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César 2020 : Le Bilan

Par Alice Massonnat

Un moment inoubliable dans l’histoire du cinéma… et pas pour rien ! Des lauréats qui ne s’imaginaient pas être récompensés, des absents (les absents ont toujours tort ?) qui finalement le sont, et d’autres films qui repartent bredouilles malgré les pronostics. Décidément la cérémonie aura été surprenante.

La grande question de cette année : Roman Polanski, accusé de viol, condamné par la justice américaine et considéré comme fugitif par Interpol, devait-il ou non être récompensé pour le film "J’accuse" ? #Metoo oblige, le film avait été boycotté à sa sortie et une polémique de grande ampleur s’était développée. Me concernant, je suis contre ce boycott : la liberté d’expression et la liberté de regarder un film devraient pouvoir être appréciées par chacun. Après tout, "J’accuse" dénonçait l'antisémitisme et en cela, il avait le droit d'exister. Encore faut-il savoir faire la part des choses...



Suite à la polémique, aucun membre de la réalisation de "J’accuse" n’était présent ce vendredi soir, à la cérémonie des César. Ni acteur, ni cheffe costumière (pourtant lauréate), ni réalisateur. Et pourtant… C’est bien Roman Polanski qui est récompensé pour son film. Mais que fait la justice, pourrait-on se dire ? Pour rappel, en 1977, il est accusé de viol sur mineure par la justice américaine. Il est incarcéré pour 3 mois, mais finalement il sera libéré au bout de 42 jours. Mais le juge décide de revenir sur sa décision. Roman Polanski s’enfuit alors en France, en 1978, puisque la France refuse d’extrader ses citoyens. Mais depuis plusieurs années il fait l’objet de nouvelles plaintes et dénonciations de viols ou d’agressions sexuelles. Le problème : la prescription des faits. Les victimes auraient attendu trop longtemps avant d’évoquer leur traumatisme.

Alors que d’autres films et réalisateurs méritaient, à mes yeux, davantage un prix, pourquoi le décerner à un homme qui a perdu en quelques semaines toute crédibilité, toute légitimité ? Certes, il est doué dans son domaine. Mais d’autres le sont aussi ! Eric Toledano, Olivier Nakache pour "Hors Normes" par exemple. La preuve : quand j’étais allée voir ce film, c’est la salle entière qui avait applaudi pour cette magnifique œuvre mettant en lumière les difficultés de l’autisme et des jeunes de banlieues à s’insérer dans le monde dit « normal ». C’est avec une profonde tristesse que je constate que "Hors Normes" repartira bredouille, sans aucun prix, alors qu’eux aussi étaient doués.



Mais quelle était la volonté du jury en votant pour Roman Polanski ? De démontrer qu’il faut séparer l’artiste de l’homme ? Parce que comme le disait Blanche Gardin ironiquement, comme à son habitude : « il faut savoir séparer l’homme de l’artiste. Et c’est bizarre d’ailleurs que cette indulgence ne s’applique seulement qu’aux artistes. Parce qu’on ne dit pas par exemple d’un boulanger : oui d’accord c’est vrai, il viole un peu des gosses dans le fournil, mais bon il fait une baguette extraordinaire ». Et c’est vrai : dirait-on d’un professeur : « oui d’accord, il viole les filles dans les toilettes du lycée, mais bon, elles ont toutes leur bac et il organise un formidable voyage scolaire. » Non, de tels propos ne seraient jamais tenus, en tout cas certainement plus de nos jours. Alors pourquoi l’autorise-t-on encore au cinéma ? Pourquoi - sans interdire la projection du film, nous ne sommes pas dans une dictature - ne pas récompenser des gens formidables qui, en plus, ont la délicatesse de ne pas être accusés de viols ou d’agressions sexuelles ?

Beaucoup d’incompréhension donc ce soir, au moment du résultat. Mais surtout une gêne incroyable. Un silence de plomb, une tension palpable. Et des actrices qui se lèvent et quittent la salle : Adèle Haenel d’abord, et puis d’autres femmes la suivent. Et au milieu de la scène, la magnifique Sandrine Kiberlain, perdue et gênée. C’est d’ailleurs avec un profond soulagement qu’elle ouvre la dernière enveloppe et annonce avec une grande joie le gagnant du César du meilleur film : "Les Misérables". Ouf, Roman Polanski ne l’aura pas celui-là !



Alors oui, moi qui attendais cette cérémonie depuis des semaines avec impatience, moi qui suis passionnée de cinéma et qui ai adoré "Hors Normes" ou "La Belle Époque", c’est avec beaucoup de déception que je constatais que, ce soir, c’est bien Roman Polanski qui avait été récompensé et non pas oublié. Remarquez, c’est peut-être bien pour lui, parce qu’avec l’effroyable polémique dont il a fait l’objet ces derniers mois, je ne suis pas sûre que beaucoup d’acteurs et d’actrices, et même de techniciens-nnes, costumiers-ères voudront bien travailler avec lui de nouveau. Parce que, oui : ceux qui ont travaillé avec lui sur "J’accuse" n’étaient pas présents à la cérémonie des Césars. Aucun d’entre eux. Pourquoi ? Éprouveraient-ils de la honte peut-être pour avoir participé à un projet avec un homme de ce genre ?

Heureusement que cette soirée avait bien commencé (et a bien fini avec la victoire du film "Les Misérables" pour le César du meilleur film de 2019). Florence Foresti était parfaite et tordante, même en appelant « Popol » Roman Polanski. Au moins son avis était clair sur la question. Le sketch de Benjamin Lavernhe pour faire une animation, (ah non, remettre le prix de la meilleure animation !), était excellent. Il en est de même pour la participation de Alban Ivanov se faisant conseiller par Florence Foresti pour devenir acteur et mannequin américain.

La surprise de Anaïs Demoustier pour son prix de meilleure actrice, pour "Alice et le Maire", était fabuleuse. Et, pour finir, le magnifique discours de Fanny Ardant, lauréate du César du Meilleur Second Rôle féminin, m’a laissé un sentiment d’admiration devant cette femme, belle, confiante et douée. Alors cette cérémonie aura été ponctuée de surprises à la fois bonnes et mauvaises. Pour les mauvaises, je dirai : « How dare you » et vous ?

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