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Jusqu’au déclin : Snow future

Par Pierre Tognetti

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Depuis le début du confinement, Netflix prend un plaisir sadique à dégoupiller quelques grenades avec un tel aplomb qu’il finirait presque par déchiqueter notre libre arbitre et tel est encore le cas avec "Jusqu’au déclin".

Aux premières annonces d’une possible pandémie en provenance de l’empire du milieu, les rois du streaming envoient sur notre messagerie une tagline tellement flippante que j’ai d’abord cru qu’elle provenait d’un fil d’actu de BFM TV. Elle faisait cas d’ « un virus mystérieux », au cœur de l’intrigue de "Kingdom", série asiatique… Quelques jours plus tard, alors qu’un mystérieux virus chinois est bien parmi nous, elle nous envoie "La plateforme", un exécrable manuel de survie, à faire se retourner Baden-Powell dans sa tombe tant elle bafoue toutes les valeurs fondamentales de solidarité, d'entraide et de respect.

Pour "coronavirusser" le tout, à présent elle nous invite à faire un saut en arrière, de l’autre côté de l’atlantique, pour nous retrouver au sein d’un groupe d’individus qui passe son temps à se préparer à une rupture de la normalité dans le fonctionnement des choses de la vie. Comprendre des individus qui se préparent à une grande catastrophe.

Cette sec… communauté, qui existe réellement, et qui a de grandes chances de voir le nombre de ses sympathisants augmenter avec notre dramatique actualité. C’est un peu comme si des mecs passaient leurs temps à construire un gros bateau, prêts à y embarquer des animaux et qu’ils voyaient soudain surgir une gigantesque vague au large de l’Indonésie…. Toutefois, après le visionnage de ce "Jusqu’au déclin", ils réfléchiront peut-être un peu plus.

Pendant une heure vingt-trois, Patrice Laliberté (ça ne s’invente pas !) nous embarque avec un petit groupe venu participer à un stage de survie chez Antoine (Guillaume Laurin). Ce survivaliste notoire, diffuse des tas de tutos sur la toile ou il met en scène de précieux conseils vitaux comme par exemple comment conditionner pour 20 ans un sac de riz avec un simple fer à repasser (waouh!).

Rassemblés dans sa maison, isolée au cœur d’une foret enneigée du canada, les conditions sont idéales pour recréer, dans ce décor "désurbanisé", celui d’un monde post-apocalyptique. Antoine, dans sa stature de mâle alpha, dispense a un parterre qui boit la moindre de ses paroles, sa vision de la survie en cas de fin du confort moderne. Ils découvrent comment couper du bois et le ranger pour faire des réserves de combustible (waouh !!), planter des graines pour faire pousser de la salade sous une serre (waouh !!!), que les érables permettent de faire du sirop sucré qui pourra servir de monnaie en cas de troc car « les gens adorent cela » (waouh !!!!), à fabriquer des collets pour capturer des animaux (waouh !!!!!) . Bref des choses simples (certes…) mais au combien essentielles (certes…) en cas de catastrophe planétaire (certes…).

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Mais Antoine a tout prévu. Il dispose surtout d’un incroyable arsenal de guerre. Des fusils a répétitions, des flingues automatiques, des couteaux…un armement militaire à faire pâlir le Rambo de « The last blood ». Alors les adhérents s’entrainent au tir, leur divertissement favori. Mais en plus, le S.S. (Super Survivaliste) va leur expliquer comment fabriquer des explosifs, indispensables car « si t’as 5000 migrants armés de machettes, t’as beau être 50 à manier un fusil ». Ah, voilà qui est soudain plus clair, surtout après quelques réactions plutôt violente du gros male en direction de la seule femme de couleur. En fait L’évangile selon Antoine, c’est l’apocalypse provoqué par l’envahissement de milliers d’étrangers. Je venais juste de comprendre pourquoi il ne stocke ni de masque, ni d’hydrogel, ou quand survivaliste rime avec suprématiste (il y avait bouquiniste aussi, mais il ne stocke pas non plus de livres).

Mais l’ambiance koh-lanta va changer brutalement de ton avec l’explosion accidentelle d’une bombe normalement prévue pour tuer des migrants. Un drame qui en plus de mettre le feu au poudre (ok ! je sors ! Ah non, zut, pas le droit) va dégénérer en jeu de massacre. Antoine va transformer le week-end en véritable traque, bien décidé à empêcher les stagiaires de prévenir les autorités.

Dans la splendeur de cette nature sauvage, Patrice Laliberté ( je m’y fait toujours pas…) met en scène un thriller, aussi sec et âpre que la rudesse du climat. Avec des plans sages et très académiques, il va nous embarquer dans une chasse à l’homme très immersive et très réaliste. On découvre que ces gars ne sont que des citoyens lambda, pas vraiment prêt pour le grand saut, surtout à partir du moment où il n’a plus l’apparat d’un jeu. Leur parano a sclérosé leur comportement, et tronqué leur perception de la réalité et des gestes pour rester en vie.

Dans ce wilderness, le crash test va tourner pour eux au survival, poursuivi par Antoine épaulé par un complice autoproclamé. Une mise en scène en thriller neigeux, au radicalisme beaucoup plus orienté vers la brutalité fulgurante d’un "Wind River" (réalisé en 2017 par Taylor Sheridan) que l’humour noir d’un "Fargo" (réalisé en 1996 par Ethan et Joel Coen). Le second degré est à mettre au profit de la caractérisation d’Antoine, proche d’un grand gourou (surtout qu’il y en a très peu au canada. Ok ! Je sors ! Ah ben non, toujours pas….). L’image des survivalistes prend un sérieux coup derrière les oreilles, présenté comme un joyeuse bande d’allumés, portrait d’une frange dure prônant l’individualisme comme l’avenir du genre humain.

Le réalisateur canadien, dans une mise en scène quasi documentaire, nous offre quelques plans aériens esthétiquement sublimes, comme cette tache de sang autour de la nappe noirâtre de la poudre sur la neige. L’originalité de la trame de fond laisse place à un scénario qui bascule sur les ressorts plus convenus du survival movie. Mais ça reste redoutablement efficace, facilité par un format d’une durée en dessous des standards habituels, empêchant la moindre baisse de régime. Si toi aussi qui me lis, et que tu te demandes ce qu’il faudrait faire pour se préparer à une nouvelle apocalypse, quand nous sortirons de celle que nous traversons, tu apprendras surtout à te servir de ton fer à repasser quand la femme l’aura posé (Okeyyyy ! Je sors ! Ah ben non…Hé ! Hé ! Hé ! Je ne peux pas.).

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