13 décembre 2019
Festivals Interviews

Arras Film Festival 2019 : Rencontre avec Benjamin Parent et Benjamin Voisin

Interview de Benjamin Parent et Benjamin Voisin pour le film Un Vrai Bonhomme

Par Guillaume Méral


Pour votre serviteur et nombre de ses confrères, "Un vrai bonhomme" constitue l’une des plus belles découvertes de cette 20ème édition de l’Arras film festival. Nous avons rencontré les deux Benjamin (Parent et Voisin, respectivement réalisateur et acteur principal) pour une interview qui est vite devenue familière passé le cap des premières questions.


J’ai eu l’impression que l’on commence sur les bases d’un teen-movie, avec tout ce que le genre peut avoir d’euphorique malgré la gravité qui tapisse l’arrière-plan, pour partir sur quelque chose qui s’approche de "Quelques minutes après minuit". Comme si l’esprit du frère disparu devenait une manifestation de la schizophrénie du personnage principal.


BP : Dès le début, il s’agit d’une projection du personnage de Tom. Même s’il n’est pas schizophrène médicalement parlant, il a quelque chose de cet ordre-là. Et effectivement il a tellement besoin de son frère qu’il se l’imagine et vit avec lui. C’était l’idée de montrer comment cette relation, même si elle était imaginaire, pouvait évoluer. Parce que ce qui évolue, c’est juste lui. S'il change son frère imaginaire, son alter-ego va également changer. Avancer dans la vie, faire le deuil, ce n’est pas se séparer des gens, mais en tous cas moins penser à eux, d’intégrer le deuil dans le quotidien. Il y a cette idée.

Ce que je veux défendre, c’est que même si tu n’as pas de pouvoirs tu as de grandes responsabilités
Benjamin Parent


Benjamin (Voisin), il y a quelque chose que j’ai trouvé extraordinaire dans votre prestation, c’est qu’elle était extraordinairement flexible. D’un côté, vous êtes vraiment l’adolescent que tout le monde a rêvé d’être une fois dans sa vie…

BV : C’était complètement l’idée, oui.

BP : C’est une star quoi !


Et de l’autre, c’est aussi une figure écrasante pour son frère. Benjamin (Parent), comment avez-vous choisi votre comédien, et comment vous, Benjamin (Voisin), avez travaillé cette dimension-là dans votre jeu ?

BP : C’est vrai que je voulais quelqu’un de charismatique. L’adjectif qui définit le personnage à la base c’est « solaire ». Je voulais qu’il soit l’incarnation de ce que les adolescents rêvent d’être. Le mec beau, puissant, fort… C’est une image de l’homme qui est un peu passée, celle du héros. Aujourd’hui, les héros ne sont plus les héros grecs mais les sportifs. Et lui est un peu adulé par son père. Et je voulais qu'un comédien puisse nous dire que tout a l’air facile pour lui lorsqu’il sourit. Et en même temps, ce qui est bien chez Benjamin c’est qu’il a su montrer qu’il avait une grande souffrance. Léo est prisonnier de ce rôle qu’il n’avait pas choisi, et je voulais parler de ça. j'ai trouvé cette idée chez Benjamin. C’est-à-dire qu’il pouvait composer ça, et il l’a fait super bien.

BV : Le rôle était un peu loin de moi, car je n’étais pas vraiment la star au lycée. J’étais plus le rôle de Tom, l’introverti, même si j’avais beaucoup d’amis, de proches. Et j’en avais certains qui étaient comme ça, qui allaient devenir pro au football, qui pouvaient avoir toutes les filles, etc. Et on travaille pas mal sur le souvenir de ces mecs-là qui ne sont pas fondamentalement plus heureux que les outsiders, et qui ont le poids d’une responsabilité plus grande. Parce que : « De grands pouvoirs, impliquent une grande responsabilité ».

BP : Personnellement, je pense que même si tu n’as pas de pouvoirs tu as de grandes responsabilités ! Mais je suis auteur. Lui, c’est un acteur, il fait ce qu’on lui dit (rires). Mais je suis hyper content, parce qu’il est solaire et plein de vie comme le personnage, et c’était important. Parce que quand quelqu’un nous a quitté, on essaie de penser aux bons moments. Et les bons moments c'est quand les gens sont à côté de nous, pleins de vie. C’est ce que Benjamin a insufflé au personnage.


Je trouve sa prestation d’autant plus importante que le deuil n’est que la face émergée de l’iceberg concernant le personnage de Tom. Ce qui compte, c’est aussi son émancipation personnelle.

BP : Complètement. Et c’est là qu'on joue avec les injonctions de virilité, de masculinité. Finalement Léo est l’incarnation d’un modèle pour un petit frère, mais c’est également un type d’homme. Mais il existe d’autres masculinités, on peut devenir plusieurs types d’hommes. Et Tom doit devenir lui-même, c’est pour ça que le film est aussi un « coming of age ». Et effectivement, ça passe par une émancipation de se libérer du poids de cet « héroïsme ». Surtout que son frère n’était pas très heureux.

BV : Dans la scène de la voiture, qui était pour moi la scène la plus importante de Léo, quand son frère lui demande ce qu’il voudrait faire d’autre, il y a un énorme temps de réflexion, et pas grand-chose qui vient. Le père, on le sent lui a pas laissé d’autres choix que ça. Et ça ne rend pas très heureux.

BV : Je vais rentrer en psychologie pure mais pour rebondir là-dessus, j’aime bien dire que finalement Léo est le pénis de son père. Sa fierté, sa virilité, les rêves qu’il n’a pas eus. J’avais vu un documentaire sur des parents qui poussaient leurs enfants au maximum au niveau sportif, et les enfants n’en pouvaient plus. Sans que ce soit le sujet principal du film, je voulais montrer cette relation. Le personnage de Laurent Lucas investit son fils d’un pouvoir que lui n’a pas, et c’est un poids pour lui. Quand le personnage de Léo disparaît, on lui a coupé cet attribut.

Il y a une espèce de poids culturel sur les adolescents qui tends vers l’héroïsme
Benjamin Parent


C’est marrant que vous ayez mentionné Spiderman tout à l’heure, parce que le film parlait également de la remise en question de l’héroïsme. Tobey Maguire en découvrait le poids écrasant sur sa vie quotidienne…

BP : C’est marrant que tu cites ça. Je l’ai fait beaucoup trop discrètement je pense, mais il y a énormément de références aux comics-books. J’ai grandi avec ça. Le nom de famille des personnages de Tom et Léo est « Bannière », Banner en anglais, comme "Hulk".

BV : C’est fort ça !

BP : Il y avait cette idée, avec les codes couleurs du personnage de Léo, qui porte un bombers bordeaux. La même couleur que le short de Hulk, et il a un tee-shirt vert. Steeve, l’antagoniste, porte des vêtements avec du rouge, du blanc, du bleu, des étoiles et des aigles : c’est "Captain America". J’avais envie de montrer avec les codes vestimentaires du comic-book qu’il y a une espèce de poids culturel sur les adolescents qui tend vers l’héroïsme. Et ça les ronge.


Même si ce n’est pas ultra-visible, je pense que ça agit de manière subliminale. Pour le spectateur, ça dirige notamment son admiration vers le personnage de Léo.

BP : Bien sûr, parce qu’il donne l’impression que tout est facile pour lui. On en a tous connu des personnages comme ça au lycée ou au collège, où on se dit si j’étais ce mec là ça serait plus simple. Mais en fait on ne sait pas ce qui se passe en coulisses, la souffrance qu’il peut y avoir. Le souci de performance peut-être un poids. Et je pense qu’il est temps que les hommes se libèrent un peu de ça.


C’est clairement le thème du film...

BP : Et surtout je pense que c’est le moment. Cette masculinité toxique a des répercussions sur les hommes et sur les femmes. Si on veut réinventer les rapports entre les hommes et les femmes, il faut absolument détruire la « fabrique à connards », comme je l’appelle. Changer les hommes ça prend du temps. Mais ça commence.

Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver avec une forme et de dire tout le temps l’inverse
Benjamin Voisin


A l’inverse, la copine de Tom en a complètement pris acte. C’est une fille magnifique, mais qui ne correspond pas aux canons féminins. Elle est grande, sportive, athlétique, indépendante…

BP : Complètement. C’est Tasnim (Jamlaoui, ndrl) qui joue Clarisse. Tom est attiré par elle pour plusieurs raisons, mais elle a une force qui lui évoque son frère. Et je voulais montrer sans appuyer que les garçons ne sont pas obligés de n’avoir que des modèles masculins pour aller chercher des valeurs. Ce qui est évident pour plein de gens, mais ne va pas de soi pour beaucoup d’autres. Et j’aimais bien l’idée que Tasnim, tout en étant une très jolie femme, ait des formes, qu’elle soit réelle…


Comme une icône de comic-book finalement...

BP : Oui ! Son nom de famille est Danvers, et Danvers c’est "Captain Marvel". On le voit sur sa carte d’identité, mais il faut vraiment s’accrocher (rires).

BV : C’est sur sa carte d’identité ?

BP : Mais oui !

BV : Putain… !

BP : Ca c’est les trucs pour les bonus blu-ray !


Benjamin (Voisin) est-ce que c’est compliqué d’interpréter un personnage qui est à la fois l'incarnation d'un stéréotype, tout en conservant cette humanité qui doit être nécessairement présente dans chaque scène ?

BV : C’est génial à faire comme travail. J’ai différencié deux choses. Ce que je donne au public de facile, tout de suite. On a travaillé ça avec la façon de filmer, la costumière qui fait un blouson précis, la coiffeuse qui m’a fait une coupe précise… Tous ces éléments donnent au public les clés du stéréotype, et cette facilité-là.

J’essaie de montrer subtilement l’envers du décor. Dans les sourires, les regards, les larmes non coulées… Toutes ces choses-là. Ce qui m’intéresse, c’est d’arriver avec une forme et de dire tout le temps l’inverse. Le contraste est plus intéressant pour l’acteur. Un mec qui arrive et qui dit qu’il va tuer tout le monde c’est inintéressant, alors qu’un mec qui fait la même chose en restant calme c’est beaucoup plus flippant. C’est jouissif, c’est rare les rôles avec une telle évidence. Quand je l’ai lu, je me suis dit que j'allais le faire. Ça va me prendre du temps, mais je vais le faire, c’est sûr.


C’est faire exister les non-dits à travers ce qui est dit ouvertement.

BV : Exactement. A travers le silence, le non-dit, le regard d’un autre… En ça, les partenaires aident vachement. Le regard que Tom a sur moi, qui aide le public à m’embellir et à me justifier à certains moments.


Justement, comment avez-vous travaillé la relation entre les deux personnages principaux ? La réussite du film reposait beaucoup sur le duo…

BV : On s’est beaucoup vus avant le tournage. On a passé du temps ensemble, on a eu des cours, du coaching, des devoirs où Ben nous demandait de travailler sur des histoires qui nous étaient propres, qu’on inventait sans lui communiquer. Pour que ce soit purement personnel. Ensuite, entre « action » et « coupez » c’est le seul comédien à interagir avec moi. Tous les autres ne me voient pas. Il y a forcément un partage unique entre lui et moi tout le long du tournage.


Pour en revenir aux références comic-books, je trouve que ça rejaillit aussi dans le choix du casting. Il y a quelque chose d’iconique et d’immédiatement identifiable chez vos acteurs. Le mutisme de Laurent Lucas, la douceur d’Isabelle Carré, la force de Tasnim… C’était toujours une direction consciente ?

BP : Alors… Oui. Isabelle Carré, je la trouve lumineuse. Au début ses vêtements sont un peu ternes, se fondent dans le décor et au fur et à mesure du film elle resplendit de plus en plus. Elle reprend sa place dans son foyer, s’impose… Ma référence, c’était une déesse grecque. Pour Tasnim, je voulais qu’elle soit impériale, un peu fascinante, avec la façon de poser ses cheveux…


Comme une amazone...

BP : Oui, un truc d’amazone. Elle est forte, a une forme de grâce, un port de tête… Pour Steeve, je voulais qu’il soit comme un bloc qui ne bouge pas. Sami (Outalbali ndrl) et Mohamed qui sont ses deux acolytes. Sammy est un serpent, il bouge là comme ça… Victor (Mohamed Seddiki), qui s’appelle comme Docteur Doom dans "Les 4 Fantastiques". Mais, là, pareil. C’est invisible. J’aurais la main plus lourde la prochaine fois là-dessus !

BV : Je dois dire que je suis impressionné par Benjamin. Je l’étais déjà sur le court-métrage qu'il avait fait, mais là, du comédien qui a 35 jours de tournage ou celui qui en a 3, il arrive à trouver à chacun des personnalités très fortes. Et en même temps, je me disais devant le film que tous les gens que je vois à l’écran, j’ai l’impression de les avoir déjà vu quelque part. Il y a à la fois quelque chose d’unique et de très familier. Tous les personnages je les ai déjà vu au lycée. Ça joue avec le cliché, mais ce n’est jamais dedans.

BP : Pour Thomas Guy qui joue Tom, Thomas avait une sorte de fragilité , et je me suis adapté à qui il était en tant que comédien. J’ai adapté le personnage à lui. Il a une forme de discrétion, de timidité qui colle au personnage. Même sur le plateau, il était plus dans sa bulle, pour le travail mais aussi naturellement. Alors que les comédiens se sont mis en bande tout de suite et étaient tous copains. Et ça, ça a aidé le personnage, il a beaucoup donné de sa personne en termes de physicalité. Il a assuré.


C’est vraiment l’équilibre entre l’icône et la dimension humaine.

BP : Tout à fait.


Je voudrais revenir sur mon analogie avec "Quelques minutes après minuit" de Juan Antonio Bayona. J’y ai notamment pensé dans la scène où Tom « explose », et son frère court vers lui, devant la manifestation de sa colère…

BP : Ça y est j’ai vu ce film ! C’est avec Liam Neeson ?


Oui, il joue la créature ! Comment avez-vous construit la scène, pour moi le point de rupture du film ?

BP : L’idée c’est que Léo joue aussi une part d’ombre. Il lui dit fait ça, dit ça, te laisse pas faire… Je pense que c’est la part d’ombre qu’on a tous en nous, les hommes. Ces réflexes de réagir, de pas se faire marcher dessus… Et, là, quand Tom est mis sous une pression trop intense, il est submergé par la colère, et la perte de contrôle. La perte de contrôle est incarnée par Léo.


C’est le moment le plus Hulk du personnage en fait...

BP : Tout à fait !

BV : C’est tout moi. J’aime me battre ! (rires)

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