Terrence Malick

Terrence Malick
Nationalité : AméricainMétier : RéalisateurDernier film : Knight of CupsCrédits photographiques : Metropolitan Filmexport
Terrence Malick, la Grâce par-dessus tout


A la fin des années 90, le tout Hollywood se trouve soudainement en ébullition. Le bruit court que Terrence Malick s'apprête à tourner un nouveau film. « Terrence qui ? » s'interroge le spectateur lambda (dont j'admets aisément avoir à l'époque fait partie). Terrence Malick, réalisateur de deux films une vingtaine d'années plus tôt qui, s'ils n'avaient pas propulsé le réalisateur dans le mouvement alors émergent du « Nouvel Hollywood » (aux côtés des Coppola, Scorsese, Altman, Cassavetes, De Palma, Hopper, Penn, Spielberg, Lucas, Bogdanovich…) lui avait néanmoins conféré une notoriété critique exceptionnelle.

1974, « Badlands » (« La Balade sauvage » en français), s'inspirant de la chevauchée meurtrière de Charles Starweather et Caril Ann Fugace (qui sera également à l'origine du « Tueurs-nés » d'Oliver Stone) s'attache au parcours de deux paumés des années 50 interprétés par deux inconnus à l'époque : Martin Sheen et Sissy Spacek. « S'attache », finalement le terme n'est peut-être pas le plus inspiré car Malick installera une distance entre ses personnages et les spectateurs, à la fois par le biais d'une absence d'émotion des personnages envers leurs actes mais également par le fait de régulièrement, les faire sombrer, si ce n'est dans la folie, tout au moins dans l'absurde. Par exemple, alors que Kit vient d'abattre de nombreuses personnes, il se projette en policier dans la police montée. Cette distanciation est d'autant plus étonnante qu'elle sera unique dans la filmographie du réalisateur texan car, l'un des points communs de toutes ses œuvres à venir, est indiscutablement la dimension philosophique du personnage malickien.

Ce sera d'ailleurs là un des points de controverse de ses détracteurs, car les personnages sont tout sauf réalistes. Des soldats penseurs tels que ceux de « La Ligne rouge », pas si sûr qu'ils abondaient dans la jungle de Guadalcanal. Pour en revenir à « Badlands », reflet de la jeunesse américaine des années 50 qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, se retrouve perdue et abandonnée, il n'est pas innocent que le film fasse ainsi référence à James Dean et à ce qu'il représentait de la révolte de la jeunesse (le titre original de « La Fureur de vivre » n'est-il pas « Rebel without a Cause » ?).

Dans tous les cas, si Malick signe, avec ce premier film, son œuvre probablement la plus accessible, il n'en reste pas moins qu'elle contient en substance tout ce qui constituera son cinéma : le refus du présent (les quelques scènes avec Sean Penn dans « The Tree of Life » sont en fait les seules, parmi ses cinq films, à se dérouler au temps présent), l'utilisation de la voix-off (celle-ci est rarement narrative, mais permet le plus souvent d'ouvrir le film à d'autres réflexions, d'autres dimensions), le rejet de l'urbanisation, (si ce n'est une fois encore quelques scènes dans « The Tree of Life ») et surtout les thèmes centraux parcourant son Œuvre : la perte de l'innocence, la recherche du Paradis perdu et, ce que nous ne pouvons définir autrement que, formellement parlant, la recherche du Beau.

Il y avait chez Kubrick, dont il est difficile de ne pas rapprocher le cinéma tant par la démarche que par l'ambition cinématographique, la recherche indéniable de la perfection formelle, la volonté du plan parfait. Chez Malick, l'intention est quelque peu différente : il s'agira de capter la grâce de la nature et de la lumière. Tous ces thèmes, s'ils ne sont pas encore aussi développés qu'ils pourront l'être dans ses œuvres futures, sont pourtant bel et bien présent dans ce film tourné alors qu'il n'a pas encore trente ans.

De Terrence Malick, on ne sait pas grand-chose. Pas grand-chose, doux euphémisme. Cas à peu près unique dans l'histoire du cinéma américain, rarement un cinéaste n'aura autant cultivé le culte du secret. Né en 43, diplômé d'Harvard et d'Oxford, enseignant la philosophie dans l'intervalle séparant « Les Moissons du ciel » de « La Ligne rouge », c'est à peu de choses près les seuls éléments quelque peu privés ayant filtré. Beaucoup l'attendaient cette année à Cannes pour présenter himself « The Tree of Life ». C'était tout de même faire preuve d'un grand optimisme que de penser qu'il aurait pu participer au spectacle cannois. Tout juste avait-t-il daigné laisser filtrer une photo à l'époque de « La Ligne rouge », la seule récente qu'on lui connaisse. Pour les plus avertis, il était possible de le voir acteur dans le rôle du représentant à la fin de « Badlands ». En conséquence, peut-être pouvons-nous fantasmer sur une certaine agoraphobie ou croire en l'explication officielle d'une simple timidité.

Néanmoins, ce refus de toute notoriété n'affirme t-il tout simplement pas la volonté de s'effacer devant l'Œuvre et finalement, ne peut-on pas en conclure que tout ce que Malick a à nous dire se trouve dans ses films ? Quatre ans plus tard, accompagné du fameux producteur Bert Schneider, initiateur parmi quelques autres du « Nouvel Hollywood », Terrence Malick tourne son deuxième film, « Les Moissons du ciel » (« Days of Heaven ») et va lancer la carrière de deux autres p'tits jeunes : Richard Gere et Sam Shepard. Tournage tumultueux et auquel Malick fait prendre un retard considérable, ne voulant tourner principalement qu'à l'Heure Bleue, ces quelques instants suivant le coucher du soleil et précédant l'obscurité de la nuit, le film, prix de la mise en scène à Cannes, confirme néanmoins l'émergence d'un cinéaste majeur du cinéma américain.

D'une splendeur visuelle incontestable, il permet également de constater que Malick, dont la direction d'acteur n'est pas considérée comme une valeur première de son cinéma, permet toutefois d'offrir au trio d'acteur (il faut en effet rajouter Brooke Adams aux deux interprètes précédemment cités) des performances qui constitueront sans conteste, pour chacun d'entre eux, l'un des sommets de leurs carrières artistiques respectives. Par la suite, les acteurs se devront souvent de s'effacer quelque peu derrière la force de la mise en scène et du sujet. Pour la petite anecdote, « Les Moissons du ciel » marque suffisamment le festival de Cannes pour que le thème musical principal devienne dorénavant celui qui accompagnera la fameuse montée des marches.

A la fin des années 70, Terrence Malick développe un projet, le « Projet Q » qui deviendra trente ans plus tard « The Tree of Life ». Aboutissant dans une impasse quant à son développement, il le met de côté, se met en marge du monde du cinéma et retourne dans l'anonymat que, dès lors, il chérira tant. Nous revoilà au point de départ de ces quelques lignes puisqu'au milieu des années 90, Hollywood n'a pas totalement oublié celui qui vingt ans plus tôt était considéré comme l'un des grands espoirs du cinéma américain. Sean Penn, John Travolta, George Clooney, John Cusack, Nick Nolte, John Savage, Woody Harrelson, auxquels il faut rajouter Adrien Brody, Jim Caviezel, Jared Leto, John C. Reilly peu connus à l'époque, ou bien encore Gary Oldman, Mickey Rourke, Bill Pullman, Billy Bob Thornton, tout simplement coupés au montage. Voilà en partie le casting de « The Thin Red Line » (« La Ligne rouge »).

Dans le contexte des premiers jours de la bataille de Guadalcanal, une des plus sanglantes de la Seconde Guerre mondiale, le film suit le parcours de quelques marines perdus en plein cœur d'un paradis originel. Sorti quelques semaines après « Il faut sauver le soldat Ryan » de Spielberg, le film souffre sans doute de la concurrence alors que fondamentalement, les deux approches sont strictement différentes. En effet, Malick trouve ici le point d'orgue de ses thématiques philosophiques et théologiques personnelles : l'exclusion puis la perte du Paradis. De la guerre entre américains et japonais, il n'en est en fin de compte jamais question puisque le film constitue une métaphore de la lutte incessante opposant l'homme (les marines) et la nature (les japonais).

Une fois encore, « La Ligne rouge » subjugue par une maîtrise formelle absolue, envoute par son rythme que l'on peut qualifier de lenteur hypnotique (rythme qui une fois encore n'est pas sans rappeler l'Œuvre de Stanley Kubrick), fascine par l'utilisation de la voix-off qui perd définitivement toute intention narrative pour laisser libre court à ses réflexions théologiques, philosophiques, métaphysiques. Chef d'œuvre absolu, « La Ligne rouge », pour ceux qui ne connaissaient pas ou plus Terrence Malick, installe le réalisateur, auteur de seulement trois films en 35 ans, comme un cinéaste incontournable dont l'importance de l'Œuvre devient dès lors indiscutable.

Cette fois, ce ne seront pas vingt années mais seulement sept qui nous sépareront de son prochain film. Lorsque quelques temps avant la sortie du « Nouveau Monde » on apprend que le prochain sujet de Malick est l'histoire de Pocahontas, une atmosphère de suspicion quant au sérieux du film commence à flotter sur la planète cinéphile. Pourtant, une fois encore, la sortie du « Nouveau Monde », si elle est sujette à plus de réserve que celle de « La Ligne rouge », permet d'affirmer l'importance du réalisateur dans le paysage cinématographique américain.

S'il était besoin de le confirmer, Terrence Malick est un cinéaste américain. Plus que cela, les thèmes qui ont fondés la nation américaine, ce que l'on appelle les « Mythes Fondateurs Américains » sont clairement au cœur de sa filmographie et sans doute plus encore du « Nouveau Monde ». Le mythe de la « Frontière », le « Manifest Destiny » et dans une moindre mesure l'« American Dream » et le « Melting Pot » sont au cœur de ce quatrième film dans lequel Malick interroge l'histoire de son pays et de ce qu'il a eu à sacrifier pour devenir ce qu'il est (une fois encore la perte du Paradis Originel).

Cependant, partisan d'une épure scénaristique toujours plus grande, « Le Nouveau Monde » n'est pas un film facilement abordable, ceci expliquant probablement son maigre succès. La dualité. Voici sans aucun doute le thème au cœur de son dernier film, « The Tree of Life ». La dualité entre la Nature, qui impose sa loi, cherche son propre profit et la Grâce qui accepte sacrifice et soumission pour au final trouver l'unique chemin du bonheur ; dualité entre l'infiniment grand et l'infiniment petit et l'inexplicable connexion existant entre les deux ; dualité entre frères, entre parents, etc.

D'une fulgurance formelle absolue, « The Tree of Life » est le représentant d'un cinéma refusant toute compromission narrative et qui pousse toujours plus loin l'épure scénaristique. D'une ambition démesurée, le film a pour volonté, de donner une définition de la Vie, tout comme « 2001 » en son temps se voulait être une métaphore de l'histoire de l'humanité, ou plutôt d'une humanité. Cela fait plusieurs fois que nous rapprochons les Œuvres de Malick et de Kubrick.

Il faut en effet bien admettre qu'ils n'ont pas pour seul point commun le « -ick » de leur patronyme. L'un comme l'autre ont imposés et imposent par leur rareté une dimension toute particulière à leurs films. L'un comme l'autre donnent une importance à la forme pour que celle-ci interpelle, suscite l'admiration et mettent finalement en exergue la force du propos. L'un comme l'autre considèrent que le cinéma peut et se doit d'être ambitieux, en d'autre terme, au-delà du divertissement, est un art et le vecteur d'une pensée.

Pour en revenir à « The Tree of Life », en définissant la Vie, Malick y associe nécessairement la notion de choix, le choix du modèle parental qui déterminera l'homme que l'on sera, le choix de donner à boire à un prisonnier qui a soif ou de ne pas le faire, le choix pour un dinosaure de tuer ou de ne pas tuer ce qui est à sa merci, en définitive, le choix entre la Nature et la Grâce. L'on parlait d'un film sur la dualité entre l'infiniment grand et l'infiniment petit.

C'est en définitive à cela que se raccroche le début du film alors qu'il met en scène la perte d'un enfant : l'immensité de la douleur pour la perte d'un être qui ne représente finalement rien à l'échelle du monde et de l'humanité. « Il (Dieu) envoie des plaies aux mouches qu'Il devrait guérir » dira à la mère un des personnages du film après l'enterrement de son fils. Comment comprendre les desseins de Dieu en se plaçant au niveau de la seule perception humaine ?

Nous parlions d'ambition, « The Tree of Life » n'a rien d'autre que celle, au-delà de donner une définition de la Vie, de vouloir également expliquer, si ce n'est démontrer, l'existence de Dieu. D'aucuns se sont beaucoup gaussés en apprenant que Malick allait utiliser des dinosaures dans son film. Dans le même sens, les réflexions métaphysiques des personnages malickiens pourraient facilement prêter à sourire. Pourtant, alors que ses films sont souvent à la frontière du ridicule et pourraient facilement y tomber, ce n'est, de la manière la plus affirmative qui soit, jamais le cas, peut-être parce que Malick lui-même, dans son cinéma, a fait le choix de la Grâce (à moins que ce ne soit elle qui ait choisit de se poser sur son Œuvre).

Terrence Malick occupe une place à part, unique dans le monde du cinéma (peut-être pourrait-on uniquement le rapprocher de la position d'un David Lynch). Toutefois, force est de constater un paradoxe puisqu'il n'est, il faut bien l'avouer, pas ou peu connu du grand public et aucun de ses films n'a rencontré de grand succès. Pourtant, dans ce monde on ne peut plus pragmatique qu'est l'industrie cinématographique hollywoodienne, il continue de pouvoir tourner ce qu'il veut, comme il le veut, avec qui il veut. Sans doute les studios, bien conscients de produire là des films qui, s'ils ne rapporteront probablement pas d'argent, n'en perdront au final pas tant que ça, acceptent les films de Malick car ils savent pertinemment que ceux-ci laisseront une trace dans l'histoire du Septième Art.

Vraisemblablement est-ce là une autre approche du pragmatisme hollywoodien. Il n'empêche que Terrence Malick, film après film (à noter qu'à l'inverse de Kubrick, il semble avoir de plus en plus de choses à nous dire car il se met à enchainer les projets de plus en plus rapidement, son prochain film serait ainsi déjà en post production) met en scène une Œuvre d'une profondeur et d'une force absolue. Pourtant, à bientôt 70 ans et avec un rythme de travail qui n'ira jamais titiller celui de Woody Allen, on peut s'interroger sur les films qu'il reste à venir et en conséquence, sur les héritiers de Terrence Malick, si tant est qu'il y en ait.

D'un point de vue formel, « L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » d'Andrew Dominik renvoyait incontestablement à la rigidité rythmique et à la force visuelle des films de Malick. La démarche d'un Paul Thomas Anderson avec « There Will Be Blood » était inévitablement comparable à celle du cinéaste philosophe texan (non, ces trois termes ne sont pas nécessairement antinomiques).

Toutefois, faut-il nécessairement chercher des inspirateurs et des héritiers à tout artiste ? Les films d'un Terrence Malick ne se suffisent-ils pas à eux-mêmes ? L'Œuvre est incontestablement unique comme le prouve "A la merveille", "Voyage Of Time" et "Knight of Cups".

Loïc Gourlet
Filmographie :1969 - Lanton Mills

1974 - La Balade Sauvage

1978 - Les Moissons du Ciel

1998 - La Ligne Rouge

2005 - Le Nouveau Monde 

2011 - The Tree of Life 

2012 - A la merveille 

2015 - Knight of Cups

2016 - Voyage Of Time

2017 - Weightless
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