2 décembre 2020
Netflix

Nobody Sleeps In The Woods Tonight : Les bouses brothers

Par Pierre Tognetti

Des adolescents typiques de la génération 2.0, participent à un stage de désintoxication aux smartphones. Le programme Adrénaline, dispensé par des moniteurs sportifs dans un camp spécialisé, propose des randonnées 100% nature et découverte. Au cœur d’une immense foret, si les jeunes savent qu’ils vont souffrir de cette brutale rupture avec les réseaux sociaux et autres web addictions, ils ignorent par contre tout de l’horreur qui les attend…

Comme le laissait largement présumer son trailer vintage, avec son camp d’ado et ses moniteurs coupés du monde livrés à des barbares sanguinaires au milieu d’un décor naturellement hostile, et un titre hautement évocateur, nous sommes bien dans un survival forestier… polonais ! S’il est vrai que la traduction américanisée par Netflix, "Nobody Sleeps In The Woods Tonight", rapporterait beaucoup moins de points au scrabble que le  "W lesie dzis nie zasnie nikt" original, ça fait quand même plus sexy.

Je m’aventurai dans ces bois ou personne ne dort ce soir (pas très glamour non plus en VF…) avec la même assurance qu’un mexicain sonnant a la porte de la maison blanche pour demander un selfie à mèche folle! Si l’horreur moderne fut bien dans les années 70/80 la chasse gardée des étatsuniens, avec quelques parenthèses principalement transalpines, le genre s’est largement internationalisé depuis. Cependant, la Pologne reste quasiment absente des radars, en dehors de quelques exceptions, histoire de confirmer la règle, comme le (pas trop mauvais) "Sparrow" (2010) et la récente série Netflix, "Le Fléau de Breslau" (2020), plus thriller que foncièrement horrifique.

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Copyrights Netflix

C’est avec une grande surprise que je découvrais cette anachronique note d’intention de Bartosz M. Kowalski, qui sort la machine à clin d’œil pour nous livrer un véritable hommage à ce cinéma old school. Pour cela, il va scrupuleusement respecter le schéma narratif et les codes stricts du genre, mais en apposant parcimonieusement des touches très personnelles qui permettront de donner à son œuvre une coloration plus actuelle, donc plus facilement assimilable par les néo-spectateurs.

Coté révérences, elles abondent, en commençant par un premier meurtre perpétré avec fulgurance dans une maison, pour un climaX qui renvoie à celui des abattoirs sudistes désaffectés de la famille Sawyer. En plaçant cette scène avant le générique, le réalisateur clarifie son désir de respecter le background des Bisseries eighties. Malgré un format presque inédit de 1 heure 42, (on dépassait rarement les 80/90 minutes), il ne va (quasiment) jamais s’écarter de son postulat.

Trente ans après l’intro, on suit avec des plans très larges un bus scolaire s’enfonçant dans une forêt labyrinthique, pour déposer des ados dans un campement perdu dans le trou du cul de la Pologne ( j’ignorais jusqu’à l’existence de forêt aussi épaisse, pour le côté « trou du cul ») . Dans cette ambiance fortement naturaliste au parfum lacustre de "Vendredi 13" 1980), un groupe de cinq ados, débarrassés de leurs portables, va suivre Iza (Gabriela Muskała), une des tigresses du goulag (c’était trop tentant…) pour une randonnée sportive.

Comme la colline de Wes Craven, la forêt a des yeux (…), bien globuleux et injectés de sang. Les trois garçons et trois filles vont se faire attaquer par deux choses répugnantes dans leurs corps difformes et flasques, recouverts de furoncles (beurk !). Il y a du "Wilderness" (2006), le très bon revival britannique de ce sous-genre, avec ces ados en stage forcé et pris en chasse dans un décor verdâtre, quand on n’a pas une pensée pour les chasseurs ploucs norvégiens de "Manhunt" (2008).

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Toutefois, si l’on est un enfant de la mouvance post moderne de l’horror movie, c’est surtout aux bouses brothers de "Wrong Turn" (2003) que l’on pense. Le décor idoine de cette nature sauvage, les deux péquenauds de frangins, consanguins et cannibales avec une force appétence pour les meurtres sauvages (de sacrés cumulards !) et la cabane comme antre, font chauffer le photocopieur. Avec un gamin éclaté contre un arbre dans son sac de couchage, un autre qui se fait arracher la langue, une fille empalée par un pieu ressortant par sa bouche, un flic coupé en deux par une énorme hache, un pasteur qui passe lentement dans une broyeuse etc., les frangins polaks n’ont pas grand-chose à envier à leurs cousins redneck. "Nobody Sleeps In The Woods Tonight" est, en effet, un vrai et pur film gore, avec des fulgurances de splatter et du bon rouge qui tache. Si Bartosz M. Kowalski ne réinvente rien (exercice assez complexe en 2020), la première chose qui frappe c’est encore une fois cette belle déclaration d’amour à l’horror movie de papa (je suis papa…).

On retrouve notamment cette structure dramatique si singulière du film gore, avec donc cette foudroyante scène pré-générique. Dans ce récit filmique en yoyo, entre dilatation et construction de l’histoire, on a droit aux inévitables flash-back. Des déconstructions temporelles qui décodent l’ADHAINE des bubonneux frérots, victimes de radioactivité qui, bien que venue des airs, laissent augurer de la part du réalisateur une référence cynique post-Tchernobyl. Des retours en arrière qui nous éclairent également sur le passé traumatique de Zosia (Julia Wieniawa), qui lui a inoculé cette résilience indispensable à son statut de final girl.

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L’occasion de parler du traitement par le réal des jeunes protagonistes. Car si l’on n’échappe pas aux inévitables clichés, un point la aussi très propre au genre, M. Kowalski va un peu plus travailler leurs caractérisations, suffisamment pour apporter une patine inhabituelle. Le grassouillet binoclard, gamer incurable, a, par exemple, tous les atours de la victime expiatoire. C’est pourtant lui qui va s’avérer le plus courageux, avec un sens de la Solidarność (ben ouais !) insoupçonnable et jusqu’au sacrifice. Même le rôle du queutard de service est démystifié par sa virginité bien masquée, un ersatz d’une Pologne longtemps écrasée par son puritanisme outrancier ( de ce côté-là on rajoutera le rôle du prêtre pédo-narcissique), et la blonde chaudasse… qui l’est vraiment, mais là aussi comme un pied de nez à l’ex régime communiste. La caution homosexuelle, loin de la folle exubérante, nous présente un jeune homme victime d’une société pas encore vraiment débarrassée de ses vieux démons (alors qu’aux USA, pays de référence du genre, tout va très bien. Euh… non plus ! Autant pour moi.)  Sur une musique, elle aussi aux notes inhabituelles, sans synthé, ni forçage de décibels, entre bucolique et émotion, elle se montre toute aussi déconcertante.

Pour la mention spéciale de film « gorhoriffique » le plus surprenant vu cette année, on n’oubliera pas de citer les touches d’humour rependues parcimonieusement, comme si M. Kowalski avait voulu rendre son film plus réaliste. Mais on rit quand même, surtout avec ces deux ivrognes déguisés en soldat du III reich perdus en pleine forêt. Les effets spéciaux sont réalisés eux aussi dans le style de l’époque, à savoir du bricolage manuel mais ils fonctionnent bien.

"Nobody Sleeps In The Woods Tonight" n’a donc pas la prétention de péter plus haut que son cul, et assume parfaitement son statut de bisserie en mode survival, mais avec un fumet délicieux de vielle école à même d’attiser nos papilles de vidéo-clubistes au chômage forcé (et pas que partiel). Un très bon divertissement, à regarder avec un œil bienveillant, et accompagné d’une bonne bouteille de vodka.

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