25 octobre 2020
En Une Interviews

Rencontre avec Dominique Raimbourg et Pascal Delmotte

Par Jérémy Joly

À l'occasion des 50 ans de la disparition de l'acteur et chanteur Bourvil, le Festival CineComedies lui a rendu hommage, avec la projection des films "Le Corniaud" (1965) de Gérard Oury et "La Traversée de Paris" (1956) de Claude Autant-Lara. Une exposition s'est tenue au Palais Rihour, où l'on pouvait replonger dans sa carrière à travers des photos, des affiches ou encore des objets ayant appartenu à Bourvil. Le Quotidien du Cinéma a rencontré Pascal Delmotte, commissaire de l'exposition et Dominique Raimbourg, fils de Bourvil.

Monsieur Delmotte, comment est née votre passion pour Bourvil ?


Pascal Delmotte : Comme toute passion, on tombe un jour dedans, sans trop savoir pourquoi. Dans mon cas, c'est à la lecture d'une biographie consacrée à André Bourvil. Ma belle-mère est décédée de la même maladie que lui et elle avait acheté cette biographie pour voir comment il avait vécu ses derniers jours. Un jour, chez mon beau-père, j'ai pris ce livre et je n'ai pas décroché.

Comment avez-vous commencé votre collection ?

Pascal Delmotte : La semaine après avoir découvert cette biographie, se déroulait un salon de la bande-dessinée à Charleroi, où il y avait un marchand d'affiches de cinéma. Il y avait trois affiches de films avec Bourvil, ça a commencé comme ça, en 1986. Ensuite, cette biographie m'a fait découvrir une autre facette du comédien et de l'interprète de chansons, que je connaissais comme tout le monde avec "Le Corniaud" et "La Grande Vadrouille", des films que j'appréciais énormément. J'ai voulu en savoir plus, j'ai commencé à rencontrer des personnes ayant tourné avec lui et à collectionner ses films pour mieux le découvrir. Ensuite, c'est tout un enchaînement d'heureux hasards et de rencontres, tout d'abord avec Vincent Taloche, du duo comique puis avec Dominique. Une amitié est née, une confiance s'est installée. J'ai fait une première exposition en Belgique. Elle a plu à Dominique qui en a parlé à son oncle, maire du village de Bourville, en Seine-Maritime, où j'ai monté une grande exposition en 1996. La confiance de Dominique envers moi m'a permis de gérer les archives.

Par la suite, vous avez également écrit deux livres sur Bourvil...

Pascal Delmotte : Oui, édités chez Flammarion. Avec la collaboration du journaliste Gilles Verlant, j'ai écrit "Bourvil – Ça va ils sont contents" puis plus récemment "Bourvil le ciné d'André – La filmographie complète". Nous voulions écrire des livres qui étaient différents de ce qui avait été fait auparavant, avec l'accord de Philippe et de Dominique, les fils de Bourvil. Nous avons intégré plus de 400 photos, donc ces livres sont riches par leur iconographie. Tout a été analysé par Dominique, nous étions sûrs avec Annie Boucher, qui a co-écrit avec moi, de ne pas avoir fait d'erreurs.

Dans votre exposition au Palais Rihour, quel objet avez-vous absolument voulu mettre en valeur ?

Pascal Delmotte : Ce qui est surtout mis en avant, c'est la coupe Volpi, que Bourvil a reçu à la Mostra de Venise pour son interprétation dans "La Traversée de Paris". C'est un tournant dans sa carrière, les réalisateurs vont commencer à lui proposer des rôles plus sérieux, même si Bourvil continue de jouer dans des comédies. Cette coupe Volpi est pour moi l'élément déclencheur de sa carrière après 1956.


Monsieur Raimbourg, à quel moment de votre vie avez-vous compris que votre père était célèbre ?

Dominique Raimbourg : Je l'ai compris extrêmement tôt. Lorsque j'allais tout petit avec lui, dans la rue, il était reconnu par les gens qui lui demandaient des autographes. J'ai donc compris que ça n'arrivait pas à tout le monde. Je savais que c'était quelque chose de spécial. Personne ne demandait des autographes aux autres membres de ma famille. Après, je le voyais dans des films à la télévision, j'ai bien compris que cela sortait de l'ordinaire. Tout petit, j'allais le voir sur scène. Il a joué 1300 fois une opérette qui se nommait "La Route fleurie" de 1951 à 1956, je suis allé le voir à de nombreuses reprises le dimanche. J'ai bien vu que ce n'était pas le sort de tous les pères que d'être sur scène, éclairé par les projecteurs. Il racontait des histoires et son texte avait l'air de beaucoup amuser le public. Après, mesurer l'étendue de cette célébrité, pour le petit enfant que j'étais, c'est autre chose. Pour moi, c'était un théâtre comme les autres, je ne me rendais pas compte qu'il y avait autant de monde dans le public. Cela aurait pu être une troupe d'amateurs. À l'époque, j'aurais été aussi content et épaté que je ne l'étais.

Est-ce qu'il vous est arrivé d'assister à des tournages ?

Dominique Raimbourg : En réalité, assez peu. J'allais à l'école et cela se passait beaucoup durant les périodes scolaires. J'ai assisté un peu au tournage du film "Le Corniaud" en Italie, durant la scène qui se déroule dans le garage où mon père veut faire réparer la Cadillac dont il a abîmé le parc-chocs. J'étais aussi présent lors d'une scène du film "Le Cerveau", qui se passait au Trocadéro, parce que je n'étais pas loin et que je devais retrouver mon père pour partir avec lui. Mais j'assistais assez peu aux tournages.

Louis de Funès a permis à son fils, Olivier, de jouer à ses côtés dans quelques films et aussi au théâtre. Est-ce que votre père vous a déjà proposé de jouer avec lui ?

Dominique Raimbourg : Non, il ne me l'a pas proposé. Il m'a toujours dit « Ne fais pas ce métier, parce que c'est terriblement difficile. Il y a énormément d'appelés et très peu d'élus. Si tu commences à faire du théâtre, même en amateur, tu vas attraper ce que j'appelle, le feu sacré. C'est une passion qui va te dévorer. Si ça ne marche pas, c'est désespérant. Donc il y a très peu de chance que ça marche et que tu réussisses à peu près ce que j'ai réussi à faire. Ne tente pas ta chance, tu risques de gaspiller ta vie dans un désespoir qui ne te quittera jamais ».

Et cela ne vous a jamais attiré ?

Dominique Raimbourg : Non... Enfin, j'avais bien compris son message, les chances de réussir correctement étaient infimes.

Pascal Delmotte : Tu as juste participé à une chanson... (rires)

Dominique Raimbourg : Oui, j'ai participé à une chanson, parce que j'étais là. Je donnais la réplique, mais c'est purement anecdotique.

Bourvil avec ses deux fils, Philippe et Dominique

Quels sont vos films préférés à tous les deux ?

Pascal Delmotte : Personnellement, j'ai une tendresse particulière pour "Fortunat", avec ce poivrot du village qui tombe amoureux de la grande bourgeoise, jouée par Michèle Morgan. Il y a une tendresse qui émane de ce film. Dans les comédies de Gérard Oury, j'aime beaucoup "Le Corniaud", je trouve que c'est un film extrêmement réussi, avec des paysages à couper le souffle. Il faut le voir sur grand écran, comme dans le cadre de ce festival. Dans ces conditions, on redécouvre vraiment le film, le rire est très présent et la bonne humeur transparaît. Personnellement, je préfère "Le Corniaud" à "La Grande Vadrouille". Si je devais faire un top 3, j'ajoute "Le Cercle rouge", c'est une autre facette du personnage, c'est un film extraordinaire avec un jeu en sobriété. C'est un film excellent, forcément, c'est réalisé par Jean-Pierre Melville.

Dominique Raimbourg : J'aime beaucoup "La Grande Vadrouille" pour les mêmes raisons que ce que vient de dire Pascal, c'est-à-dire le trio Gérard Oury - Louis de Funès – André Bourvil qui fonctionne magnifiquement. Le film est encore actuel, cette façon de tourner, de filmer les paysages, ça n'a pas vieilli, c'est formidable. La mécanique comique est très au point, avec un souci du détail, c'est véritablement du travail d’orfèvrerie. C'est par exemple le souci qu'il y a à mettre des moteurs sous les chaises des deux hommes interrogés à la Kommandantur. Ou encore le fait de mettre dans la bouche de l'officier allemand cette réplique : "De moi, vous osez vous fouter ?", il le dit non seulement avec l'accent allemand mais, en plus, la phrase est construite avec une syntaxe qui ressemble à de l'allemand, c'est prodigieux.

Ensuite, j'aime beaucoup "Un drôle de paroissien", parce qu'André Bourvil vient réenchanter le monde extrêmement noir de Jean-Pierre Mocky. Cet homme qui vole dans les troncs des églises le fait parce qu'il a été touché par la grâce. Cette scène où il entend le message de Dieu quand il dit "Mais Seigneur, pourquoi vous m'avez fait paresseux, je ne peux pas travailler et là, je ne peux plus vivre", avec les pièces qui tombent dans le tronc. C'est une espèce d'illumination, il se dit : "Seigneur, j'ai compris". Il est transfiguré par la joie, comme un croyant par la foi. Il va s'en tenir à ce rôle-là. Il va rester honnête dans sa malhonnêteté, c'est-à-dire qu'il ne prendra que la moitié des sommes dans les troncs des églises pour leur permettre de survivre. Il estime que c'est Dieu qui lui a dit de voler le reste pour pouvoir vivre tel qu'il est, c'est-à-dire paresseux. C'est d'une poésie infinie et cela vient enchanter l'univers de Mocky qui est grinçant, avec ces personnages tout aussi désagréables les uns que les autres. Au milieu, il y a ce voleur transfiguré par la grâce, je trouve cela formidable.

Pour les 50 ans de la disparition de Bourvil, Lille lui rend hommage à travers une exposition et la projection de deux longs-métrages durant le festival CineComedies, mais j'étais étonné de constater un certain silence de la part de la télévision qui n'a pas rediffusé des films ou bien des documentaires ce 23 septembre...

Dominique Raimbourg : Il y a quand même eu des reportages dans tous les journaux télévisés. La commémoration a bien eu lieu, mais dans une période assez douloureuse, lors du confinement. Beaucoup de films ont été diffusés : "Le Corniaud", "La Grande Vadrouille", "Le Capitan" et d'autres. Non, l'hommage a eu lieu.

Cinquante ans après sa disparition, que voudriez-vous que les jeunes générations retiennent de Bourvil ?

Dominique Raimbourg : Je voudrais qu'ils retiennent ce message humaniste, qui émane de "La Grande Vadrouille" ou du "Corniaud". Les deux personnages montrent que lorsque l'on se comporte avec humanité, avec respect des autres, alors à ce moment-là, tous les hommes et toutes les femmes sont égaux entre eux. J'observe d'ailleurs que c'est le même message qui est à l’œuvre dans "Bienvenue chez les ch'tis" de Dany Boon, le seul film qui a dépassé "La Grande Vadrouille" en terme d'entrées au box-office français et il dit la même chose. L'homme qui a du mal à trouver la vie amoureuse qui est joué par Dany Boon, vit dans une région présentée comme étant épouvantablement désagréable. À la fin du film, il va trouver l'amour qu'il recherche avec la femme dont il est épris depuis des années et la région qu'il habite devient un lieu qu'il est impossible de quitter. Il y a un renversement qui s'opère, où les disgraciés récupèrent la maîtrise de leur vie et un luxe qu'ils n'espéraient pas.

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