29 novembre 2020
Interviews

The Great Green Wall : Le rêve africain de Inna Modja

par Sarah Ugolini


Avec "The Great Green Wall", son voyage musico-écologique engagé le long de la Grande muraille verte, la chanteuse et activiste nous raconte dans un documentaire le Sahel et les obstacles écologiques, économiques et sociaux auquel il est confronté. Un road-trip plein d'espoir sur un enjeu africain et mondial.

Montrer que "l'Homme peut faire la différence". C'est l'objectif du film documentaire "The Great Green Wall", incarné par la chanteuse et activiste Inna Modja. Un road-trip musico-écologique à travers le Sahel visant à faire découvrir le projet de La Grande Muraille Verte. Cette initiative réunissant 21 pays africains a débuté en 2007 et a pour but de planter des arbres sur 8.000 kilomètres, du Sénégal à Djibouti, en passant par le Mali, le Niger ou le Nigeria. Un projet écologique et social ambitieux qui vise à lutter contre la désertification en Afrique due aux changements climatiques, mais également à éviter les conflits croissants et les migrations massives.

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À travers ce documentaire, qui sortira en salles le 22 juin prochain, Inna Modja a souhaité mettre en lumière ce mouvement afin de redonner de l'espoir à la jeunesse africaine. "Pendant très longtemps, le rêve africain, ils le trouvaient en dehors du continent africain", estime la chanteuse. "Pour beaucoup de jeunes, moi y compris, l'idée c'était de partir de l'Afrique pour pouvoir se réaliser et beaucoup mettent leur vie en péril", confie-t-elle. Participer à ce film, c'était surtout pour l'artiste malienne une manière de "donner des opportunités aux jeunes, parce que la moitié du Sahel a moins de 20 ans". "Je me suis dit : 'Ça, ça peut être une facette du rêve africain'".
Quand la crise au Mali a commencé, je ne pouvais pas détourner les yeux
Engagée pour le climat depuis une dizaine d'années, la chanteuse n'a pas pu refuser ce projet de film sur lequel elle est maintenant engagée depuis quatre ans déjà. Elle a en effet suivi dans l'aventure le producteur brésilien Fernando Meirelles (réalisateur de "La Cité de Dieu" en 2002 et des "Deux Papes" pour Netflix en 2019) et le documentariste Jared P. Scott. Depuis que le Mali est devenu une zone de conflits, Inna Modja s'est sentie la responsabilité d'agir pour son pays et pour l'Afrique en général. "Quand la crise au Mali a commencé, en 2011, 2012, j'étais en pleine tournée et je pouvais pas détourner les yeux, insiste l'artiste. Je ne pouvais pas ne pas en parler parce que toute ma famille habite là-bas et j'y suis trois quarts du temps. Je suis Malienne (…) donc pour moi, au travers de ma musique, c'était important d'en parler, mais de donner aussi de l'espoir".

En effet, la musique est la toile de fonds de ce documentaire original. Plus qu'une bande-son, Inna Modja a écrit la musique du film et souhaité collaborer avec un artiste dans chaque pays traversé. C'est notamment le cas de Didier Awadi, rappeur sénégalais qui a été un des premiers à introduire une langue africaine dans ce courant musical, Songhoy Blues, groupe malien, Waje, chanteuse nigériane, ou Betty G, artiste éthiopienne.

"C'est très difficile de dissocier l'Afrique de la musique, donc pour moi c'était un bon moyen de ramener les gens à quelque chose de plus léger, mais en même temps quelque chose qui existe", confie la chanteuse. "Les femmes qui plantent dans les communautés, plantent en chantant. Elles le faisaient pas juste parce que j'étais là, c'est leur rituel", insiste-t-elle. "En tant que musicienne, c'est super de pouvoir utiliser la musique parce qu'on peut partager les messages les plus difficiles aux plus agréables. À travers la musique, les gens le recevront d'une autre façon".
Je ne suis pas une scientifique, mais j'avais envie de pouvoir partager des histoires
Cela donne un film alternant entre des sublimes plans de paysages, des rencontres avec les acteurs du projet, des témoignages forts de personnes frappées par le terrorisme, de migrants, mais aussi des scènes de concert ou de studio. Une note festive et fédératrice dans ce film documentaire parfois dur dans les réalités qu'il expose et les obstacles qu'il dénonce. Inna Modja assure avoir voulu "mélanger ce voyage, qui n'est pas un documentaire scientifique sur l'écologie". "Je suis pas une scientifique, mais j'avais envie d'être juste un regard et pouvoir partager des histoires", confie-t-elle humblement. Des histoires de vie et des destins pour raconter l'Afrique d'aujourd'hui le long de la Grande muraille verte.

En effet, le film n'occulte pas les drames qui se jouent dans le Sahel. Dans le documentaire, Inna Modja rencontre notamment une jeune fille kidnappée par Boko Haram et mariée de force à trois reprises et un adolescent forcé à devenir un de leurs enfants combattants. On serait tenté de croire que l'écologie est bien trop loin de leurs préoccupations compte tenu des tragédies qu'ils vivent. Pourtant, "l'environnement est en grande partie responsable de leur situation". "Les conflits sont favorisés dans des zones vulnérables, se désole l'artiste. Le lac Tchad s'est réduit de 90% en 50 ans alors qu'il sert à quatre pays : le Cameroun, le Tchad, le Niger et le Nigéria. Dans ces zones-là, 80% des gens vivent d'une forme d'agriculture et de pêche, et ne peuvent plus survivre. Du coup, les groupes terroristes et les rébellions armés s'infiltrent et font la loi." Pour Inna Modja, "ces deux jeunes sont des victimes de zones dévastées par le changement climatique".
En tant que fille du Sahel, je vous demande de me rejoindre
À travers le cinéma et la musique, l'objectif est de sensibiliser et de mobiliser à l'échelle internationale sur ce projet afin de pouvoir achever ce qui pourrait devenir la plus grande structure vivante de la planète. "En tant qu'ambassadrice des Nations unies, je veux me battre pour que le maximum de personnes, africaines ou pas, soient au courant de ce projet et s'investissent d'une façon ou d'une autre parce qu'à la fin, ça bénéficie au monde entier", assure Inna Modja. "En tant que fille du Sahel, je vous demande de me rejoindre", lance-t-elle dans un discours aux Nations unies dans le documentaire. Un message fort et universel pour la militante écologiste, qui assure que "c'est en protégeant l'eau et la nature que l'on permet aux régions les plus pauvres de prospérer".

Aujourd'hui, la Grande muraille verte n'est construite qu'à 15%. Pour la chanteuse, "on doit au minimum atteindre les 80%" dans les dix prochaines années. Elle reste optimiste et croit en une mobilisation africaine et universelle dans ce projet qui n'est pas si utopique pour l'activiste. "Ce rêve africain il est possible, il existe, il est là", assure-t-elle. "C'est pas tellement sorcier, on a réussi à créer des fusées, on a réussi à aller dans l'espace. Qu'est-ce qui peut faire qu'on ne soit pas capable de planter des arbres ?"
Le continent africain n'est pas maudit
"The Great Green Wall" s'achève d'ailleurs sur l'exemple éthiopien qui, après des famines meurtrières dans les années 1980, est parvenu à végétaliser son territoire en mobilisant sa population. Un Éden verdoyant qui symbolise le pouvoir du peuple contre une nature aride inhospitalière. "J'ai voyagé sur deux ans. En 2017, j'ai commencé à partir dans le Sahel et on aurait pu faire cinq films différents avec tout ce qu'on a tourné, mais c'était important qu'il y ait ce juste équilibre entre les challenges, mais aussi l'espoir et tout ce qui était positif, ça permettait d'être plus juste par rapport à ce que l'Afrique est".

Inna Modja s'est lancée dans ce projet avec pour inspiration Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso et grand héros de la jeunesse africaine. Avec ce film, elle a souhaité insuffler une vague d'espoir pour que les Africains "s'autorisent à croire en leurs rêves" et prennent en main leur destin. "Aujourd'hui, je pense que c'est important de savoir qu'on peut se réaliser en Afrique. On peut se développer. Le continent africain n'est pas maudit", martèle la chanteuse. Comme le disait Thomas Sankara, avec la Grande muraille verte, Inna Modja souhaite que nous "osions réinventer l'avenir".

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