20 novembre 2019
Interviews

Un monde plus grand : Rencontre avec un électron libre

INTERVIEW DE FABIENNE BERTHAUD ET CÉCILE DE FRANCE

Par Amandine Letourmy

(Propos recueillis à Lille en Octobre 2019)

Pour raconter l’histoire de Corine, une journaliste qui se découvre chamane lors d’un reportage en Mongolie, la réalisatrice Fabienne Berthaud a nourri sa fiction d’un travail quasi documentaire. Rencontre avec la réalisatrice et son actrice principale Cécile de France.

Après le désert du Nevada avec son film "Sky", Fabienne Berthaud s’est envolée pour les plaines et les forêts d’Asie, en Mongolie. Dans "Un monde plus grand", voyage initiatique vibrant et sensoriel, la réalisatrice instille le doute là où traditions orientales et croyances occidentales s’opposent. 

Votre film est l’adaptation du livre de Corinne Sombrun, Mon initiation chez les chamanes. Comment s’est imposée l’idée d’un long-métrage ?

Fabienne Berthaud : C’était une évidence. Quand je l’ai lu, ça résonnait en moi. Ça parlait de reconnexion à la nature et c’est un de mes sujets de prédilection. Là, j’avais une chance folle parce que j’avais de la matière. Ça m’a permis d’écrire une première version de scénario, de faire une pause, de partir sur ses traces en Mongolie, et de rencontrer la tribu des Tsataans, les éleveurs de rennes qu’elle avait rencontrés. J’ai suivi ses traces, partout. Elle a été consultante au scénario, et j’avais besoin de me nourrir de son expérience, vu que ce n’était pas la mienne.


Cécile de France, comment on se prépare pour un tel personnage ?

Cécile de France : On se laisse guider par sa réalisatrice. Et Corinne était là aussi pour m’initier à la transe. Là-bas, c’était exceptionnel. Une expérience que je n’aurais pas pu vivre en dehors d’un tournage. On a été accueillis chez eux non pas comme des touristes mais vraiment comme des gens qui allaient parler d’eux avec beaucoup de respect.

“Nous, on est complètement déconnectés de ces traditions. Pendant trois ans j’ai passé mon temps à me demander : c’est possible ? C’est faux ? C’est vrai ?”
Fabienne Berthaud


A quel point avez-vous été fidèle au livre ?

Les libertés que je me suis permises c’était pour mieux raconter la différence entre l’Orient et l’Occident. Par exemple elle n’a pas de sœur dans sa vie. Mais cette sœur me permettait de faire le contrepoids de la difficulté qu’on a à parler de ça en Occident. Nous, on est complètement déconnectés de ces traditions. Pendant trois ans j’ai passé mon temps à me demander : c’est possible ? C’est faux ? C’est vrai ?


Comment les Tsaatans ont accepté qu’il y ait un tournage chez eux ?

Ça ne se fait pas tout de suite. D’abord on apprend à se connaître. C’est un peu un travail d’ethnologue de partager un peu tout ce qu’ils vivent. Mais on a appris à s’aimer. Parce qu’on ne peut pas tricher avec eux. Toutes nos valeurs, nos références, il n’y en a pas là-bas. Et seulement, après, leur demander : est-ce que vous voulez bien qu’on travaille ensemble pour raconter cette histoire ?


Vous avez également un regard très pragmatique sur leur situation, en témoigne la scène avec des touristes européens.

Vous savez, ils ont beaucoup d’humour et ils sont très lucides. Eux aussi ont besoin de gagner leur vie. Faire une cérémonie chamane en pleine journée c’est totalement impossible. Tant pis pour les touristes et tant mieux pour les Tsaatans (rires).

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Fabienne Berthaud, réalisatrice, sur le tournage d’Un monde plus grand. © JMH Distribution

Comment avez-vous abordé le processus de création pour les scènes de transe ?

J’ai assisté à des cérémonies chamanes qui durent quatre heures. Après il fallait reproduire tout ça. Mais en Mongolie on ne peut pas tricher sur les esprits et la culture chamanique. Il faut vraiment être dans le respect. Ce qui veut dire que le tambour est celui qui appartenait à Corine Sombrun, comme le costume qui a été fait exprès pour le rôle car rien ne peut s’échanger. Même la chamane qui interprétait le rôle devait demander l’autorisation.

Le thème central du film est la spiritualité. Étiez-vous déjà sensibles à cette thématique ?

Cécile d. F. : Non, je ne connaissais rien au chamanisme. En revanche j’ai toujours été très connectée à la nature. Je suis incapable de vivre en ville. Je pense que de manière générale j’ai une sensibilité naturelle à écouter les vibrations de la nature. De par mon métier, je ne suis pas quelqu’un qui va rejeter son animalité. Peut-être que c’est pour ça d’ailleurs que j’ai été amenée à faire ce film.

Fabienne B. : C’est ce qui m’a plu chez elle, son côté animal.

Comment avez-vous abordé le montage ?

Curieusement, plus je fais de films moins j’ai de rushs. Ça veut dire que je dois préciser davantage ce que je veux (rires). De mémoire on avait soixante heures de rush, à deux caméras. Ce n’est pas non plus énorme. Le montage ne me fait pas souffrir du tout. Couper une scène m’est égal. A un moment, c’est le film qui parle.

L’importance du son et de la musique est aussi essentiel dans le film...

J’ai beaucoup travaillé sur les sons organiques et sensoriels, en tous cas ceux qui touchent aux cérémonies chamanes, à la forêt. C’est des sons que je voulais magiques. Je ne voulais pas qu’on soit extérieur. Les cérémonies, je voulais qu’on les vive. J’ai essayé que le spectateur soit acteur de ces scènes-là. Après pour toutes les musiques j’ai fait appel à un jeune compositeur qui s’appelle Valentin Hadjadj qui a fait la musique de "Girl" [de Lukas Dhont, ndlr]. J’ai donné des morceaux de montage à différents compositeurs et je leur ai dit : voilà, vous êtes libres. Après j’ai ressenti celui qui faisait battre mon cœur.

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