Netflix

Zone hostile : En territoire ami ?

Par Guillaume Meral

À chaque fois qu’un nouveau film made in Netflix (c’est-à-dire produit par et diffusé sur) fait son apparition sur la plate-forme, c’est la même rengaine. Sympa au mieux, effroyablement nul au pire, mais dans tous les cas ça ne casse pas trois pattes à un canard si Fincher ou Scorsese ne répondent pas à l’appel pour estropier la volaille. Bref, le streaming c’est gentil et bien pratique, mais ce n’est pas encore tout à fait du cinéma. Une affirmation péremptoire à laquelle Zone Hostile, disponible depuis vendredi dernier, vient teinter de quelques nuances.

Précisons-le d’emblée : Zone Hostile n’a rien d’un grand film. C’est un film d’action/SF honnête, mais bancal, ce qui est déjà beaucoup au regard du niveau actuel du genre, mais insuffisant pour honorer sa profession de foi. Sur le papier, l’idée très « cameronienne » d’inverser les attributs de l’homme et de la machine à travers la caractérisation de son binôme principal avait pourtant tout d’une stratégie payante. Mais à l’écran, la réflexion sur l’obsolescence du concept d’humanité a du mal à passer l’étape du casting.

Un casting réussi

Si le stoïcisme robotique et apathique de l’excellent Damson Idris traduit parfaitement la déshumanisation du lieutenant Thomas Harp, pilote de drone désensibilisé de tout à force de tuer à distance, on ne peut pas en dire autant concertant la partition d’Anthony Mackie. Également producteur de la chose, l’acteur se révèle bien peu à sa place dans la peau de Léo, super-soldat créé par l’armée US, empêtrée dans une tentative d’arbitrage impossible d’un conflit armé qui ravage l’Europe de l’Est.

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Anthony Mackie et Damson Idris - Copyright Jonathan Prime / Netflix

Il fallait une star pour rendre compte de la dualité inaccessible de Léo, mais l’époque ne produit plus que des guys next door accessibles par tous. Superhéros de la vie de tous les jours chez Marvel, Mackie ne ressemble pas à une machine qui imite l’homme, mais à un homme qui essaie tant bien que mal de ressembler à une machine. Les Tom Cruise, Denzel Washington ou Christian Bale constituent encore un monopole de grand écran.

Ceci dit, Zone Hostile réussit la plupart du temps à tenir sur ses deux jambes, malgré son miscast. Sur un pitch presque désuet dans sa propension à réintroduire les USA dans leur rôle de gendarme du monde, comme si on n’avait jamais quitté les années 90, le suédois Mikael Hafstrom tire un film d’un classicisme agréablement anachronique par les temps qui courent. Même si en termes de fabrication, le constat n’a pas forcément valeur de jugement esthétique. Ainsi, la mise en scène tient plus souvent vers du fonctionnel (parfois) soigné que de l’inspiration formelle (en même temps, compliqué d’espérer autre chose de la part du réalisateur d’Évasion avec Stallone et Schwarzy), et la direction artistique fait clairement de la seconde main avec son décorum low-cost d’Europe de l’Est on fire.

La nouveauté : le souci du spectateur

Si le film marque des points, c’est dans les marges du spectacle à proprement parler. Dans le sens du tempo d’un scénario qui sait poser des enjeux clairs et limpides au public tout en déstabilisant intelligemment ses acquis le moment venu. Dans un souci d’habiter l’univers pour le faire interagir avec l’évolution des personnages et la construction de son propos. Dans son twist bien amené, qui ose provoquer la zone de confort du genre et confronter frontalement le statu quo aux questions qui fâchent.

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Michael Kelly - Copyright Jonathan Prime / Netflix

Or, c’est justement là que le film jette (peut-être) un petit pavé dans la mare. Jusqu’à présent, le reproche récurrent formulé envers la politique de Netflix résidait dans sa propension à générer du contenu pour le simple fait de proposer du contenu, sans se soucier de la qualité engagée. Or, Zone Hostile traduit un souci du spectateur qui ne réside pas dans les money-shots alloués par le budget et se dispense des clins d’œil de connivence. Le film affiche ainsi quelque chose jusque-là majoritairement absent du catalogue : un vrai travail de production, qui renvoie ainsi aux œuvres de studio des années 80/90 biens pensées et bien racontées à défaut d’être toujours bien foutues.

Netflix ne fait peut-être pas encore de cinéma (si tant est que ça veuille encore dire quelque chose), mais c’est peut-être la première fois qu’il essaie ostensiblement de bien en faire sans s’en remettre aveuglément au seul talent (ou non) des instigateurs engagés. Zone Hostile ne provoquera sûrement pas de révolutions à lui seul, mais peut-être amorce-t-il le début d’un changement durable sur la plate-forme. C’est tout le mal qu’on lui (nous) souhaite.

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