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La Traque : Marche ou crève

Par Amandine Letourmy  


Avec "La Traque", Yoon Sung-hyun livre un thriller enlevé avec pour toile de fond un Séoul dystopique.

Pour son deuxième film, le réalisateur Yoon Sung-hyun brise l’image avant-gardiste et moderne de la capitale sud-coréenne et lui oppose une ville aux airs de banlieue miteuse, rongée par les tags et la pollution. En empruntant au film "Les Fils de l'Homme" d’Alphonso Cuarón ses rues verdâtres et poussiéreuses, la volonté d’Yoon Sung-hyun est évidente. À l’instar de leur environnement, l’avenir des personnages y est sombre et branlant.

C’est dans ce lieu crasseux qu’échoue Jun-seok. Après trois années en prison, le jeune homme retrouve ses amis et espère récupérer une partie du butin qui lui a valu ces années passées derrière les barreaux. Mais c’est sans compter la crise financière qui a frappé de plein fouet la péninsule et réduit la valeur de son magot à peau de chagrin. Envolé, son argent qui ne vaut désormais plus rien, et avec lui l'espoir de quitter cette vie de misère. Seule solution : entraîner ses compagnons d’infortune dans un ultime casse, le braquage de l’établissement de jeux tenu par les gangsters locaux.

Jun-seok prend la tête d’une petite troupe de quatre pauvres types qui rêve de troquer sa vie de misère pour un carré d’eau cristalline sous le soleil de Taïwan. Cette famille de fortune, naïve à souhait, attendrit par sa simplicité et par ses espoirs d’une vie meilleure, dans une société où seul le chemin de l’illégalité permet d’échapper à la pauvreté.

La Traque, film Netflix
Extrait du film La Traque © Netflix

Cette meute désordonnée – qui tient plus de chiots que de loups féroces – entraîne dans son sillage un mystérieux tueur à gages qui rappelle l’Anton Chigurh qu’incarne Javier Bardem dans le "No Country for Old Men" des frères Coen. Archétype du tueur laconique au sang-froid implacable, Han est l’ombre sanglante et robotique qui plane sur les trois quarts du film. Faucheuse impassible qui encadre les oreilles de ses victimes pour en tapisser les murs de son appartement, l’assassin est la violente conséquence du casse mené par les quatre amis.

Un songe brumeux et pessimiste

"La Traque" ("Time to Hunt" dans son titre original) emporte par la précision et l’attention portée à sa photographie léchée, comme par la capacité de son réalisateur à maintenir une tension perpétuelle. Cependant, malgré son rythme soutenu et sa pointe d’humour, le récit déçoit par quelques facilités. Le cœur de cette amertume concentrée en une séquence de deus ex machina qu’on ne croyait plus possible, où Han octroie cinq minutes de répit au groupe, pour une raison bien nébuleuse.

Et pour cause. Le réalisateur refuse de s’appesantir sur la psychologie de ses personnages. Plus que par eux, le film est raconté par sa lumière, ses couleurs explosives et son tempo effréné. Le cinéaste ne consent à révéler les peurs de ses personnages qu’à travers le héros principal de son récit, Jun-seok. Ici, le vacillement de son arme avant le braquage – annonciateur du pire – là, une scène de rêve cauchemardesque, d’une virtuosité sans égale.

C’est dans cette brouillard constant qu’excelle Yoon Sung-huyn, cet équilibre fragile qui alterne entre la brutalité du réel et l’horreur du songe. "La Traque" sonne comme une chronique désenchantée, où les deux heures quinze du récit s’évaporent comme dans un rêve. À moins qu’il tienne plus du cauchemar ?



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