étape ultime est celle de la femme. Et dans le film, le personnage de Gérard se comporte comme un enfant tandis que Sandrine est une femme. C'est ce qui fait la force de cette histoire. J'avais cette idée en tête et j'ai la chance de tourner le film de façon chronologique. Donc chaque scène me permettait d'inventer celle d'après et chaque soir je modifiais le scénario en fonction des émotions ressenties dans la journée. Comme dans la vie, chaque jour prépare celle d'après. Et j'aime bien tourner avec des acteurs qui n'ont pas peur d'accepter les changements. Je suis très content de ce couple car j'y crois, et c'est très important de croire ce que l'on voit à l'écran.

Est-ce qu'il est plus facile de financer un film aujourd'hui qu'à vos débuts ? Ou cela reste un exercice compliqué et délicat ?

Claude Lelouch : Cela fait 60 ans que je fais ce métier, j'ai réalisé 50 films et je les ai tous montés d'une façon différente. C'est un miracle à chaque fois. J'ai la chance d'être producteur de mes films donc j'ai pris un risque à chaque fois. Mais c'est bon de prendre des risques, si je n'avais pas ce danger, ça n'aurait aucun intérêt de réussir. Après, il est vrai que c'est de plus en plus difficile de trouver de l'argent mais pour le moment, on tient le coup !

Sandrine Bonnaire : Claude Lelouch est un homme libre, c'est ce qui me plaît aussi chez lui, c'est un réalisateur de toutes les audaces. Il n'y en a pas tant que ça dans le cinéma...

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