24 octobre 2020
Interviews

Mario Barroso : Rencontre pour L’Ordre Moral

Par Alexa Bouhelier Ruelle


"L’Ordre Moral" (distribué par Alfama Films le 30 Septembre dernier) est le nouveau film de Mario Barroso, produit par Paulo Branco, et écrit par Carlos Saboga. Il nous transporte au milieu de la grippe espagnole, dans le Portugal du début du XXème siècle. Maria Adelaïde Coelho da Cunha, interprétée à la perfection par Maria de Medeiros, est une femme libre qui se bat contre les hommes moralisateurs de sa vie.

Après plus de 7 décennies au service du 7ème art, Mario Barroso, est considéré comme l’un des plus grands directeurs de la photographie Portugais, ayant travaillé aux cotés de réalisateurs légendaires comme Manoel de Oliveira, Joao César Monteira, Raoul Ruiz, José Fonseca e Costa ou encore Jean-Claude Biette, parmi tant d’autres. "L’Ordre Moral" est son troisième film en tant que réalisateur, le dernier remontant à 2008. Le Quotidien du Cinéma a eu l’opportunité de rencontrer Mario Barroso, lors d’une après-midi pluvieuse à Paris pour la promotion de son dernier film.


Comment ce scénario est-il arrivé entre vos mains ?

Mario Barroso : J’avais un oncle colonel, qui était très lié au régime de Salazar, ce qui était très rare dans ma famille car ils étaient tous très anti-salazariste. Mais cet oncle colonel était sous-directeur du journal qui appartenait à cette femme. Je me souviens que c’était un homme très drôle qui écrivait des petites pièces de théâtre, des pièces de cabaret. J’avais une dizaine d’années et il racontait toujours l’histoire de cette femme qui avait fui avec un chauffeur. Mais à l’époque ça ne m’intéressait pas du tout, j’ai fait abstraction de cette histoire. Très peu de monde la connaissait en réalité. Jusqu’en 2014, ou Paolo Bronco m’a demandé d’écrire un synopsis car je ne faisais pas grand-chose, «pour exister, pour ne pas disparaitre, » il disait. Je me suis posé la question de quelle histoire il m’intéresserait de voir, moi, personnellement au cinéma. Je me suis alors souvenu de cette histoire. Mais je ne me souvenais de pas grand-chose (rires).

J’ai inventé beaucoup de choses en me basant sur mes quelques souvenirs. Paolo a ensuite envoyé ce synopsis de 5/6 pages au CNC portugais et ils ont accepté de faire une aide au scénario. Un scénario que je n’avais pas à l’époque. Entre-temps, je suis tombé malade, pendant plus de 7 mois je ne pouvais pas sortir. Donc je suis revenu sur cette idée. Il y avait un scénario à écrire alors je me suis lancé. J’ai écrit un scénario de 140 pages, monté de toute pièce. Le fil conducteur était toujours tiré du réel, mais sinon le reste n’était que pure fiction. Une fois le scénario terminé, Paolo voulait l’envoyer au concours, mais je m’y suis opposé ce n’était pas filmable.

Quand on écrit un scénario, ce n’est pas forcément un bon scénario (rires). La seule solution était de prendre un scénariste. Carlos Saboga, qui est un très grand scénariste, m’a rejoint et a arraché des pages entière pour rendre l’histoire un peu plus crédible. Le scénario revisité par Carlos a gagné le concours du CNC. Mais le problème était que le scénario demeurait très difficile à filmer. Alors nous l’avons mis à la poubelle et Carlos s’est mis à écrire un tout nouveau scénario, c’est le film d’aujourd’hui.


Comment avez-vous choisi de réaliser ce film très engagé aussi bien socialement, que politiquement ?

Mario Barroso : Je n’ai jamais fait un film idéologiquement marqué, mais politiquement marqué oui bien sûr. Je crois que tout ce que j’ai fait est politiquement marqué. Je ne peux pas séparer mon travail de directeur photo et maintenant de metteur en scène, de cet engagement politique. Objectivement, j’ai commencé à faire des films quand ma survie matériel était déjà un petit peu assurée. Le film est politique mais, à mon avis, il n’est pas idéologique. Carlos et moi étions d’accord sur ce point, nous ne voulions pas faire de Marie Adelaïde une espèce de féministe avant l’heure. Car je pense qu’elle ne l’était pas. Elle ne l’était pas par sa lutte. Car en tant que femme elle a contribué à dénoncer une certaine abjection vis-à-vis des femmes. Et après quand j’ai réalisé le film, il n’y avait pas encore le mouvement #MeToo, tout ce que je ne voulais pas c’était que l’on puisse dire que j’avais profité du climat actuel pour faire un film féministe. Je ne pense pas que le film soit un film féministe, mais j’accepte et je revendique l’idée que c’est un film politique.


Quels étaient les challenges de cette double casquette de réalisateur et directeur de la photo ?

Mario Barroso : Le côté technique je n’y ai pas trop pensé honnêtement. Parce que je trouve que c’est très facile d’être directeur photo de son propre film. Si j’avais eu un autre réalisateur avec moi, j’aurais dû obéir à son regard. Ici c’était moi-même et quand je demandais aux électriciens ou machinistes de préparer le décor, je savais déjà comment j’allais utiliser ces outils. Et j’ai eu la chance inouïe, vraiment à la dernière minute, de pouvoir filmer dans cette sublime demeure.

Je rêvais de tourner dans cette maison, mais ça nous avait été refusé car dans certaines pièces le sol c’était effondré. A la dernière minute nous avons eu l’autorisation de filmer ; avec quelques compromis bien sûr, je ne pouvais pas mettre de travelling ou d’autres choses lourdes sur le sol. J’ai répondu que je n’avais aucune intention de le faire. Tous les mouvements du film sont faits avec un steadycam et mon brillant cadreur.

A l’époque où j’ai commencé, le directeur photo était un peu maitre de l’image car il n’y avait pas de moniteur. Les réalisateurs nous faisaient confiance. L’image était un peu plus difficile, mais maintenant c’est une image facile. D’une part, car la sensibilité des caméras est étonnement élevée, et d’autre part car c’est aussi le bon gout qui compte. Techniquement les choses réussissent à se faire plutôt facilement.


Est-ce que le casting de Maria de Medeiros était une évidence ?

Mario Barroso : Oui ! C’était tellement évident pour moi et pour Carlos que, quand il a réécrit le film nous nous sommes accordés sur le fait que Maria devait jouer Marie Adelaïde. C’est un peu ça qui l’a décidé de continuer à écrire le film aussi (rires). Alors que nous ne savions pas si elle était disponible ou si elle accepterait même de jouer pour nous. Depuis le début, je cherchais dans ma tête qui pourrait jouer ce rôle. Je ne voulais pas d’une femme très belle de 35/40 ans que nous allions vieillir, qui tombe éperdument amoureuse d’un jeune chauffeur, lui aussi très beau.

On ne voulait pas tomber dans le cliché d’une histoire d’amour. Maria avait donc l’âge, une photogénie qui m’a toujours fasciné, c’est une beauté rare. C’est une femme différente de ce qu’on voit au cinéma aujourd’hui. Et bien sûr, c’est une grande comédienne, non seulement de cinéma, mais aussi de théâtre et je voulais absolument du théâtre dans le film. En plus de tous cela, elle est réalisatrice elle-même. Les gens parfois n’aiment pas les doubles-casquettes, mais moi, j’adore. Car une femme qui a fait de la mise en scène, allait comprendre aussi les problèmes que j’allais avoir derrière la caméra. Elle a été merveilleuse de ce point de vue.

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