28 septembre 2021
Netflix

Dans leur regard : Justice aveugle encore

Par Emmanuel Francq

Les Etats-Unis se proclament depuis toujours terre de la liberté. Pourtant, de sombres affaires judiciaires jalonnent son histoire et viennent contredire cette image. Outre les procès à connotation politique (le récent "Les Sept de Chicago"), basé sur des faits réels comme la minisérie "Dans leur regard", la presse américaine regorge d’affaires criminelles impliquant des Afro-Américains. Parfois, certains sont libérés sur base de preuves ADN mais dans tous les cas subsistent des séquelles psychologiques épouvantables.

C'est quoi cette série ?

L'histoire vraie de cinq adolescents de couleur accusés de viol alors qu'ils étaient en réalité innocents.

1 saison - 4 épisodes - Avec Asante BlackkCaleel HarrisEthan Herisse

Le phénomène du faux coupable ne date pas d’hier : on se souvient du film d’Hitchcock de 1956 et ensuite de la mythique série "Le Fugitif" (1963/1967). En 2000, Denzel Washington était bouleversant dans le rôle du boxeur Hurricane Carter, rôle qui lui a valu un Oscar. Plus récemment en 2013, on se souvient encore de la très touchante série "Rectify" (2013) qui a également détaillé par le menu la difficile condition d’un pauvre blanc, victime innocente d’une justice aveugle, bloquée des années dans le couloir de la mort.

Connue sous l’affaire des « Cinq de Central Park », les faits ont défrayé la chronique le 19 avril 1989 : une joggeuse de 28 ans traverse un soir le parc de New York et se fait violemment agresser, abandonnée dans un état critique. De jeunes mineurs afro-américains qui traînaient pas loin de la scène de crime sont immédiatement la cible de la Police. Arrêtés et interrogés longuement sans la présence d’un avocat ou d’un tuteur, les gosses se font arracher des aveux par des flics blancs et racistes. Tous sont forcés de signer de fausses déclarations, filmées sur caméra qui plus est.

Jusque-là, rien de neuf me direz-vous. Pas si vite : la qualité fondamentale de la mini-série réside dans l’osmose créée par les acteurs qui ont réalisé un travail phénoménal pour coller au plus près de la réalité. Les vrais « Cinq » ont d’ailleurs été très impressionnés par ce plaidoyer qui porte leur parole en démontrant l’injustice d’un système judiciaire qui n’en a plus que le nom.

Une autre approche du faux coupable

"Dans leur regard" a le mérite de réduire son propos à 4 épisodes allant d’une heure à 90 minutes. Elle montre les faits quasiment tels qu’ils se sont passés, soulignant la partialité d’une enquêtrice vicelarde (Felicity Huffman, à mille lieues de la Lynette de "Desperate Housewives") et d’une procureur implacable (Vera Farmiga, méconnaissable depuis "Bates Motel"). On comprend vite que les détectives new-yorkais, répugnants à souhait, veulent des coupables pour calmer la vindicte populaire : le titre original le souligne sans ambiguïté "When they see us". Yusef, Raymond, Kory, Antron et Kevin, cinq gamins âgés de 14 à 16 ans, se retrouvent littéralement sous les feux des projecteurs, haïs par la population de la grande métropole où on croise déjà un certain Donald Trump qui fait l’apologie de la peine de mort via des propos télévisés sans nuances et des pages de journaux achetées au prix fort.

On pourrait croire que le procès laisse entrevoir une lueur d’espoir : pas de traces ADN concluantes, pas de témoins capitaux, des avocats déterminés à prouver l’innocence des enfants (mention à Joshua Jackson, épatant après "Fringe" et "The Affair") et une plaidoirie qui va dans le bon sens. Mais détrompez-vous, la mise en scène subtile et précise de la réalisatrice Ava DuVernay évite les clichés prévisibles. On se passionne alors à suivre les tourments de ces jeunes embarqués malgré eux dans un enfer. Ils tentent de survivre avec le soutien de leurs parents, dépassés eux aussi, parmi lesquels on reconnaît les très bons Michael Kenneth Williams (Omar dans "Sur écoute") et John Leguizamo.

L’humanité au-delà des souffrances

On pourrait croire que la suite du récit va faire le choix de s’appesantir, trémolo à l’appui, sur les souffrances endurées par les principaux protagonistes. Heureusement, la réalisation évite d’en rajouter une couche et préfère équilibrer le parcours de vie de chacun. Tantôt, elle montre la difficile réinsertion à la vie libre, tantôt les groupes de paroles, tantôt les petits jobs sans espoir d’une carrière professionnelle « normale », tantôt les brimades et vexations en prison. Tel un kaléidoscope multicolore, "Dans notre regard" nous offre une palette d’émotions humaines particulièrement poignante, sans tomber dans le piège du « tire larmes ».

Vers la moitié, elle insiste plus sur le personnage de Korey Wise (Jharrel Jerome : une performance !), le seul des cinq à avoir été livré à lui-même. Nous vivons littéralement son isolement avec lui, montrant l’enfer carcéral sous toutes ses facettes. Le message touche tout le monde sans spécialement se vouloir porte-étendard de la communauté afro-américaine. Encore un autre moment reluisant de l’histoire judiciaire yankee.

A méditer : nous avons tous tendance à oublier que le petit confort de nos vies sans histoires peut s’effondrer du jour au lendemain car on a eu la malchance de nous retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Produite par Robert De Niro et Oprah Winfrey, cette minisérie très prenante vaut absolument quelques heures de votre temps (environ 5h30). Si vous l’avez loupé en mai 2019, date de sa sortie sur Netflix, revenez-y sans attendre. En supplément, Netflix propose un entretien entre Oprah et les vrais « Cinq » ainsi que les acteurs, à ne pas zapper pour mieux comprendre les conséquences de l’affaire sur leurs vies.

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