24 septembre 2021
Séries

Viêt-Nam : Du cinéma à la télévision

Par Emmanuel Francq


En préfiguration d'un large dossier proposé par Le Magazine des Séries et qui est consacré à la série « L'enfer du devoir » (voir en fin d'article), nous vous proposons ici un large panorama des productions cinématographiques et télévisuelles américaines qui auront illustré cette terrible guerre du Viêt-Nam...

UNE GUERRE D'ABORD IGNOREE

Comment parler de la guerre du Viêt-Nam ? Celle qui fut surnommée « la sale guerre » et qui aura été la plus longue qu’ait connue l’Amérique (1964/73), faisant 58.000 morts et 153.000 blessés du côté des USA (sans compter les portés disparus) contre près d’un million de combattants vietnamiens et pire encore, près de deux millions de civils. Avant d’aborder la série « L'enfer du devoir » dans une prochaine publication, faisons ensemble un petit tour du genre « guerrier ». Quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs films exaltaient les hauts faits d’armes de soldats héroïques, allant jusqu’à faire d’un authentique vétéran, Audie Murphy, la vedette de plusieurs films dont le mémorable « L’enfer des hommes » (1955). D’autres films du genre continuent de surfer sue la vague de l’héroïsme étant donné que l’Amérique s’est engagée dans la guerre de Corée dans les années 50 : par exemple, « La gloire et la peur » (1959) avec Gregory Peck.

Etant donné le succès de grosses productions américaines et anglaises comme « Le pont de la rivière Kwaï » (1957), « Le jour le plus long » (1962) ou encore « La grande évasion » (1963), la télévision s’empare du genre et produit à son tour des séries guerrières. On remarquera qu’il aura fallu attendre une quinzaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que le petit écran y consacre des productions d’envergure. Inédite en Europe, la série « Combat » (1962/67, 152 épisodes) suit les aventures, après le débarquement en Normandie, d’une section d’infanterie américaine dans sa progression pour libérer l’Europe du joug nazi. Autre série, quasiment oubliée, « The Gallant Men » (1962/63, 26 épisodes), ressemble à « Combat » mais en se centrant sur la campagne d’Italie. Citons encore « Twelve O’Clock High » (1964/67, 78 épisodes, après le film homonyme de 1949 avec Gregory Peck), suivant les exploits d’une unité de l’armée de l’air américaine, basée en Angleterre et chargée de bombarder le territoire allemand.

Curieusement, alors que les Etats-Unis s’engagent massivement au Viêt-Nam dès 1965, les séries de l’époque continuent de montrer les exploits de soldats américains pendant la guerre 40-45. On pense évidemment à « Commando du désert » (The Rat Patrol, 1966/68, 58 épisodes) où des GI’s en jeep pourchassent et éliminent les soldats allemands de l’Afrika Korps. Vu le succès au cinéma des « Douze salopards » en 1967, naît sa copie télé avec « Commando Garrison » (Garrison’s Gorillas, 1967/1968, 26 épisodes) où on reconnaît un jeune Ron Harper, quelques années avant la série « La planète des singes » (1974).

Comme les actualités de l’époque déversent chaque soir un flot incessant d’images, réelles, de la situation horrible de la guerre du Viêt-Nam, Hollywood a préféré la voie de l’humour pour « mieux faire passer la pilule ». Frileuse et par peur d’effrayer et s’aliéner leur public, les chaînes américaines se contentent donc de rester dans le pastiche avec des sitcoms dont l’inédite « McHale’s Navy » (1962/66, 138 épisodes) où Ernest Borgnine campe le chef d’un patrouilleur de la marine américaine bataillant dans le Pacifique sud puis l’Italie. Très populaire, la grossière « Papa Schultz » (Hogan’s Heroes, 1965/71, 168 épisodes) joue la carte de la bouffonnerie outrancière avec des prisonniers américains ridiculisant des officiers allemands.

PREMIERE VAGUE VIETNAMIENNE

La première incursion du 7ème art qui se risque à représenter la guerre du Viêt-Nam vient de l’acteur de westerns John Wayne. Avec le film « The Green Berets » (Les bérets verts, 1968), Wayne fait ouvertement de la propagande et cherche avant tout à démontrer la nécessité de l’engagement américain pour préserver la démocratie en Asie du Sud-Est et protéger les Vietnamiens du communisme. A sa sortie, le film est vilipendé pour son héroïsme outrancier et sa représentation caricaturale du peuple vietnamien. Plus nuancée mais déguisée, la critique et la dénonciation de cette guerre se retrouvent dans des westerns comme « Little Big Man » (1969) avec Dustin Hoffman et « Soldat bleu » (1970) avec Peter Strauss où le massacre des Indiens par l’armée nordiste renvoie métaphoriquement aux horreurs du Vietnam. Clint Eastwood y fait également référence en montrant la fin de l’affrontement entre deux ennemis (Nord contre Sud) dans le sublime western « Josey Wales hors-la-loi » (1976), réalisé à la fin du conflit. Frileux quand il s’agit de questions politiques et morales poussées, les studios hollywoodiens n’osent plus aborder le sujet. Il faudra attendre une dizaine d’années avant de revoir la guerre du Viêt-Nam sur grand écran.

Entretemps, le conflit vietnamien s’enlise et les années 70 voient se poursuivre la tendance sitcom à la télévision avec « M.A.S.H. » (1972/83, 251 épisodes). S’inspirant du film homonyme de Rober Altman (1970), avec Elliott Gould et Donald Sutherland, la série suit les aventures de soldats médecins rétifs à l’autorité. Elle se déroule dans les années 50, pendant la guerre de Corée. Alan Alda et Wayne Rogers amusent le public et le dernier épisode, diffusé en 1983, reste un des plus gros succès d’audience de l’histoire de la télévision américaine. A la même époque, du début au milieu des années 70, d’autres séries, le plus souvent policières, montrent un visage effrayant des vétérans du Viêt-Nam : celui de psychopathes, d’assassins ou de drogués. Un danger pour la société américaine que les superflics d’alors se devaient d’éradiquer ou faire emprisonner dans un asile de fous, que ce soit dans « Hawaï Police d’Etat », « Section 4 » ou « Les rues de San Francisco ».

Une vision sans nuances que viennent heureusement tempérer quelques bons téléfilms comme : « Welcome Home Johnny Bristol » (1971) avec Martin Landau. L’interprète des séries « Mission : Impossible » et « Cosmos 1999 » y campe un soldat qui a été prisonnier des Vietcongs pendant des années et retrouve enfin sa ville. Au passage, le film « Légitime Violence » (1977) avec William Devane (« Côte Ouest ») montre aussi le retour d’un ex-prisonnier du Viêt-Nam qui se venge sans pitié de ceux qui ont sauvagement tué sa famille. Dans le téléfilm « Friendly Fire » (1979), Carol Burnett et Ned Beatty cherchent à savoir comment leur fils est mort au Viêt-Nam et se heurtent à la bureaucratie aveugle et mensongère. Enfin, dans « Cease Fire » (1984), Don Johnson (quelques mois avant d’incarner Sonny Crockett dans « Miami Vice ») essaye tant bien que mal de se réhabituer à la vie civile après le trauma du Viêt-Nam. Le pays ne l’attend pas et en plus, il doit s’inscrire au chômage. Bref, une série télé évoquant la guerre du Viêt-Nam ne fait définitivement pas partie des projets des grandes chaînes de télévision. Le sujet reste abordé dans quelques films et téléfilms avec des acteurs de second plan, histoire de ne pas faire trop de remous dans la conscience collective américaine qui préfère oublier ce qu’elle considère comme une horreur.

La guerre du Viêt-Nam s’achève en 1973. Les années passent et la tendance semble s’obscurcir avec « Les têtes brûlées » (The Black Sheep Squadron, 1976/78, 35 épisodes) où le Major Greg « Pépé » Boyington, campé par le charismatique Robert Conrad, mène la vie dure aux Japonais dans le Pacifique Sud vers 1943/44. La série se veut un plaisant mélange d’humour et d’aventures. Même si on regrettera sa vision caricaturale des Japonais et l’ultra-héroïsme des pilotes, elle ose, par moments, montrer l’autre visage de la guerre, celui de la mort, des traumatismes et de la peur. Les téléspectateurs américains se lassent des séries de guerre même si « MASH » continue à bien fonctionner. Pas de séries en vue sur le Viêt-Nam qui reste « tabou » à l’heure où la guerre se termine.


SECONDE VAGUE

Il faut attendre 1978 pour qu’Hollywood aborde le sujet de front dans des films aux relents contestataires, voire radicalement opposés à cette guerre. Entre 1968 et 1971, au plus fort de la guerre, beaucoup de vétérans, d’appelés à servir, d’étudiants, d’artistes comme Jane Fonda manifestaient dans les villes et sur les campus pour crier leur opposition à cette guerre perçue comme inutile. Après la première vague (mineure) de films, lancée par « Les bérets verts » de John Wayne, suit donc une seconde. Cela donne lieu à des films plus nuancés et intéressants réalisés par le « Nouvel Hollywood » composé de cinéastes majeurs comme Martin Scorsese, Francis Coppola, Hal Ashby ou Alan J. Pakula. Presque tous réalisés en 1978, « Retour » de Pakula avec Jon Voight et Jane Fonda, « Les guerriers de l’Enfer » de Karel Reisz avec Nick Nolte ou encore « Le merdier » (1978) de Ted Post avec Burt Lancaster décortiquent tantôt la vie au front, tantôt les conséquences du retour au pays.

Le « genre Vietnam » atteint son apogée avec les désormais classiques et très graphiques « Voyage au bout de l’enfer » (1978) de Michael Cimino avec Robert De Niro et « Apocalypse Now » (1979) de Francis Coppola. Ces derniers abordent le thème de la responsabilité de l’engagement américain sous l’angle d’une « réflexion socio-mythologique sur la perte définitive de leur innocence par les Américains », comme l’écrit Michel Cieutat dans une critique intitulée « Hollywood et le Viêt-Nam ou les contours de la vérité », parue en 1987 dans la revue « Positif » (n°320).

Avec l’élection de Ronald Reagan en 1981 à la Présidence des Etats-Unis, les années 80 marquent la réhabilitation des anciens du Vietnam. Commence une troisième vague de films consacrés au Viêt-Nam lancée par « First Blood » (Rambo, 1982) de Ted Kotcheff avec Sylvester Stallone. Pour irréaliste qu’il soit (maltraité par la police locale, un vétéran met à feu à sang un bled et tient tête à lui seul à la garde nationale), le film cherche à exorciser le conflit américano-vietnamien en rappelant « directement aux Américains qu’ils avaient ignominieusement boudé les « vétérans » à leur retour et leur répétait que leur échec en Asie était dû entièrement à ceux qui les avaient dirigés », toujours selon Cieutat dans « Positif ». Si Rambo passe pour une machine à tuer incontrôlable, on lui pardonne tout quand, à la fin, il s’effondre en larmes dans les bras de son Colonel en racontant les horreurs qu’il a vécues là-bas. Un moment particulièrement émouvant qui prouvent aux détracteurs de Sylvester Stallone qu’il reste avant tout un bon acteur et pas qu’un tas de muscles décérébré.

L’HEURE DE LA RÉHABILITATION A SONNÉ

Parallèlement au cinéma, la télévision entame aussi sa réhabilitation des vétérans du Viêt-Nam. L’heure est donc aux héros affichant un passé d’ex-militaire du Sud-Est asiatique. Citons en vrac « Magnum » (1980/88, le plus réussi), « Agence tous risques » (1982/87), « Mike Hammer » (1983/86), « Deux flics à Miami » (1984/90) ou encore « Supercopter » (1984/87).

Après le succès-surprise de « Rambo », le cinéma enchaîne avec une série de films. Avant d’arriver à « Platoon » (1986), la question des prisonniers américains abandonnés au Viêt-Nam continue de hanter l’Amérique. Elle est évidemment abordée dans la suite de « Rambo » en 1985 et déjà dans le méconnu mais excellent « Retour vers l’Enfer » (1983, également réalisé par Ted Kotcheff) où Gene Hackman monte une expédition militaire pour aller récupérer son fils resté prisonnier. Plus troublant, la réalité rejoint la fiction quand les acteurs Clint Eastwood et William Shatner s’apprêtent à faire comme Gene Hackman dans le film, allant jusqu’à financer une vraie équipe de mercenaires pour l’occasion. Très vite, le Gouvernement américain mette un halte-là pour ne pas ruiner les relations diplomatiques en cours avec le Nord-Viêt-Nam. Las, la question des prisonniers américains au Vietnam restera une plaie ouverte dans la psyché américaine, certains n’ayant jamais été retrouvés ou rapatriés.

1987 reste l’année « Vietnam » au cinéma avec une déferlante de films, souvent réussis, comme « Full Metal Jacket » de Stanley Kubrick, « Hamburger Hill » de John Irvin, « Les jardins de pierre » de Francis Coppola, « Good Morning Vietnam » (1988) de Barry Levinson, « Né un 4 juillet » (1989) d’Oliver Stone et avant tous ceux cités : « Platoon », film multi-oscarisé réalisé par le même Stone, ex-vétéran et scénariste de « Midnight express » et « Scarface ». Après le large succès de ces films auprès du public tant américain qu’européen, la télévision finit enfin par se pencher sur le sujet avec « L'enfer du devoir », réalisée à un moment (1987) où la guerre du Vietnam fait l’objet d’une troisième vague de films à succès consacrés au sujet.

NB : cet article reprend la plupart des informations issues de l’excellent article du journal « Le Monde », intitulé « De la guerre dans les séries américaines » de Jean-Jacques Schléret, supplément Radio-Télévision du 2 au 8 septembre 1991, pp. 16 et 17.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

LE DOSSIER CONSACRE A LA SERIE L'ENFER DU DEVOIR
LE GUIDE DES EPISODES - SAISON 1
LE GUIDE DES EPISODES - SAISON 2
LES COULISSES DE LA SERIE
PORTRAIT DE TERENCE KNOX

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