23 septembre 2019
Netflix

Shaft avec Samuel L. Jackson : Ma famille d’abord

Critique du film Shaft

Actuellement sur Netflix

par Guillaume Meral



Il y a des projets comme ça, qui partent sur des bases tellement litigieuses qu’on voit le calumet de la honte ventiler plein-pot des mois à l’avance. Déjà, la simple perspective d’un reboot de Shaft par Tim Story n’avait pas vraiment de quoi faire frétiller la truffe, sauf à considérer les Barbershop et Mise à l’épreuve comme des héritiers légitimes de la blaxploitation. Surtout en prenant pour base le reboot réalisé par John Singleton en 1999, qui signait déjà l’épitaphe de la blax’ sous couvert d’en accentuer la dimension militante.


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Saga milléniale

Mais à peine commençait-on à se faire à l’idée d’un "Shaft" lyophilisé et acquis au consensus moral d’une époque qu’il fait mine de bousculer avec de la rébellion de pacotille (ce qui était déjà le cas du film de Singleton) que le premier trailer tombe. Et annonce la réunion de la famille Shaft réunie sur trois générations. Richard Roundtree, le "Shaft" original qui échange sa bénédiction symbolique contre un peu de visibilité, Samuel L. Jackson donc et l’insupportable Jesse Usher dans le rôle du Millénial geek qui fout la honte à son paternel avec ses jeans skinnny et ses baskets de badmington. Là, on réalise que la quenelle pourrait avoir plus de mal à glisser que prévu. Et sans surprise, ça coince dès l’entrée, et ça continue de faire mal aux bords après.

Passe encore au fond que le mythe soit dévoyé sur l’autel d’un énième choc générationnel entre-père-et-fils-qui-ne-se-comprennent-pas (relation qui n’a d’ailleurs aucune raison d’être dans le cadre de la franchise). Passe encore qu’à l’instar de John McClane, John Shaft s’ajoute sur la pierre tombale des icônes masculines transformés en papy réac qui font la leçon aux petits branleurs qui croient qu’ils savent tout. En c’était même le seul espoir que l’on pouvait nourrir vis-à-vis du film.

A savoir un Samuel L. Jackson show qui dégageait la voie à notre mothafucka préféré pour se payer du hipster barbu qui vérifie la composition de ses smoothies kiwi-algues-gingembre sur des applis biocitoyennes. Bref, du Brett Easton Ellis possédé par le zèle vernaculaire inhérent à l'acteur filmé par un prestataire payé à l’heure : on n’en demandait pas plus. On voulait même pas un film, juste de quoi faire l’après-midi avec un peu de mauvais esprit bête et méchant (et donc satisfaisant) avant l’inévitable happy-end réconciliateur.

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Travail, famille, patrie

Or, si les saillies de Jackson prêtent effectivement plus d’une fois à sourire, les efforts de l’acteur se révèlent bien insuffisant pour permettre à ce "Shaft" d’honorer une promesse pourtant peu contraignante. D’abord parce qu’en termes de fabrication, Tim Story réussit à faire plus générique et mal foutu que Brett Rattner et Martin Brest réunis (il n’y a même pas un seul champ/contre-champ à sauver). Ensuite parce qu’à vouloir à la fois séduire ce qu’il se figure être la base de la franchise sans s’aliéner les djeuns appelés à prendre la relève, le film ne sait jamais sur quel pied danser. Story et ses scénaristes inventent des motivations à tel protagoniste au gré des convenances, taillent junior pour mieux lui inventer des qualités incohérentes ensuite, le tout sans autre souci que de paver la route à une franchise… Familiale.

C’est sans doute ça la dimension la plus désespérante du long-métrage, qui comprend encore moins que Singleton la raison d’être du personnage, converti à une logique qui n’a jamais été la sienne. Dans "Les nuits rouges de Harlem", il fallait une poignée de plans au réalisateur Gordon Parks pour installer son icône : une force de la nature qui prenait la ville d’assaut, un bad mother fucker individualiste qui revendiquait son identité, tout en refusant d’être réduit aux luttes de son époque.

Mais comme tous les corporate men de son époque, Tim Story se méfie des démonstrations d’affirmation individuelle, et se charge de faire rentrer le personnage dans un giron communautaire identifiable par son public-cible (celui de Tyler Perry, Kevin Hart en gros) et qui ne dérange pas l’autre. Pire encore, il se sert même de Richard Roundtree pour liquider définitivement cette dimension fondamentale du personnage à travers un twist apparemment anodin mais lourd de sens révisionniste. "Shaft" ne fait pas que trahir sa promesse de départ : il convertit une icône transgressive à la culture d’entreprise moderne, ne jouant la surenchère sur ses colifichets que pour faire passer la pilule.

Jackson a beau dire de s'émanciper de la voix de son maître, ça ressemble quand même vachement à un film de blanc.

POUR EN SAVOIR PLUS :

LA SERIE SHAFT

SHAFT VERSION 2001

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