Netflix

La plateforme : Food footage

Par Pierre Tognetti


Quelques heures après visionnage de "La plateforme", toujours la même question qui tourne en boucle dans ma tête (comme mon corps chez moi, mais pour d’autres raisons…) : les boss de Netflix auraient-ils la faculté de prédire l’avenir ? Car voir que déboule ce long métrage, au moment même ou, comme un milliard de personnes, nous sommes cloitrés entre quatre murs, tiraillés entre la peur d’être terrassé par un virus et la psychose d’être privés de ravitaillement, cela a de quoi laisser quelque peu expectatif. Je ne tomberai pas pour autant dans une nouvelle abracadabrante théorie du complot en mode "Social Network". Non, ce ne sont pas les américains qui ont fabriqués ce Covid-19 dans le seul but de booster le streaming ! On vous l’a dit, ce sont les chinois. Pour vendre leurs stocks de masques ! Je plaisanteeeeeeeeeeee ! Du riz peut-être…

En tout cas, ils lisent peut-être dans les boules de cristal, mais ils ont assurément un sacré second degré avec un tel titre, aussi autocentré. Espérons que les abonnés résidants dans de hauts bâtiments face preuve d’autant d’humour, histoire de ne pas être tentés de sortir la disqueuse histoire pour faire coucou aux voisins…

Fort heureusement, il y a assez peu d’immeubles dans notre pays de cette taille. 333, c’est exactement le nombre de paliers que compte cette funeste tour dans laquelle se trouvent incarcérés des individus, bloqués a deux par étages. On va suivre le quotidien d’un binôme du niveau 48, cloitré comme les autres dans quelques mètres carrés de béton brut. Une pièce austère, avec deux lits cimentés aux cloisons et deux trous rectangulaires au centre du sol et du plafond. Un évidement qui semble être le seul moyen de communication avec les autres. Mais ce n’est pas sa fonction principale. Les conditions d’isolement sont d’un sinistre ennui, donnant lieu à des échanges plein de vacuités entre détenus. Un quotidien est égayé une fois par jour par le passage en lévitation d’une plateforme, depuis le plafond avant de disparaitre dans le sol, après un arrêt très rapide à hauteur de table. Une « distraction » qui en fait permet de s’alimenter, puisque un repas y est posé. Mais, summum du sadisme, il est le même depuis le départ de l’étage le plus élevé, le numéro 1, jusqu’au plus bas. On peut légitimement imaginer que les derniers n’auront que les couverts à se mettre sous la dent, bien qu’ils doivent en plus manger avec les mains (et sans hydrogel !).

Goreng (Iván Massagué) l’un des deux protagonistes du 48ème étage, et nouvel arrivé, refusera à plusieurs reprises, au contraire de Trimagasi (Zorion Eguileor) son vieux compagnon cellule déjà rompu à l’exercice, de toucher à ces restes peu ragoutants (doux euphémisme !). Il finira par se résigner, surmontant l’écœurement qui est en train par contre de nous submerger jusqu’à la nausée, surtout lorsque l’on découvre la gueule d’un repas qui a déjà fait 47 étages ! Si se nourrir est un réflexe de survie, il va vite tourner à l’obsession, jusqu’à réveiller les instincts les plus bestiaux chez tous les occupants de la cette gigantesque prison.

Si comme Goreng on se demande comment lui et les autres on put se retrouver dans cette galère, ce n’est pourtant que le début d’une longue période de confinement qui va virer littéralement au jeu de massacre, au fur et à mesure ou les prisonniers vont se retrouver en contact. De plus, comme si le jeu n’était pas assez contraignant, les étages ne sont pas définitivement attribués, et les réveils réservent parfois de drôles de surprises (ah ! ah ! ah ! Ben non, ce n’est pas drôle en fait).

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Ce scénario, entièrement tourné en huis clos, est un pavé dans la mare des productions actuelles du genre en streaming. C’est surtout un formidable pied de nez à tous ceux qui ne voyaient en Netflix qu’une gigantesque machine d’Entertainment, juste bonne à cracher du popcorn. Même si je force un peu le trait, l’espagnol Galder Gaztelu-Urrutia lui va y aller grassement, et pas que sur les contours !

A un point aussi extrême que j’ai du mal à ne pas me pincer pour savoir si je ne rêve pas, alors que du côté des personnages de la plateforme la situation tient plutôt du cauchemar éveillé. Car cette réalisation repousse très (très) loin les limites du spectacle transgressif, avec des scènes incroyablement hard core et trash. Le repas souillé par la bave, les membres sectionnés, les corps en putréfaction, le tout assaisonné de vomissures, de défections, d’urine, va peser très lourd sur les estomacs les plus robustes (le mien par exemple).

Et si par chance votre système digestif est aussi Bétonné que les murs du décor, les scènes de tortures et cannibalisme plein cadre, et celle du viol en off, finiront par vous faire tourner de l’œil (ou de l’oreille). Un strabisme imposé par un étalage d’atrocité comme on n’en voit plus. Une mise en scène d’habitude strictement réservées à un public averti, adepte d’un cinéma marginal de l’eXtréme. Une petite fan base qui aime les déviances pelliculées.

Pourtant, si le message sur la société de consommation, l’écart des classes avec les privilégiés et les exclus, est esthétiquement aussi lourd et indigeste, avec un peu de retenue et de mesure dans l’analyse, on peut y trouver quelques subtils emprunts à un cinéma plus classique. Des références à un certain genre de cinéma italien des 70’s par exemple. Celui dépeignant les travers du genre humain, prêt à « tout » pour trouver le graal, malgré sa forme grossière, rappelle par endroit le corrosif brulot sociétal d’"Affreux sale et méchant" (réalisé par Ettore Scola en 1976), le magot de Giacinto devenant ici de la nourriture, le bidonville un bunker. A rester dans le style, on peut aussi divaguer sur une version weight watchers de "La grande bouffe" (réalisé en 1973 par Marco Ferreri), quand les passages salaces à coup d’excréments et d’urine ne rappellent pas, en moins engagé, l’insolente crudité des "120 journées de Sodome" (réalisé en 1975 par Pier Paolo Palosini).

Dans cet univers d’escape game, customisé en peu ragoutant breakfast "Cube" (réalisé par Vincenzo Natali en 1999), l’espagnol se permet de placer quelques effets de style très Lynchéen avec les visions du viel homme en délirium fantasmagorique et une captation en filtre rouge. Quand on ne voit pas en Trimagasi les tocs maniérés d’un Hannibal Lecter.

Au final, si pour sa fable mystique Galder Gaztelu-Urrutia ne révolutionne pas le genre, il a le bon (dé)goût de sauter les références 2010’s pour naviguer quelque part dans les rayons X de nos vidéoclubs (R.I.P !), et au final de nous servir une mixture déconcertante d’audace a une époque cinématographique aussi hygiénique (et sans hydrogel ) . Si les estomacs fragiles passeront leurs tours, les plus téméraires découvriront le film le plus surprenant vu depuis des lustres. Et, à l’occasion, un bon manuel de survie en cas de future période de rationnement. Slurp !

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