12 décembre 2019
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Seules les bêtes : interview de Dominik Moll

Par Amandine Letourmy

Avec "Seules les bêtes", film choral entremêlant la vie de cinq personnages, le réalisateur Dominik Moll signe un polar rural aux accents mystiques. Retraçant la disparition d’une femme et les implications de chacun, le réalisateur plante sa caméra entre le Causse enneigé et un Abidjan solaire. Rencontre.


Comment vous est venue l’idée d’adapter le roman éponyme de Colin Niel ?

C’est une amie qui me l’a ramené du festival Quais du Polar à Lyon. Elle me connaît bien et m’a dit que ça pouvait correspondre à mon univers. Je l’ai lu et l’ai beaucoup aimé. Évidemment en le lisant je pensais déjà à l’adaptation, ce qui n’est pas évident puisque dans le roman tous les récits sont à la première personne donc avec beaucoup de monologues intérieurs. Ce n’était pas évident d’imaginer comment transposer tout ça. Mais les personnages me plaisaient beaucoup, comme la confrontation entre la Lozère et Abidjan et la structure que je trouvais très singulière, par points de vue successifs où petit à petit l’histoire se complète.


Comment se passe l’écriture à deux mains avec Gilles Marchand ?

Je travaille aussi sur les scénarios de ses films. En général on sait qui va être le réalisateur parce que c’est celui qui apporte un début d’histoire. On échange beaucoup, on fait des hypothèses qu’on essaie de développer. Très vite on se lance dans l’écriture de séquences dialoguées. Ça se construit de manière organique et anarchique parfois. On ne se dit pas « il nous faut d’abord un synopsis, ensuite un traitement »…


Le film fait figure de puzzle avec cette succession de cinq points de vue différents. Quels étaient selon vous les pièges à éviter pour garder une continuité sans perdre votre spectateur ?

Dans le roman il y avait déjà cette structure-là, ce côté ludique où le lecteur se pose beaucoup de questions et rassemble les éléments. Ce qu’il fallait, c’était correctement relancer l’histoire à chaque changement de point de vue, que le spectateur reste intéressé par le nouveau personnage. Le fait par exemple qu’on en découvre de nouveaux au chapitre trois ou qu’on revienne en arrière chronologiquement créée aussi des surprises qui relancent l’attention du spectateur.

"C’est vrai que ce sont des personnages qui vivent dans [...] une certaine misère affective. Mais ils ne se résignent pas à ça"


La thématique de la solitude, de la désillusion amoureuse, de la difficulté de communiquer avec autrui... N’est-ce pas un constat assez pessimiste de la relation à l’autre et de la société en général ?

Je ne le vois pas tout à fait comme ça. C’est vrai que ce sont des personnages qui vivent dans un isolement relatif, une certaine misère affective. Mais ils ne se résignent pas à ça. Ce qui me plaît dans ces personnages c’est qu’ils sont tous en quête du bonheur et de l’amour. Oui, ça implique parfois une absence de réciprocité. C’est cette envie d’y croire qui me plaît, et que je ne ressens pas comme négative.
Concernant vos comédiens, avez-vous déjà une idée de qui incarnera vos personnages au moment de l’écriture ou vous attendez d’avoir un scénario fini ?

On se pose des questions très tôt. Pour ce film j’ai pensé rapidement à Denis Ménochet, aussi parce que je venais de voir "Jusqu’à la garde" que j’avais beaucoup aimé. Après, la plupart des choix se sont quand même faits après l’écriture, comme pour le personnage de Marion. Le plus long a été le personnage de Joseph. A l’écriture avec Gilles on s’est dit qu’il fallait trouver un moyen de le différencier de Michel parce que tous les deux sont éleveurs, cherchent l’amour et on avait imaginé un Joseph plus âgé, d’environ 60 ans. On avait commencé le casting dans cette direction mais ça ne collait pas. On est revenus à un casting plus jeune et c’est à ce moment-là qu’on a rencontré Damien Bonnard. A Abidjan c’était encore une autre paire de manches parce qu’il y a très peu de comédiens professionnels.


Le film porte une dimension mystique. Est-ce qu’elle était présente dans le roman, ou est-ce que vous l’avez-vous-même injectée dans le film ?

Cette dimension était déjà présente, à travers le personnage de Papa Sanou. Quand j’ai lu le roman je ne connaissais pas du tout Abidjan, le milieu des brouteurs et tout ça me paraissait un peu folklorique. C’était important pour moi de vérifier sur place si ça correspondait à une réalité, et c’est le cas. En parlant avec des brouteurs, des cyber arnaqueurs sur place, ils me disaient tous qu’ils allaient voir le féticheur pour qu’il envoûte leurs clients. Cette dimension va même plus loin dans le livre, mais ça aurait quand même trop dévié le film vers quelque chose de fantastique. Je trouvais ça mieux qu’on réalise que le féticheur se sucre au passage, que tout le monde se sert. La phrase qui revient dans le film « le hasard est plus fort que toi » est une phrase que j’aime beaucoup et c’est vrai que le hasard a une certaine importance dans le film, mais pas uniquement.


Vous avez conservé le titre du livre, assez mystérieux, pourquoi ?

Au tout début de l’écriture du scénario, les productrices avaient justement peur qu’il soit un peu trop mystérieux et que le public pense que c’était un documentaire. Mais ce que j’aime beaucoup, c’est qu’il est comme le début d’une phrase auquel il manque un bout. Je trouvais que ça correspondait assez bien au film, à savoir une vision assez fragmentaire des choses.

 

Sortie le 4 décembre 2019

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