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Robert Guédiguian : « Le cinéma peut jouer le rôle de ciment de certains mouvements sociaux »

Par Flavie Kazmierczak


Pour son 24e film, Robert Guédiguian quitte son Marseille natal en direction du Mali. Il raconte l’histoire d’une jeunesse malienne qui se bat pour faire exister le socialisme après l’indépendance du pays. « Twist à Bamako » est un film très romanesque qui mêle révolution et danse.

Vos films ont toujours une dimension politique. Dans celui-ci, vous quittez la France pour faire le récit de jeunes engagés politiquement au Mali. Comment vous est venue l’idée du film ?

Robert Guédiguian : Le film vient d’abord des photos de Malick Sidibé (exposition « Mali Twist », à la Fondation Cartier, à l’automne 2017). Voilà l’origine du film : ce sont ces photos magnifiques de ces jeunes gens très beaux qui dansent tous ensemble, qui font la fête, qui dansent le twist sur une seule patte. Je savais que ça se passait dans les années 60 et j’ai commencé à creuser cette question, à faire le lien avec le moment des indépendances. Il m’est revenu en mémoire tout ce qui s’est passé là-bas avec Lumumba, avec Nkrumah au Ghana. Et tous ces mouvements indépendantistes africains qui voulaient bâtir une Afrique nouvelle, sans frontière.

Et surtout ils voulaient construire un État socialiste. Non seulement ils voulaient les richesses qu’ils avaient conquises à l’empire colonial, mais ils voulaient se les arracher de manière collective. Et pas instaurer forcément un endroit capitaliste de développement. Donc cette expérience me semblait tout à fait éclairante du point de vue de cette époque et de l’histoire de l’Afrique, mais encore de notre point de vue aujourd’hui.

Je continue de croire que la question d’une alternative au capitalisme, c’est-à-dire où le monde serait plus partagé et où il y aurait moins d’inégalités est encore à l’ordre du jour. Je ne peux pas voir le monde sans me poser cette question-là. Et du coup, la poser à travers un moment historique comme celui-là très fort est très cinématographique puisque je reviens sur la danse. J’ai imaginé que ces jeunes gens que je vois en costard blancs mettaient le treillis militaire dans la journée et qu’ils partaient partout dans le pays pour essayer de convaincre les populations de travailler à l’échelle collective, d’appliquer la réforme agraire.

J’ajoute à ça mon point de vue théorique, historique sur ces questions. Mais après plus simplement, la première fois que j’ai vu Stéphane Bak, qui joue Samba, je lui ai dit « Samba c’est moi à ton âge ». J’étais exactement comme ça. Donc j’étais un idéaliste, j’étais un intellectuel, je travaillais les textes, je prêchais toute la journée sur des places publiques à Marseille et je dansais tous les soirs. Comme il le dit lui-même, le twist et le socialisme, ce n’est pas incompatible. La fête et la révolution, ce n’est pas incompatible. Au contraire, je pense qu’il n’y a de fêtes que révolutionnaires. Après évidemment, je montre petit à petit pourquoi ça n’a pas fonctionné, mais montrer les moments d’exaltations me semblait être d’une grande salubrité publique aujourd’hui.

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Stéphane Bak et Alicia Da Luz Gomes - Copyright AGAT_Films

Le choix de ne pas tourner au Mali était-il évident ?

Robert Guédiguian : Oui, avant même d’écrire le scénario c’était évident. On a bien sûr l’information, on sait qu’il y a des attentats sans arrêt. Et puis un tournage, c’est une cible évidente. Pendant 8 semaines, au même endroit, dans le même hôtel, il y a vingt Français. L’équipe n’est pas mobile, cela dure des mois. On voulait tourner au Burkina Faso, car il y a des zones proches très physiquement du Mali. Et ça commençait aussi à déjanter là-bas. On a laissé tomber et on est allé au Sénégal qui est le seul endroit en Afrique de l’Est à peu près épargné par les attentats.

Vous filmez un moment de révolution qui a failli. Mais en 2012, le personnage de Lara continue à croire que « le ciel s’éclaircira ». Est-ce important pour vous de finir sur une note d’espoir même si la situation ne s’est pas améliorée ?

Robert Guédiguian : Oui, surtout sur sa rébellion à elle. Ce que j’aime beaucoup dans ce petit texte de la fin, c’est qu’elle lui dit qu’il avait raison. C’est de la politique de fiction, de l’histoire à fiction. Si le processus de socialisation du Mali avait continué, on peut penser que l’État du Mali serait bien meilleur que ce qu’il est aujourd’hui. On peut argumenter, c’est un débat, mais je voulais montrer que Lara avait gardé quelque chose de la rébellion. Donc quand elle se met à danser et qu’elle enlève son voile, elle emmerde les djihadistes. Et il fallait dire aussi dans cet épilogue que l’âme est là aussi. On ne sait pas, mais on se demande tous comment aurait été l’Afrique si elle n’avait jamais été colonisée. Pas que par les Français, par tout l’Occident. Ce sont des hypothèses que j’avais envie de donner à la fin du film. C’est mon côté très politique.

« Le film a une double utilité : soit il peut faire changer d’avis quelqu’un, soit le conforter dans ses idées. »

En quoi le cinéma, la fiction est un bon support pour parler de messages politiques ?

Robert Guédiguian : C’est un support immense. Si on arrive à avoir suffisamment de public et qu’on ne fait pas de concessions sur le contenu. Moi je dis ce que je veux, quitte à déplaire. Une partie du public peut ne pas être en accord avec moi, que ça ne les intéresse pas. Mais je suis content d’avoir l’audience que j’ai. Je touche du bois dans la crise, mais pour l’instant les films marchent très bien. Même si beaucoup de gens les voient par ce qu’ils sont d’accord avec moi sur le fond, ça compte aussi beaucoup.

Le film a une double utilité : soit il peut faire changer d’avis quelqu’un, soit le conforter dans ses idées. C’est assez rare de faire changer d’avis, mais ça peut arriver qu’on soit bouleversé par un film. L’autre moyen d’agir qui est tout aussi important, me semble-t-il, c’est de souder les gens qui sont déjà d’accord. Quand on est d’accord, on a besoin de drapeaux, d’hymnes, de chansons, de films. Donc d’objets qui nous réunissent. Le cinéma peut jouer le rôle de ciment de certains mouvements sociaux. Et c’est aussi important que de convaincre quelqu’un.

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