22 janvier 2021
Netflix

Le blues de Ma Rainey : Captivant huis-clos

Par Alexia Graziani


En surface, "Le Blues de Ma Rainey" (réalisé par George C. Wolfe et surtout produit par Denzel Washington pour Netflix) repose sur une intrigue très simple, des musiciens de blues se regroupent pour enregistrer un album durant un suffocant jour d’été à Chicago en 1927. Pourtant, si l’on creuse bien, le film traite de sujets beaucoup bien plus profonds, telle que l’injustice sociale, que subissent les noirs américains. Près de 100 ans après, "Le Blues de Ma Rainey" trouve encore un écho dans notre société.

Adapté de la pièce de August Wilson Ma Rainey’s Black Bottom (1982), le film met en scène la chanteuse de blues, Ma Rainey, « la mère du Blues ». Ce huis clos, d’une durée d'une heure et demie, met en lumière les diverses tensions entre la chanteuse, son producteur et ses musiciens.

Une guerre d’ego

Au casting, on retrouve une myriade d’acteurs plus talentueux les uns que les autres (Glynn Turman, Michael Potts ou encore Colman Domingo), mais c’est tout naturellement que "Le Blues de Ma Rainey" ne va se concentrer, finalement, que sur deux personnages, reléguant les autres au second plan. Dans ce qui se traduira par une guerre d’ego sans merci, on distingue d’un côté l’incroyable Viola Davis, que l’on a du mal à reconnaître sous les traits de Ma Rainey. De l’autre, l’acteur Chadwick Boseman, qui nous a récemment quittés en août dernier, se glisse dans la peau de Leevee, jeune musicien n’aspirant qu’à créer son propre groupe et à faire carrière.

Finalement, nous faisons face à un affrontement entre deux ego disproportionnés, mais surtout, deux aspirations qui ne peuvent cohabiter. Leevee veut monter son propre groupe, jouer ses propres compositions (et donc sa version du blues), et il voit dans Chicago son tremplin pour réussir. Ma Rainey, quant à elle, véritable star dans le Sud, réalise qu’elle n’est finalement personne dans le Nord et que son succès ne dépend que de l’intérêt que lui portent les producteurs blancs. « Je ne suis rien pour eux, il n’y a que ma voix qui les intéresse. Dès qu’ils auront enregistré ma voix, je serai comme la pute qu’ils délaissent en remontant leur pantalon ». Les deux protagonistes se battent donc pour leur survie. Celle-ci ne dépendrait finalement que de la « mise à mort » de l’autre.

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Chadwick Boseman - Copyrights Netflix
La symbolique de l’expérience des noirs américains

Un des aspects les plus puissants de l’œuvre d’August Wilson serait, à mon sens, sa capacité à traiter de sujet d’une extrême profondeur au travers des choses simples de la vie humaine. Cela était déjà présent dans "Fences" (sorti en 2013 et déjà réalisé par Denzel Washington), mais ici, il prend plus de force. Le blues ne devient alors qu’un prétexte pour parler de l’expérience de noirs américains au début du XXème siècle.

Un exemple très marquant : lors d’une des nombreuses disputes entre Leevee et les autres membres du groupe, Toledo, le pianiste, se moque de la soumission que montre Leevee vis-à-vis des producteurs blancs. Une dispute débute, chacun attaquant l’autre de manière très vaine. On peut se dire que la scène ne sert pas à grand-chose, juste un énième discours de sourd. Mais, va s’ensuivre un poignant monologue de Chadwick Boseman, expliquant qu’il ne se soumet pas, mais qu’il prépare la vengeance de sa mère, abusée quand il était jeune par un groupe d’hommes blancs.

Autre particularité de l’écriture de Wilson, et de l’adaptation faite de son œuvre, la musicalité des textes. Aspect qui trouve toute sa pertinence dans "Le Blues de Ma Rainey", puisque chaque réplique jugée importante, apportant une critique de la société, de la condition de l’homme noir, est accompagnée d’un air de blues. Le mélange est très original et souligne toute l’importance du blues dans l’Histoire des afro-américains, utilisant cette musique pour s’assurer d’un héritage puisque les livres d'histoire ne parlaient pas d’eux.

Une plus grande ambition

"Le Blues de Ma Rainey" s'inscrit dans un projet de grande ampleur élaboré par Denzel Washington dont l'ambition est de produire dix adaptations des pièces de théâtre d’August Wilson. L’acteur avait commencé son cycle des pièces du Century Cycle en 2013 avec "Fences" (où il jouait aussi le premier rôle). Selon le New York Times, la prochaine pièce serait "The Piano Lesson" avec, au casting, son fils John David Washington et Samuel L. Jackson.

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