Interviews

Vincent Lacoste : Interview

Par Justine Briquet


Une certaine vision du masculin au cinéma...


Après "Deux Fils" de Félix Moati, Vincent Lacoste tourne à nouveau sous l'oeil bienveillant d'un ami. Cette fois, il s'agit de celui d'Antoine de Bary qui signe une première comédie douce-amère sur la masculinité d'aujourd'hui. Plus qu'un simple film générationnel, "Mes jours de gloire" (distribué par Bac Films) semble être un hommage tendre à tous ceux qui se sentent une âme de loser. Discussion croisée avec deux amis qui, comme leur film, sont à la fois sincères, touchants et profondément drôles. Sortie prévue le mercredi 26 février. 

Est-ce qu’en dressant le portrait d’un trentenaire qui ne veut pas grandir, vous avez voulu raconter ce que signifie être un homme aujourd’hui ?

Antoine de Bary : C’est toujours prétentieux de penser que notre vision concerne tout le monde. Mais j’espère qu’un maximum de personnes se retrouveront dans ce portrait et qu’on puisse y voir effectivement quelque chose d’actuel. Avec ce film, je voulais surtout interroger la notion de virilité, celle du masculin et les stéréotypes que ces concepts véhiculent. Ça va de pair avec le fait de choisir Christophe Lambert pour incarner le rôle du père d’Adrien, le personnage principal. Pour moi, cet acteur a longtemps représenté le mâle alpha au cinéma. Que ce soit dans Tarzan et Highlander, il incarnait un personnage masculin iconique pétri de clichés. Faire de Christophe Lambert un être dépressif et alcoolique, errant continuellement en peignoir dans son appartement, c’était une façon de briser symboliquement le reflet du mâle alpha. La question du film c’était : comment on se construit aujourd’hui, en tant qu’homme, hors de la masculinité toxique ? Ensuite, l’autre idée qui jalonne ce film c’est celle de l’injonction permanente à la réussite. En la matière, les réseaux sociaux font office d’accélérateur de particules, je trouve. C’est une pression qui me semble de plus en plus forte et de plus en plus stressante aussi. Cette espèce de rouleau compresseur de vie a tendance à m’effrayer.

"Aujourd’hui, on attend tous un peu son jour de gloire comme si ça devait absolument exister"
Antoine de Bary


C’est parce que la gloire est désormais une obligation pour réussir sa vie que le film s’intitule « Mes jours de gloire » ?
 Antoine de Bary : J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on attend tous un peu son jour de gloire comme si ça devait absolument exister. La gloire, de nos jours, ça passe par un certain nombre de likes sur Facebook vous voyez. Constamment, on est noté. Partout, tout le temps. On vit dans un monde dans lequel on attend constamment d’être validé. Comme si être validé nous faisait exister … C’est Blanche Gardin qui, à chaque fin de spectacle, précise qu’elle ne veut pas de note.  On note tout maintenant : les restaurants, les spectacles, les hôtels ... C'est flippant. 

Vincent Lacoste : C’est l’uberisation de la société …

Antoine de Bary : Du coup, je dirais que l’histoire de ce film c’est celle d’un mec qui a zéro partout.

Vincent Lacoste : Très bon résumé ! (rires)

Noée Abita et Vincent Lacoste |Copyright Bac Films


Vincent, est-ce que vous pensez avoir des points communs avec le personnage d’Adrien ?

Vincent Lacoste : Sa vie a tout de même très peu de rapport avec la mienne si ce n’est le fait qu’il a été enfant acteur peut-être … Et encore, j’ai commencé à quatorze ans donc j’étais plutôt adolescent. Pour autant, contrairement à lui, le cinéma ne m’a plus lâché depuis mes quatorze ans. Je dirais qu’Adrien était plus une sorte de projection pour moi au moment du tournage. Parfois, je me disais : « Tiens, si ma vie avait été différente, je serais peut-être comme lui à l’heure qu’il est ». En tout cas, sa vie était très angoissante pour moi. C’est sûrement le pire qui puisse arriver je crois : plus de travail, plus d’érection, plus de meuf, plus de communication avec sa famille et ses amis. Bref, un total repli sur soi. En réalité, mon personnage traverse une dépression. J’ai l’habitude de dire que c’est un passage à l’âge adulte qui commence par une chute. Ma principale différence avec le personnage, c’est que j’ai été mis dans un monde d’adultes très jeune, ce qui a stoppé net mon enfance. C’est-à-dire qu’à quatorze ans, j’ai fait un film grâce auquel je suis entré dans le monde du travail. Après, j’avais encore un pied au lycée, mais globalement j’ai eu une vie d’adulte à partir de quinze ans. Je suis partie de chez mes parents très jeune, j’ai été indépendant très jeune. La plus profonde différence que j’ai avec le personnage, c’est celle-là.

"Mon film est un hommage à ceux qui ne sont pas très bons, aux paresseux, à tous ceux qui vont à l’encontre du monde dans lequel on vit. J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour ceux qui restent sur le côté"
Antoine de Bary


Pourquoi cette figure de parfait inadapté vous tient-elle tant à coeur ?

Antoine de Bary : J’ai toujours beaucoup aimé les anti-héros au cinéma. D'ailleurs, ils peuplent  tout le cinéma italien des années 50-60. L’acteur italien Alberto Sordi, qui incarne toujours l'éternel looser flamboyant, me passionne. Dans « Il boom » de Vittorio de Sica, il est littéralement prêt à vendre un œil pour avoir de l’argent et contenter sa femme. C’est ce genre de truculences chez les anti-héros que j’adore. Les films que j’aime sont toujours truffés d’anti-héros. Que ce soit dans « Les Apprentis » de Pierre Salvadori, dans « La Garçonnière » de Billy Wilder, ils sont partout ! Mon film est un hommage à ceux qui ne sont pas très bons, aux paresseux, à tous ceux qui vont à l’encontre du monde dans lequel on vit. J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour ceux qui restent sur le côté.

En tant que spectateur, on oscille perpétuellement entre comédie et drame. Comment avez-vous travaillé pour tomber ni dans un excès ni dans un autre ?

Antoine de Bary : C’est tout un travail de dosage qui s’opère à toutes les étapes du film. À l’écriture, on ressentait plus la comédie je crois.

Vincent Lacoste : Sur le tournage aussi d’ailleurs !

Antoine de Bary : Mais en même temps, on voulait aussi faire ressentir le flou dans lequel se trouve le personnage. Ce flou passait forcément par des moments comiques au début parce qu’il est menteur, nonchalant, presque inconséquent. L’idée c’était que la caméra suive le point de vue du personnage comme s’il s’agissait d’un film à la première personne. Le drame se révèle en même temps qu’Adrien se révèle à lui-même. 


En quoi le fait que vous soyez amis depuis un bout de temps a joué dans la fabrication du film ?

Antoine de Bary : Parmi les gens qui ont accompagné ce tournage, il y avait beaucoup de mes meilleurs amis. Des acteurs au chef-opérateur, tous sont mes amis. Grâce à ce côté « troupe » que j’ai voulu cultiver, le tournage a baigné dans une bonne humeur constante. Mon amitié avec Vincent a permis beaucoup de confiance.

Vincent Lacoste : Je savais exactement quel film voulait faire Antoine. Et ça, c’est extrêmement important sur un tournage : le fait d’avoir la même vision que son réalisateur. On était des alliés l’un pour l’autre et surtout, on voulait faire le même film.

Antoine de Bary : Et puis, on filme toujours mieux les gens qu’on aime. J’ai une facilité à être content quand je vois un de mes meilleurs potes jouer. Comme je connais Vincent au quotidien, je ressens quand quelque chose dans son jeu détonne par rapport à ce qu’il est. De la même manière, s’il me voit partir dans une idée qui ne me ressemble pas, il me le dira. La manipulation est impossible entre nous.

Justement Vincent, vous qui êtes son ami dans la vie, que dit le film d'Antoine ? 

Vincent Lacoste : Je pense que ça montre sa sensibilité, son regard sur le monde. Le personnage ressemble plus à un ensemble de choses qu’il a pu constater chez différentes personnes. En fait, ce qui lui ressemble le plus dans ce film, c’est l’univers qui s’en dégage. Ce n’est pas à proprement parler un film sur Antoine mais là où le film est personnel c’est dans l’humour et la sensibilité. Il faut être très sensible et très observateur pour pouvoir raconter l’histoire d’un type aussi perdu.


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