27 septembre 2020
Netflix

Antoine Doinel : Autopsie d’un personnage en série

Par Justine Briquet


Le personnage d’Antoine Doinel inventé par François Truffaut en 1959 pour son premier film "Les 400 coups" accompagnera le réalisateur pendant vingt ans. De l’enfance aux premiers amours, du mariage au divorce en passant par la paternité, le cinéaste évoquera toutes les gammes de l’existence à travers ce seul et unique personnage comme dans une véritable série. Double cinématographique ou pure fiction ? La confusion est permanente d’un épisode à l'autre du cycle Doinel désormais disponible sur la plate-forme Netflix. À tel point qu’on ne sait plus très bien qui est qui. Doinel est-il Truffaut ? Ou bien s’agit-il de Jean-Pierre Léaud, son interprète ? Sûrement un peu des deux.   

« Tu sais, je n’aime pas tellement cette idée de raconter sa jeunesse, de critiquer ses parents, de les salir. Je suis assez ignorante je sais, mais je suis certaine d’une chose : une œuvre d’art ne peut pas être un règlement de compte ou alors, ce n’est pas une œuvre d’art » dira Christine  (Claude Jade) à Antoine à la fin de "Domicile Conjugal" en 1970.

Claude Jade et Jean-pierre Léaud dans "Domicile COnjugal" - Films du Carrosse

C’est précisément parce que la conception de l’œuvre d’art est si ambigüe chez Truffaut que le spectateur en est à ce point troublé. Jean-Pierre Léaud lui-même faisait sans cesse la confusion entre lui et son personnage. À l’issue du tournage de ce même film, il confiait à son réalisateur : « Maintenant, il faut que je change, je dois mieux me conduire avec les filles ! » comme si les tromperies de Doinel étaient en réalité les siennes. Il est vrai qu’on a rarement vu acteur se fondre autant dans un rôle.

Antoine Doinel : un nouvel héros moderne

Des "400 coups" en 1959 à "L’amour en fuite" en 1979 (le plus abouti du cycle et paradoxalement le plus mal-aimé), Jean-Pierre Léaud façonne son personnage, transformant le gamin gouailleur et insouciant en un parfait anti-héros, doux, presque féminin, éternellement juvénile … Bref aux antipodes des clichés masculins de l’époque. Avec Antoine Doinel, François Truffaut donne naissance à un nouvel héros de cinéma résolument moderne, à la fois charmant, menteur, arrogant, lunaire, romanesque et profondément anachronique… On ne manque pas d’adjectifs pour qualifier l’étrange Antoine Doinel. Mais qui de mieux que son créateur pour le définir ? « Antoine Doinel est rusé, il a du charme et en abuse, il ment beaucoup et dissimule plus encore, il demande plus d’amour qu’il n’en a lui-même à offrir. Ce n’est pas l’homme en général, c’est un homme en particulier », résumait le cinéaste conteur de La Nouvelle Vague.

François Truffaut et Jean-Pierre Léaud sur le tournage de "Baisers volés"

Ce rôle emblématique marquera l’histoire du cinéma et symbolise encore aujourd’hui un tournant dans la représentation du masculin à l’écran. Même Jean-Luc Godard n’avait pas été aussi moderne en tournant "À bout de souffle", Jean-Paul Belmondo incarnant malgré lui un héros de cinéma bien plus classique, dopé à la testostérone.  Dès son premier film en tant que réalisateur, François Truffaut s’était appliqué à casser les codes.

Une œuvre comme un journal intime

Dans "Les 400 coups", les enfants sont enfin des personnages à part entière et non plus les faire-valoir des adultes. Ils existent enfin pour eux-mêmes. Dans ce premier opus inconscient de l’être, on suit l’enfance malheureuse du pauvre Antoine Doinel, enfant fugueur et menteur qui cache soigneusement son désespoir derrière sa gouaille inimitable et son insolence. « Ce n’est pas un enfant maltraité, c’est un enfant qui n’a pas été traité », expliquait François Truffaut pudiquement sans révéler à quel point cette enfance brisée était la sienne.

Jean-Pierre Léaud à 14 ans dans "Les 400 coups" - Films du Carrosse

Le manque d’amour, celui de sa mère, voilà ce qui condamne dès l’enfance Antoine Doinel à l’insécurité sentimentale pour les vingt années à venir. Est-ce pour cette raison qu’il voudrait que toutes les femmes soient amoureuses de lui ? Cette mère absente, autoritaire, profondément ambivalente, est en tout cas la clé de voûte du cycle Doinel. « Ma mère est morte » dit Jean-Pierre Léaud au maître d’école pour justifier son absence de la veille. Un mensonge qui en dit long sur son sentiment d’abandon. Est-ce un hasard si l’une des scènes les plus fortes du cycle est la retrouvaille d’Antoine à 30 ans avec un ancien amant de sa mère qu’il avait croisé enfant ? À cet âge-là comme aux autres, Doinel reste un gosse abandonné, en quête d’amour, qui ne sait même pas où est enterré sa mère, qui ne peut donc pas savoir qui il est. « On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné », écrivait Romain Gary en 1960 dans "La promesse de l’aube". C’est sans doute pour cette raison que le personnage semble toujours en quête d’une famille. « J’aime les filles qui ont des parents gentils », affirme Antoine à tout bout de champ. Dans "Antoine et Colette" (1962) comme dans "Baisers Volés" (1968), il cherche avant tout l’approbation des parents de la fille qu’il aime sans vraiment se soucier de la réciprocité de ses sentiments.  


Un cinéma de vérité qui met en scène le mensonge

De 14 ans à 30 ans, Antoine Doinel ment à tout le monde. À ses parents, à son instituteur, aux femmes qu’il aime et surtout à lui-même. Dans "L’amour en fuite" toujours, il se dévoile enfin face à Sabine (incarnée par Dorothée) qui lui demande d’un air délicieux : « Mais pourquoi tu ne m’as rien dis ? ». Il répond, enfin sincère : « Parce que toute ma vie, j’ai été habitué à cacher mes émotions, à ne rien dire directement ».

Jean-Pierre Léaud dans "L'amour en fuite" - Films du Carrosse

François Truffaut, bien qu’il donne à voir le mensonge sous toutes ses formes, voulait filmer le vrai, le quotidien certes mais un quotidien enchanté où les temps morts n’existent pas ou si peu. Et il ne faut y voir aucune contradiction : le mensonge fait partie de la vie. À travers ce personnage en perpétuelle errance, enthousiaste et perdu à la fois, toujours là où il ne voudrait pas, le réalisateur raconte la réalité des relations amoureuses jusqu’au divorce à l’amiable qui commence peu à peu à se démocratiser. Car tout comme Doinel, la société française évolue au fil des épisodes. 

L’amour en fuite : la clé du cycle Doinel

Le dernier épisode de cette série d’antan est sans doute le film qui permet de mieux comprendre ce personnage puéril qui peine tant à évoluer. À grandir en somme. Dans "L’Amour en fuite", Jean-Pierre Léaud incarne pour la dernière fois ce rôle emblématique qui continuera de hanter son jeu des années après. Perdu entre passé, présent et futur - perdu entre trois femmes donc -  Antoine Doinel reconstruit le film de sa vie en se la remémorant. Dans le dernier de la saga, François Truffaut use des flash-back au sein-même de son œuvre. Une véritable prouesse de montage qui nous donne enfin la clé de ce personnage trouble, parfois tout à fait insupportable. Comme c’est souvent le cas chez Truffaut, Antoine Doinel a écrit un roman inspiré de ses aventures amoureuses et il pense à en écrire un nouveau sur l’intrigue qui l’a mené à la nouvelle femme de sa vie. Un véritable héros truffaldien en somme. Car chez Truffaut, on écrit toujours  : des lettres d’amour comme des romans.

Marie-France Pisier dans "L'amour en fuite" - Films du Carrosse

Face au puzzle de cette vie en fuite recomposée sous nos yeux, l’émotion prend la gorge. Le rire aussi d’ailleurs. Plus que pour l’interprétation sublime de ses actrices parmi lesquelles Claude Jade, Marie-France Pisier et Dorothée, il faudrait pouvoir voir ce film pour ce qu’il est : un roman filmé, un roman parfait, plein d’humour, d’amour, d’absurde, d'ellipses et de péripéties : un roman plein de vie, donc. Et si vous n’êtes toujours pas convaincu : regardez-le ne serait-ce que pour son générique de fin qui semble tout dire en quelques secondes à peine. Antoine Doinel qui embrasse Dorothée au rythme d’une chanson. « L’amour en fuite » d’Alain Souchon évidemment. L’image de l’homme embrassant la femme qu’il aime, soudain, se superpose au souvenir de l’enfant qu’il était avant. On n’échappe jamais à son enfance.

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