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Réveil dans la terreur : Viril Bad Trip

Par Pierre Tognetti 


"Réveil dans la terreur", actuellement proposé par la chaine TCM jusque fin février, nous mène à Tiboonda, toute petite bourgade perdue de l’arrière-pays australien, c’est le début des vacances pour John Grant. L’instituteur en profite pour partir rejoindre sa petite amie à Sidney. Un premier voyage en train qui s’arrête à Bundanyabba où il doit passer la nuit avant de prendre un avion le lendemain. Après avoir pris une chambre d’hôtel, il décide de partir en ville pour se restaurer et tuer un peu le temps. D’un bar à un autre, de l’arrière salle d’un restaurant transformée en tripot jusqu’à une grande propriété perdue au milieu du désert, de jeux de hasard à une vraie chasse aux kangourous, sous une chaleur accablante et au prix d’excessives beuveries, il va faire de drôles de rencontres. Une nuit qui le conduira à un « réveil » dont il était loin d’imaginer le niveau de « terreur » du lendemain, de ceux qui ne chantent pas vraiment…

Si j’avais découvert "Réveil dans la terreur", en 1983, lors de sa première sortie sur nos écrans, j’aurais probablement eu du mal à en imaginer le décor réel. D’abord parce qu’à cette époque mes connaissances binaires de l’Australie se résumaient a une culture exclusivement cinéphile, et que son titre français, "Réveil dans la terreur", m’aurait tout laisser augurait sauf une expédition exotique sur le continent… australien. Or c’est bien sur les terres rougeâtres du vrombissant V8 de "Mad Max" que Ted Kotcheff, le futur papa de "Rambo", pose sa caméra.

A ma décharge, histoire de contextualiser les choses (et de ne pas passer pour plus inculte que je ne le suis), je n’ai donc pas vu ce film à cette époque. D’ailleurs tous ceux qui l’ont raté cette année-là devront patienter longtemps avant de le découvrir. En effet, aussi incroyable que cela puisse paraitre, "Réveil dans la terreur" a été totalement perdu pendant une trentaine d’année avant qu’une unique copie soit retrouvée dans un entrepôt de Pittsburgh. Après un formidable travail de restauration, ce n’est qu’en 2015 que la jolie galette arrive enfin dans mon salon.

"Réveil dans la terreur" est né de la rencontre entre le canadien Ted Kotcheff et l’écrivain australien Kenneth Cook, auteur du livre éponyme (paru en France sous le titre « Cinq matins de trop »). Le réalisateur aime son style, mais ce qui le fascine surtout c’est sa description du décor et du climat. Une fois le scénario couché sur papier, ce qu’il va découvrir à Broken Hill, lieu du tournage ou est d’ailleurs né l’auteur, Kotcheff va le retranscrire avec une déconcertante fidélité. L’histoire d’un instituteur qui, dans sa peau de citadin lambda va se retrouver confronté à des autochtones marginaux, de purs représentants des péquenauds du pays, accouche au final d’un véritable choc des cultures. Cela vous rappelle forcément quelque chose ? Non ? Alors revenons en plein âge d’or des vidéoclubs (l’époque de ma « culture exclusivement cinéphile »), une période où je pensais que les américains avaient sanctuarisé la redneck exploitation.

En effet, depuis les années 20, cette mythologie est indissociable du folklore américain. Toutefois, c’est dans les 70’s, avec l’avènement du cinéma d’exploitation qui dessine les contours du nouvel Hollywood, que sa popularité explosera. Les hick flicks, exclusivement localisés dans le sud profond étasunien, mettent en scène cette culture de la dégénérescence. Des scénarii prenant souvent pour prétexte des représentants de la middle class s’égarant dans une nature hostile coupée du monde, avant de se retrouver pris en chasse par des ploucs locaux. Ca y est, ça s’éclairci pour vous ? Risquez-vous à lire la suite, vous n’aurez plus l’ombre d’un doute…

"Réveil dans la terreur" est donc bel et bien une plouc fiction, mais en mode exportation. Plus incroyable encore, il a été réalisé avant les fleurons du genre qui irriguerons notre imaginaire (et ma culture géographique…), à savoir les "Délivrance", "Massacre à la tronçonneuse" ou encore "La colline a des yeux". C’est plus clair à présent, hein ? Du coup Ted Kotcheff va réaliser sur les terres rougeâtres australiennes ni plus ni moins que le plus extraordinaire des hommages à la Hickploitation. D’abord sous fortes influences westerniennes, comme avec l’instit attendant son train qui fait de l’œil à "Il était une fois dans l’ouest". Il s’approprie majestueusement l’immensité de ce décor naturel à grands renforts de plans larges. Un crédit que l’on porte également à la description de cette bourgade qui n’est pas sans rappeler celles du grand ouest avec ses saloons et ses longues rues entrelacées.

Dès l’arrivée de Jack Grant (Gary Bond), la mise en scène joue à fond la carte atmosphérique, pour nous dépeindre un univers marginal dans lequel son personnage ne peut que se perdre. Errant comme une âme en peine sous une chaleur écrasante, dans cette drôle de bourgade, le ton est donné par la tenancière de l’hôtel, se trémoussant sensuellement devant un ventilateur en s’aspergeant de l’eau sur le buste. L’instituteur hébété n’est pourtant pas au bout de ses surprises comme avec ce bar ou une kyrielle de males visiblement désinhibés par des pintes de West End absorbées les unes derrière les autres, rugissent en glissant des pièces dans de vieilles machines à sous, bercés par les notes d’un piètre orchestre, avant de faire une minute de silence en honneur des soldats australiens morts au champ d’honneur : hallucinant !

Dans l’anonymat de cette foule surexcitée, le shérif du comté (Chips Rafferty) lui offre plusieurs tournées avant de l’inviter à changer d’air. De la table d’un restaurant, à une arrière salle transformée en tripot, si Grant réalise qu’il est dans un autre monde, il ignore qu’il va bientôt chavirer lui aussi. A partir du moment où il va perdre toutes ses économies dans une partie de two-up, un vulgaire jeu de pile ou face. A cette occasion il retrouve le doc (Donald Pleasence) croisé au resto. Ruiné, dépité et partiellement éméché, il accepte l’invitation d’un gars et se retrouve dans une vaste propriété. Ce que Jack ignore c’est que l’hospitalité locale va l’entrainer dans une nuit de folie. C’est là, que dans ce climat nihiliste et d’un autre temps, que le court séjour de John Grant va littéralement virer au cauchemar. Cependant, ici, pas de chasse à l’homme avec un arc, une tronçonneuse ou une machette, Kotcheff va préférer le chemin singulier de la quête initiatique à celui du survival. Au lieu de l’ériger en victime, il va choisir l’angle de la bascule, celle dans la peau de ces ploucs locaux, un mimétisme qui sera favorisé par une absorption massive d’alcool.

Dans "Réveil dans la terreur", l’australien est plus accueillant que chez Boorman, Hooper ou Craven, (ou il y peu d’australiens il est vrai…) et, s’il sort les fusils des râteliers, c’est pour l’inviter à participer à une chasse nocturne. Embarqués de force par de gros sacs à viande saoules, il va connaitre une expérience aussi sidérante que cauchemardesque.  Ce passage en mode snuff movie est insoutenable, à part peut-être si vous êtes, au contraire de moi, un (bon) chasseur. Ted Kotcheff à beau nous expliquer, avec des incrustations au générique, qu’il a utilisé un stock-shot fourni par des australiens souhaitant montrer le mode très codifié de la chasse, il faut franchement avoir l’estomac bien accroché. Malgré cette précision, je n’ai eu pas plus d’indulgence que pour les massacres perpétrés par les journalistes de Ruggero Deodato dans son "Cannibal Holocaust".

Pourtant ce passage, aussi nauséabond soit-il, exacerbe un peu plus le basculement de Jack, fortement enivré et en totale perte de contrôle, suffisamment pour y aller à la carabine, avant d’achever au couteau le petit skippy (chacun sa culture !). Cette scène entièrement filmée de nuit, les pauvres marsupiaux éclairés aux gyrophares de la jeep, avec des flashs sur les visages cadrés des chasseurs aux rires aussi grotesques que leur sauvagerie, donnent à ce passage un coté totalement surréaliste. Une véritable et inédite expérience cinématographique de folie pure. Kotcheff n’a plus qu’à parachever son exercice d’abord avec l’arrêt dans un bar ou sous fond de nouvelle beuverie, éclate une bagarre de pochtrons entre deux chasseurs et durant laquelle le doc, qui tient plus sur ses pattes, explose dans une crise de démence éthylique tout le décor à coups de chaise. Pour ensuite amener l’instit dans sa bicoque crasseuse finir une nuit qu’on ne verra pas mais dont il est aisé d’imaginer le contenu avec les deux alcooliques se réveillant nus à coté dans un lit…

"Réveil dans la terreur" reprend bien tous les clichés propres à la mythologie étatsunienne des péquenauds: un décor minimaliste planté au milieu d’immenses étendues désertiques, une chaleur caniculaire, un climat suffocant, l’aspect documentaire des scènes de chasse, le personnage du shérif cynique, l’ambiance quasi all male où les rares femmes sont réduites à de simples bouts de viande, les autochtones dégénérés, les bagarres, le bar et l’hôtel miteux, l’alcool qui coule à flot, les armes a feux, les chants paillards, la saleté, le viol, l’homosexualité, la pauvreté matérielle et intellectuelle, et l’ensemble narré à hauteur de citadin.

Si "Réveil dans la terreur" n’a effectivement pas le parfum malodorant d’une œuvre mortifère texane par exemple (au hasard…), il transpire par chaque pore de la peau de chaque protagoniste les vapeurs, beaucoup plus enivrantes, d’un véritable séisme émotionnel. Son visionnage, même plusieurs fois, est une expérience dont on ressort avec une formidable gueule de bois. Comme celle du personnage de citadin instruit qui l’espace d’une nuit va basculer de sa condition d’être civilisé à celle bestiale des bouseux locaux. Dans ce rôle, malgré une incroyable ressemble avec Peter O’toole, son nom est bien Bond. Gary Bond. Pour l’anecdote, j’ai réellement pensé que c’était O’toole, ou alors un deepfake incrusté par des infographistes au moment de sa restauration. Une ressemblance poussée jusque dans son allure flegmatique so british, mais qui ne retire en rien de sa prestation troublante de justesse. En face, un des rois du second rôle, l’immense Donald Pleasence qui, pour l’occasion, livre dans le rôle de ce docteur alcoolique a l’existence aussi miteuse que ses collègues, une extraordinaire interprétation, avec ses yeux exorbités (qui n’ont pourtant pas encore vu le "Halloween" de John Carpenter) et son allure jamais aussi hantée.

Quant à Ted Kotcheff, avec une photographie jaunâtre, un mise en scène sauvage et abrupte d’un réalisme déconcertant, un casting cousu main jusqu’aux rôles subsidiaires, des cadrages soignés, des plus académiques aux plus « perchés », il nous livre avec "Réveil dans la terreur", cette bobine que l’on aurait pu ne jamais voir, assurément son meilleur film. Il réussit l’incroyable pari de nous faire glisser avec son personnage dans un état de transe émotionnelle, un coma éveillé entre réalité et illusions éthyliques. Et, au final, comme une bonne grosse biture, on a le plus grand mal à décuver. Un choc magistral à consommer comme les ploucs : sans modération !

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