19 septembre 2020
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Quand Louis de Funès est devenu gendarme

Par Jérémy Joly

1964 est l'année où Louis de Funès passe d'acteur au visage familier à vedette de cinéma. En août, il tourne avec un acteur déjà confirmé depuis plus de dix ans, Bourvil, dans « Le Corniaud ». En septembre, il triomphe au cinéma dans « Le Gendarme de Saint-Tropez », qui sera le premier volet d'une saga prometteuse. En novembre, Jean Marais est l'acteur principal du film « Fantômas », mais les spectateurs retiendront un personnage plus secondaire, celui du commissaire Juve. Louis de Funès a cinquante ans lorsque ces trois films font des énormes succès au box-office.


Un long chemin vers la gloire

Il aura fallu à Louis de Funès deux décennies laborieuses pour accéder enfin à la notoriété. Il tourne dans plus de cent films, jouant des touts petits rôles, où il apparaît parfois quelques secondes voire quelques minutes. Parfois, il joue plusieurs personnages dans un seul film et a aussi participé au doublage de films étrangers. De film en film, il va construire son personnage hypocrite avec ses chefs et tyrannique avec les plus faibles, qui fera rire des millions de spectateurs. Quoi de mieux qu'un gendarme pour le représenter ?

Ce personnage est visible bien avant le premier coup de manivelle de la série des « Gendarmes ». En 1954, il interprète un garde-pêche incorruptible qui verbalise un brave mécanicien, joué par Bourvil, pour avoir pêché illégalement un poisson. En 1961, il joue un commissaire de police intraitable qui enferme Perrignon avant de le libérer après un appel téléphonique du ministre dans « La Belle Américaine » de Robert Dhéry. L'année suivante, il arbore pour la première fois le képi dans la revue théâtrale « La Grosse Valse » avec la troupe des Branquignols, aux côtés de Michel Modo et Guy Grosso, qu'il retrouvera un peu plus tard...

En 1963, il tourne deux films sous la direction de Jean Girault, le futur réalisateur de la série des « Gendarmes ». Le premier est « Pouic-Pouic », où Louis de Funès interprète Léonard Monestier qui va tenter de revendre une concession pétrolière, achetée par sa femme à un escroc. Le deuxième est « Faîtes sauter la banque » où il joue Victor Garnier, un petit commerçant qui met en place un plan afin de cambrioler une banque après qu'un des employés lui ait conseillé des mauvais placements.

L'année suivante, Louis de Funès endosse l'uniforme de gendarme. Il est accompagné par une bande de « ringards », expression utilisée par les producteurs du film, d'après l'anecdote formidablement racontée par celui qui interprète l'adjudant Gerber, Michel Galabru. Les autres gendarmes sont joués par Jean Lefebvre, Christian Marin, Guy Grosso, Michel Modo. Louis de Funès est entouré par des acteurs qu'il connaît bien, puisqu'il leur a déjà donné la réplique sur des films précédents.

« Le Gendarme de Saint-Tropez » est à la base un petit film sans grande prétention racontant l'histoire, écrite par Richard Balducci, d'un gendarme de province qui se fait muter à Saint-Tropez. Les producteurs sont hésitants car les films avec un gendarme en personnage principal ont la réputation de ne pas faire recette : « Le Roi Pandor » avec Bourvil et « Le Gendarme de Champignol » avec Jean Richard ont été des échecs cuisants. De plus, contrairement à Darry Cowl ou Francis Blanche, Louis de Funès n'est pas (encore) une star de cinéma. Malgré tout, Jean Girault arrive à imposer Louis de Funès dans le rôle principal.

Le budget d'un peu moins d'un million et demi de francs est si serré qu'il faut tourner les premières scènes en noir et blanc avant de filmer en couleur lorsque Ludovic Cruchot arrive à Saint-Tropez, afin d'économiser. Raymond Lefebvre s'occupe de composer la bande originale et donne naissance à la célèbre chanson « Douliou-douliou Saint-Tropez ». La scène de la chasse aux nudistes devient mythique. Le film devient le plus gros succès de 1964 avec un peu moins de huit millions d'entrées, créant une surprise générale. Pour son interprétation, Louis de Funès reçoit une Victoire du cinéma, l'ancêtre des Césars.

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Geneviève Grad et Louis de Funès

Gendarmes en série

Face au phénoménal « Gendarme de Saint-Tropez », le projet d'une suite est monté en quelques mois. Louis de Funès a l'idée de faire voyager sa brigade à l'étranger. Les producteurs n'y voient aucun inconvénient, puisque le premier volet s'exporte dans le monde entier. Ils pensent d'abord à Tokyo et Mexico avant de choisir New-York. Nos fameux gendarmes voyagent sur le France. Ils tournent sur le célèbre paquebot la scène savoureuse de la leçon d'anglais. Les touristes les remarquent à peine jusqu'au jour où le commandant décide de projeter « Le Gendarme de Saint-Tropez » dans le cinéma. Ils passent beaucoup moins inaperçus.

Arrivés à New-York, ils tournent une parodie plutôt réussie de « West Side Story ». Ludovic Cruchot part à la recherche d'une bonne entrecôte qui sera cuisinée par Michel Galabru dans une scène alléchante. Cette suite cumule cinq millions et demi d'entrées au box-office, devenant le 4ème meilleur film de l'année 1965. Il est battu par un film intitulé... « Le Corniaud » qui fait moins de douze millions d'entrées et par James Bond, avec « Goldfinger » et « Opération Tonnerre ».


En 1968, « Le Gendarme se marie » est à l'affiche. Le tournage commence de manière tragique. Un cascadeur, qui doublait le personnage de Josépha, se tue. Le plan montre la voiture de Josepha qui arrive à vive allure devant la gendarmerie. Le cascadeur perd le contrôle de la voiture et se plante dans la vitrine du magasin en face. De plus, les événements de mai 68 perturbent le tournage. Le film est durant un temps à l'arrêt, les techniciens font grève. Grâce à un discours persuasif de Michel Galabru, les techniciens reprennent le travail. Un nouveau personnage fait son apparition : Josépha, interprétée par Claude Gensac.

Après « Oscar » et « Les Grandes Vacances » l'année précédente, elle joue une nouvelle fois l'épouse de Louis de Funès à l'écran. Celle qu'il surnommera dans plusieurs films « Ma biche » aura des difficultés à se défaire de ce personnage qui lui colle. Pour les gens du cinéma, elle est « Madame de Funès ». Après la mort de Louis de Funès, elle se fera malheureusement bien trop rare au cinéma. Ce troisième volet est encore un succès avec un peu moins de sept millions d'entrées, battu par Disney avec « Le Livre de la jungle ».

Deux ans plus tard, le quatrième volet qui devait avoir pour titre « Le Gendarme à la retraite » est « Le Gendarme en balade ». Une mauvaise ambiance s'installe durant le tournage. Jean Lefebvre accuse Louis de Funès de couper des scènes au montage, se mettant ainsi en avant. Ces accusations n'ont jamais été prouvées. Jean Lefebvre qui a déjà joué dans plusieurs films en tant qu'acteur principal, supporte de moins en moins d'être réduit à second rôle dans la saga. La jalousie qui avait déjà engendré des tensions sur les précédents films, s'accentue. Jean Lefebvre ne tournera pas dans les prochains volets...


Quelques mois avant le décès de Louis de Funès, Jean Lefebvre croise ce dernier dans un restaurant. Alors qu'ils sont encore fâchés, il s'avance vers lui afin de discuter. Ils se réconcilient. Louis de Funès reconnaît qu'il a lui aussi eu des moments de jalousie sur le tournage du « Corniaud », où il reprochait à Gérard Oury d'avoir écrit plus de scènes pour Bourvil que pour lui.

Louis de Funès, admirant Chaplin et le cinéma muet, a inventé intégralement une scène anthologique dans ce quatrième volet, celle de la neutralisation de la bombe. Les accessoires pour provoquer la sueur sous le képi ont été imaginés par lui. « Le Gendarme en balade » prend la tête du box-office de l'année 1970 avec un peu moins de cinq millions d'entrées.

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Louis de Funès et Michel Galabru

Le retour des Gendarmes

En 1975, un nouvel opus est prévu, sous le titre « Le Gendarme à l'exercice ». Mais le 21 mars 1975, Louis de Funès est victime d'un infarctus. Il s'est épuisé en tournant trois films par an. Les médecins lui imposent du repos et lui interdisent de retourner sur un plateau de cinéma. Les rumeurs de la fin de sa carrière se propagent. Le projet est abandonné et la fin de la saga aurait pu arriver ce jour-là... Heureusement, l'audace du producteur des Charlots nommé Christian Fechner a permis aux spectateurs de revoir Louis de Funès au cinéma. Il produit « L'Aile ou la Cuisse » et « La Zizanie », réalisés par Claude Zidi. Louis de Funès forme des duos originaux avec Coluche dans le premier et Annie Girardot dans le second.

En 1977, soit sept ans après le précédent « Gendarme », Louis de Funès a envie de tourner un nouveau volet. Tout comme Sylvester Stallone avec « Rocky » ou « Rambo », il veut se tourner vers une sécurité rassurante, retrouver ses amis acteurs, techniciens, jouer un personnage qu'il connaît par cœur avec un film qui fera du succès quoi qu'il arrive. Il fait part de son envie insistante au producteur Gérard Beytout. Ce dernier contacte Jacques Vilfrid afin qu'il se lance dans l'écriture du scénario. C'est donc reparti pour un nouveau « Gendarme » !

Durant cette période, avec le succès de « Star Wars », la science-fiction est à la mode au cinéma. Louis de Funès est admiratif du trucage et des effets spéciaux de « Rencontres du troisième type » de Steven Spielberg. Il imagine des extra-terrestres rencontrant la brigade de la gendarmerie de Saint-Tropez. Pour confectionner la superbe soucoupe d'un mètre vingt de diamètre, un expert en OVNI supervise la construction. Christian Marin, étant occupé au théâtre, est remplacé par Jean-Pierre Rambal.

La production ayant décidé de ne plus contacter Jean Lefebvre, c'est Maurice Risch, qui a déjà donné plusieurs fois la réplique à Louis de Funès, qui prend la relève. Un autre changement s'opère, Claude Gensac, elle aussi prise par le théâtre, est remplacée par Maria Mauban. Lambert Wilson, alors jeune débutant, fait une apparition assez étonnante. Pour la bande originale, Raymond Lefebvre utilise des synthétiseurs, créant une musique qui colle parfaitement au genre du film. Désormais, Louis de Funès n'est plus seul en tête d'affiche, il impose aux producteurs de mettre le nom de Michel Galabru en gros, à côté du sien. Bien que le scénario soit plutôt farfelu, le film était très attendu par le public et arrive en tête du box-office avec plus de six millions d'entrées.


Après ce cinquième opus, le projet d'un nouveau « gendarme » est évoqué. Jean Girault, Jacques Vilfrid et Louis de Funès pensent à un retour ou une vengeance des extra-terrestres : « Le Gendarme en orbite », où les gendarmes se retrouvent à faire la circulation dans l'espace. Ludovic Cruchot pourrait aussi disparaître dans le « Triangles des Bermudes » ? Et pourquoi pas un voyage dans le temps, où les gendarmes se retrouvent en 1815 à Waterloo et rencontrent Napoléon, après avoir voyagé dans la soucoupe volante ? Plusieurs idées abracadabrantesques sont ainsi discutées...

Finalement, découvrant que les premières femmes entrent dans la Gendarmerie nationale française, le scénariste va intégrer une histoire avec des gendarmettes. Ces nouvelles recrues sont Babeth Étienne, qui est à l'époque l'épouse de Johnny Hallyday, Catherine Serre et Niçaise Jean-Louis, deux James Bond girls qui ont toutes les deux joué dans « Mooraker » et enfin Sophie Michaud.

Le 24 juillet 1982, en plein tournage, le réalisateur Jean Girault décède d'une tuberculose à l'âge de 58 ans. La réalisation sera achevée par Tony Aboyantz. La santé de Louis de Funès semble également fragile, la fatigue se lit sur son visage. Cette parodie de l'univers de James Bond peu convaincante finit tout de même en 4ème position du box-office de 1982, avec plus de quatre millions d'entrées, après « E.T., l'extra-terrestre » de Steven Spielberg, « L'As des as » de Gérard Oury et « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ » de Jean Yanne.

Le 27 janvier 1983, soit trois mois après la sortie du « Gendarme et les Gendarmettes », un événement va arrêter définitivement la série. Louis de Funès, le cœur fatigué de nous avoir tant faire rire, décède d'une crise cardiaque. Les quelques idées de suites resteront à l'étape d'écriture.

La saga des « Gendarmes » continue à gagner en popularité, traversant les générations avec facilité grâce aux DVD et Blu-ray. Les multi-rediffusions télévisuelles battent tous les records. Il paraît inenvisageable de faire une suite sans Louis de Funès, pourtant, certaines personnes du cinéma ont émis l'idée, mais heureusement, ces projets n'ont pas encore vu le jour.

Cette aventure a démarré avec un acteur qui n'était pas « bankable », accompagné de « ringards », avec un petit budget et c'est devenu l'une des plus grandes sagas du cinéma français, connue dans le monde entier. Pour cela, je vous tire mon képi, maréchal des-logis Cruchot !

Retrouvez notre podcast consacré à la saga des Gendarmes :

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